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Une terrible beauté est née

24 novembre 2011

Gizèle marche, vite, ses talons claquent la moquette, le lino, ses cheveux s'échappent en vrac. Menue femme décidée, elle franchit des paliers, traverse des couloirs, gravit des escaliers. Contre elle une chemise cartonnée, contre elle des secrets, des armes par des mots. Elle est une traitresse en traitrise de traitres, en l'entreprise la guerre est déclarée. Deux hommes dressés l'un contre l'autre et en quête de pouvoir. Entre eux un titre et les hommes qu'ils manipulent pour gagner.

Gizèle est une employée fidèle, malléable. Envoyée au front elle a séduit Gaston avant de chavirer sous son charme. Sacrifiée pour la cause, elle s'est trouvé une autre voie.

– Trahissons, soyons nos propres maîtres, avait fini par murmurer Gaston, essoufflé par la nuit.

Le corps repu de sensations nouvelles, l'âme en révolte dans une colère naissante, Gizèle avait acquiescé. Les petits soldats bafoués sont plus dangereux que des mots couchés sur du papier. De part et d'autre des secrets furent volés, une entente nouvelle émergea, un troisième pouvoir se dessinait.

Gizèle s'arrête, respire, son reflet la regarde au travers d'une vitre et considère son ambivalence, le vertige d'un désir, l'envie d'autre chose. Elle ne réfléchissait pas, avant, elle avançait bercée par sa routine régulière, un peu tassée, un peu négligée, un peu rien en somme.

Aujourd'hui elle se tient droite, a le regard dur, les hommes la regardent et leur yeux se promènent de courbes en questions et en tout cas s'attardent. Après des années sans penser une idée émerge, s'impose et guide ses pas. C'est l'histoire de quelques couloirs, étages, de barrières à franchir. De regrets à tuer pour devenir celle qu'elle aurait dû être. Gizèle continue à avancer, les chemises cartonnées se regroupent, s'entassent contre sa poitrine et l'écrasent un peu, son décolleté se galbe au fil de ses traitrises, elle connait tous les codes, les siens, ceux de Gaston, elle s'empare du butin, rafle, et ne laisse rien derrière elle.

Trahir, oui, mais seule.

Ce texte fut envoyé au concours de nouvelles de la Biennale de Lyon organisé avec le Télérama. N'ayant pas gagné ce concours, je le mets en ligne ici afin que tous puissent en profiter, un mail m'ayant prévenu que finalement, seuls les 10 nouvelles retenues seraient mises en ligne. Il faut dire que nous fûmes 1600 participants! :)
Le titre imposé : Un ligne d'un poème de Yeats, "une terrible beauté est née"
La contrainte : 2011 signes espaces compris et titre non compris.

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