Posts Tagged ‘enfance’

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Extraits d’enfance

15 avril 2011

La maison est trop bruyante. Ses trois étages résonnent de cavalcades joyeuses, dans les escaliers, les couloirs, de cris et de chants. Quinze cousins sous un même toit crée du chahut, des chaussettes sous les lits, des pulls dans toutes les pièces, des plâtrées de pâtes servies dans de grosses gamelles de cantine. Tout à coup un jeu de cache-cache s'improvise. Des petits bruits de pas furtifs s'enchaînent, "le collé" compte puis part en quête. Il va silencieusement regarder derrière les rideaux, dans les cagibis, sous les fauteuils. Chaque découverte provoque un éclat de rire étouffé, le groupe des "collés" s'agrandit. A la fin du jeu, le total n'y est pas : il manque Jacques. Les bruits reprennent, son nom est scandé comme un chant victorieux mais il reste introuvable. Il a gagné le jeu mais est absent pour savourer sa victoire… Jacques est sur le toit. Il s'est glissé dans le grenier, a ouvert la lucarne donnant sur le ciel et s'est hissé sur les tuiles. Allongé au soleil, il ferme les yeux au vent et savoure le quasi-silence qui l'entoure.

* * *

Quatre silhouettes accroupies au bord de l'étang contemplent l'eau argentée dans lequel se reflète la naissance d'un jour hésitant. Elles sont enveloppées de manteaux noirs et d'écharpes, elles attendent. Les sons voyagent et résonnent, que ce soit le piaillement d'oiseaux nocturnes ou le craquement de branches par le pélerinage de discrets rongeurs. Tout à coup, une ombre chuchote. De concert, elles élancent leurs bras, leurs poignets, leurs doigts, lâchant chacune un galet qui saute sur l'eau en de multiples ricochets. Les ombres comptent. Un gagnant est désigné, puis elles repartent vers la maison. C'est le premier jour des vacances d'hiver, la tradition est respectée.

* * *

Clic clic clic, les ciseaux s'affolent, la petite fille pleure devant ses mèches noires et bouclées qui s'envolent vers la terre et tombent sans bruit à ses pieds. Ses orteils sont recouverts par ce manteau de plumes sombres, comme un duvet léger qui se réchauffe avec le temps. Sa mère s'affaire, coupe, égalise, effile, clic, clic, clic. La petite fille ne se voit pas, ses larmes étouffent sa vue et la vie autour d'elle se colore de flou coloré comme sur la palette d'un peintre. Finalement sa mère lui passe un dernier coup de peigne, balaie les vestiges de son enfance et pousse un léger soupir de satisfaction. Mouchoir. Reniflements. La petite fille se découvre dans le miroir, ses mains fines touchent doucement ses cheveux brillants et lisses qui encadrent son visage. Elle secoue la tête, surprise, étonnée, se sourit, fait des mines, oublie ses larmes et part en courant faire admirer sa nouvelle coiffure à la voisine.

* * *

Elle se baisse et ramasse un caillou noir et lisse qu'elle lui tend. Il hésite, ose une main timide. Le soupèse, caresse ses rondeurs avant de le glisser dans sa poche. Elle sourit, il attrape sa main et trottine gaiement à côté d'elle.

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Château

21 novembre 2010

Allez hue, tagada, tagada tsoin tsoin!

Tu arpentes les couloirs de ton royaume sur ton manche à balais orné d’une tête de cheval en tissu façonnée par ta mère. Ta main gauche, fermement agrippée à ta monture, porte fièrement la chevalière made-in-capsule-de-Kro que Tante Maé a fabriqué devant tes yeux émerveillés, tandis que ta main droite prétend avec conviction que le club de golf d’oncle Georges est l’épée cousine germaine d’Excalibur.

Les vacances d’été ont commencées il y a un jour, fort longtemps, tu ne sais plus, et elles finiront aussi un autre jour, plus tard, tu ignores quand. A ton âge, le défilement des jours n’a pas d’importance, bientôt tu seras en CP et tu apprendras à lire tout seul, tu n’auras plus à supplier ta soeur Amandine pour qu’elle te lise les aventures des chevaliers, de Messire Guillaume, des pirates. 

Aujourd’hui, hier, demain, tu chevauches ton balais dans les labyrinthes sombres de la demeure de tes parents. Tu ne vois pas les coins du papier peint défraîchis qui se décollent, les tâches d’humidité sur les moquettes. La poussière ambiante fait partie du quotidien, elle est partout, sur les meubles, les vitres, les tapisseries, tout comme les mouches mortes qui se sont perdues dans des pièces inutilisées et qui jonchent le sol. Tu joues à côté en les déplaçant du pieds avec précaution, et tu traces des dessins sur les commodes et les balustrades. Cette baraque immense et quasi abandonnée est ton terrain de jeu. Neuve, propre, astiquée, elle tuerait immédiatement toute possibilité de rêve et d’évasion (plus tard, adulte, tu développeras une allergie aux acariens et tu repenseras à cette époque avec une nostalgie ironique…)

Dehors il y a du soleil, des arbres, deux étangs (Tante Maé a failli se noyer dans l’un d’entre eux) et une balançoire, une planche de bois percée de deux trous et retenu à une branche noueuse par d’antiques chaînes qui en font le tour plusieurs fois avec des noeuds aussi lourds que compliqués. Cette balançoire improbable est le fruit du labeur d’un intellectuel, ton père, qui n’a pas le moindre sens pratique mais qui a tenu à t’offrir ce plaisir, les sensations de légèreté et d’envol que procure une balançoire. Alors il a fait comme il a pu, maladroitement mais sûrement.

Tu ne le sais pas, mais c’est ton dernier été ici. Ici où l’espace est à tes yeux infini, où tu connais chaque pierre, chaque tronc, chaque lézard que tu traques les après-midi de forte chaleur, alors qu’ils s’aventurent le long des murs.

Ta soeur, elle, en est consciente. L’année prochaine, elle ira en 6ème et elle sait qu’elle échappera au Collège de la ville à 20km d’ici. Le soir, alors que tu dors entouré d’aventuriers, de dragons et de mondes imaginaires colorés et festoyants, elle se tourne dans son lit à la recherche d’une issue au bruit qui lui monte du dessous. Des bruits qui au fil des mois se sont fait plus tendus alors que les factures s’alourdissaient, que les fissures du toit s’agrandissaient. Il fallait plus de bassines dans le grenier et moins de pièces à chauffer. Elle a vu les cernes de sa mère se creuser et les pas de son père ralentir.

 Elle qui va à l’école du village, comme toi, elle sait qu’elle a beau habiter un château, elle porte les vêtements de seconde mains achetés à ses camarades de classes lors de la bourse aux vêtements annuelle. Ce foyer coûte trop cher pour la bourse de vos parents.

Amandine ne sait pas exactement ce qu’il se passe le soir, en bas, dans la salle à manger. Un pièce immense et sombre sous ses trois mètres cinquante de plafond et ses fenêtres impossibles à nettoyer tant elles montent haut. Il n’y fait jamais clair, les petites lampes ne suffisent pas à l’éclairer. Elle écoute malgré elle les mots, les sons sans l’image. Elle entend sans voir les larmes ou les sourires. De « comment allons-nous faire » à « je ne vendrais pas », suivi des mots effrayants comme « séparation », « divorce », puis « réconciliation » et « vente ». Oncle Georges commentera qu’entre l’ISF est les frais de notaires c’est l’Etat qui aura gagné à la loterie. Amandine ne comprend pas oncle Georges, mais pour elle, vivre ailleurs qu’ici, c’est gagner. 

Amandine a hâte de quitter cet endroit biscornu, impratique et inadapté. Elle n’a pas, comme toi, le filtre du merveilleux, elle voit chaque grain de poussière, chaque marche branlante. Elle rêve d’un quotidien identique à celui de ses camarades de classes, d’une petite chambre ordinaire sans courants d’air, souries ni araignées. Elle sait que ce qui sera pour toi autant un arrachement qu’un parachutage violent dans la réalité sera, pour elle, un changement salutaire et bienvenu.

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DASS

29 mai 2010
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Votre mère n'a plus voulu de vous. Elle vous a laissé à l'assistance publique, vos frères et vous, elle a signifié qu'elle ne souhaitait plus s'occuper de vous et elle est partie. Vous ne la reverrez que 35 ans plus tard, pour lui signifier à votre tour que vous ne vous occuperiez pas d'elle, que vous paieriez pas son hospice. Oeil pour oeil…

La société utilise des mots feutrés, des mots détournés qui ne veulent rien dire. Elle dit que votre mère vous a confié à la DASS, elle parle de "remise volontaire en vue d'admission comme pupille de l'Etat". Confier, cela n'a aucun sens. Son acte se détournait de vous, son acte vous laissait seule, dans le sentiment d'indignité, marquée à jamais d'un sceau invisible et honteux criant que vous n'étiez pas digne d'être aimée. Votre mère ne vous a confié à personne. Votre mère vous a abandonnée pour un ultime amant, elle a disparu en gardant l'autorité parentale et en vous rendant inadoptable. Vous aviez encore, après tout, une grand-mère.

De votre enfance, vous gardez le goût du pain mou, la couleur gris sale et une claustrophobie liée à une panique qui empêchera souvent l'air de remplir vos poumons. Une sensation de flou, aussi : vous aviez besoin de lunettes, besoin décelé très tard et qui reculera l'âge auquel vous apprendrez à lire.

Les semaines passent, votre grand-mère, vous rend fidèlement visite tous les samedis. Elle essaie d'adoucir votre sort avec quelques biscuits et avec ses mots d'amour. Elle ne peut guère plus, la mère de votre maman dont les larmes ont tari. Lorsqu'enfin elle obtient le droit de vous recevoir le week-end, elle vous laisse sa chambre et dort avec vos frères dans le salon. Elle se prive de repas en semaine pour pouvoir vous nourrir correctement. Pendant deux ans, elle continue à travailler vaillamment à l'usine tout en blanchissant et en  maigrissant. Vingt-quatre mois avant que les mots parviennent à sortir de votre bouche, vous avez grandi, et que vous demandiez de l'argent à l'assistance publique, avant qu'elle n'obtienne une forme de pension. Cet argent lui permettra de vous aimer et de vous nourrir sans se priver, de son côté, des produits dits de première nécessité.

L'essentiel, elle vous le donne. Elle vous entoure de ses bras, de sa chaleur et de son amour, elle essaie d'effacer la blessure maternelle qui brûle votre coeur et vos yeux brillants. Elle vous berce, caresse votre visage de ses mains usées, elle veille sur votre sommeil et votre âme.

Elle pose ses yeux sur vous, "Mémé", elle pose ses yeux sur ses quatre petits-enfants aux pères inconnus et aux teintes de peaux si différentes. Elle-même rayonne d'un métissage affirmé et assumé. Elle a grandi dans la haine de termes comme "métisse", "quarteron" – un quart de quoi? trois quart de quoi? Elle se sent 100% humaine et vivante. Une fois adulte, elle arrêtera de lisser ses cheveux, elle arrête d'essayer de ressembler à quelqu'un d'autre. 

Plus tard, une fois qu'elle sera morte, une fois que vous aurez vos propres enfants, cinq, du même père avec lequel ils grandissent, vous comprendrez à quel point elle vous a permis de vous construire dans la vie, d'être actrice, de vivre debout. Votre mère n'est que cela, une mère, une génitrice. C'est à votre grand-mère que vous penserez les soirs de forte fièvre, lorsque vous épongerez le front brûlant de vos enfants, puis de vos petits-enfants. Ce sont ses gestes que vous reproduirez, ses chansons que vous chanterez. En vous regardant dans le miroir, vous qui avez la peau si claire par rapport à la sienne, vous voyez, comprenez, vous sentez l'amour qu'elle vous a transmis, et vous souriez.