Archive for décembre 2010

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Le Noël de Belou 1

25 décembre 2010
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La messe de minuit était belle hier, Belou s'est tenue comme un image, une Belou emmitouflée et surveillée de près, mais tu étais distraite, tu n'as pas vraiment regardé ni écouté. Vous pratiquez rarement et Belou n'est pas la première à vous traîner à l'église. Hier tu étais ailleurs, tu étais déjà à aujourd'hui, à maintenant.

Belou n'est sortie que jeudi 23 de l'hôpital, les médecins ayant préféré la garder 24h de plus. Vous avez à peine eu le temps de faire quelques courses, de humer les odeurs de chocolat chaud et de noisettes grillées en flânant sous la neige devant les vitrines des magasins. Tu couvres tant Belou d'écharpes et de gants et de chaussettes et d'après-ski qu'elle se plaint que la fièvre va la reprendre… Maman, j'ai trop chaud…

Fatiguée par sa convalescence et la messe de la veille, elle s'est levée tard ce matin, ta petite princesse aux pieds nus, encore à moitié endormie mais voulant absolument vérifier que la magie avait fonctionné, qu'il y avait une pile de cadeaux sous ses souliers. Elle les avait entourés de panneaux attentionnés mentionnant les noms de ses invités. Des petits papiers pliés sur lesquels elle avait recopié avec application tes modèles d'écriture, afin que les adultes qu'elle aime ne soient pas oublié par "le petit-Jésus-qui-envoie-le-Père-Noël-dans-la-cheminée-parce-qu'il-ne-peut-pas-être-partout" (et en plus, rajoute Belou avec une implacable logique, c'est un bébé maman, il ne peut pas porter de cadeaux ni conduire un traîneau…)

Une grande conspiration d'amour s'est organisée autour de ce Noël "ordinaire" si extraordinaire… Mamilou et Papilou ont un double de tes clés. Un lien particulier te lie à eux depuis la naissance de Belou, ils sont présents dans sa vie et la tienne et tu oublies parfois qu'ils sont les parents de Damien.  

Avec Damien, ils ont laissé leurs sacs remplis de merveille en catimini dans ta cave sans avoir à te déranger. Tu avais rendez-vous avec ton père et ta mère tôt ce matin. Ensemble, vous avez monté les cadeaux de la cave en y ajoutant ceux qu'ils avaient entassés dans leur coffre.

Lorsque Belou se lève, un amoncellement de boîtes et de paquets enchevêtré de bolduc s'étend derrière ses souliers. Ses souhaits ont été respectés, les petits panneaux sont également accompagnés de cadeau. Emerveillée, elle s'assoie et boit des yeux ce spectacle, respectant ta consigne de ne rien toucher. Tu as été claires, tes mots sont irrévocables, elle n'a le droit de rien toucher tant que tout le monde n'est pas là… et tant qu'on n'est pas sortis de table, as-tu ajouté d'un ton tranchant. Tu sais qu'il s'agit là de ta vengeance, elle est inutile et basse et petite, mais c'est ainsi, tu en veux à ta fille de t'obliger à partager Noël avec son père, tu comprends son désir mais tu en es remplie de frustration et de colère et de craintes. Tu te fais figure de soldat dans une tranchée qui irait trinquer avec un ennemi le temps de la trêve des confiseurs.

Belou reste un moment devant la crèche, le sapin et les cadeaux tandis que tes parents s'affairent à préparer le repas de Noël sur un fond musical de Sinatra. Ta mère lui offre enfin un bol de chocolat chaud et une tranche de brioche. Ta fille se huche sur un tabouret sans quitter les cadeaux qu'elle contemple avec un plaisir simple rempli d'anticipation. Amusée, tranches des carottes et des concombres en brins à tremper dans des sauces. Tu t'imprègnes de la vue de ta fille qui grignote en spéculant, et tu t'obliges à de grandes respirations… les minutes passent, vos invités seront bientôt là. Vous allez entourer Belou et lui offrir le seul présent auquel elle tenait absolument. Elle va ouvrir ses cadeaux en une seule fois avec sa maman d'un côté et son papa de l'autre.

En attendant, ta gorge se serre et l'odeur de la dinde qui commence à cuire dans le four te monte à la tête et vrille ton estomac. Il n'est que 10h du matin, mais tu prendrais bien un verre de vin… 

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Le caprice de Belou

22 décembre 2010

Elle est assise sur son lit, son petit-déjeuner encore devant elle, ses cheveux blonds épars sur sa chemise de nuit rose pâle, les poings serrés sur ses draps et la bouche réduite à un mince filet mécontent. Son visage est encore creusé par la semaine qui vient de s'écouler, ses grands yeux noirs sont encore vilainement cernés. Sa peau est pâle malgré la rougeur qui vient de l'envahir soudainement.

Elle a l'air si fragile et si féroce à la fois. 

Aujourd'hui c'est son dernier jour à l'hôpital et Belou fait un caprice. Elle s'y accroche mordicus, elle te fait front sans mot dire, butée, les yeux fixes remplis d'orage et tu es un peu déconcertée d'être ainsi devant un miroir obstiné de toi. Tu es surprise et fière aussi, d'avoir transmis cette force d'immuabilité à ta fille malgré les tourbillons ingérables que cela entraîne parfois. Malgré les batailles qui s'annoncent et dont tu te sens fatiguée d'avance.

Tu vas et viens, tu cajoles, tu changes de sujet, tu te fâches et tu lèves la voix. Mais enfin, ce n'est pas elle qui commande bon sang de bon soir! Pour qui tu te prends, le chef c'est moi!

Elle ne te répond plus. Elle attend. Des scènes de ton enfance te reviennent, tu te vois ainsi décidée et crispée : si on essaie de la bouger, Belou restera les muscles figés sur cette position en L dans son lit. Elle ne mangera pas, ne parlera pas, t'ignorera jusqu'à ce son but soit atteint. Pour avoir vécu des scènes de colères furieuses où Belou tapait des pieds en hurlant, tu devines dans son attitude irrévocable la force de son souhait. Ce que tu prends pour un caprice lui est assez important pour le reste s'efface, il n'y a plus que cela, ce désir, cette demande, cette exigence.

Cette année, Belou veut passer Noël avec Papa, Mamilou et Papilou, et avec Maman, Grand-Mère et Grand-Père. Ensemble. A la maison. Chez vous, chez toi.

Tu as un frère et une soeur, son père a lui une soeur, il existe une ribambelle de cousins mais Belou ne les réclame pas. Elle a ainsi limité sa requête, elle a essayé d'être raisonnable dans sa demande de rançon.

Car tu es, face à elle, complètement prise en otage. 

Lui céder, mais comment? Comment garder la face, l'autorité parentale alors que tu lui a apposé avec violence un Non définitif. Un Non immédiat, sec comme une claque en réponse à la gifle que tu as reçu en l'entendant ainsi réclamer un Noël "normal".

Continuer à refuser, c'est risquer sa convalescence, c'est risquer une fièvre, un affaiblissement, une rechute. Il y a une semaine tu craignais la perdre, et ce matin tu sais que tu as perdu une partie d'elle, la bataille et la guerre, tu te sais vaincue. 

Tu soupires. 

Je t'aime, tu sais. 

Elle sait.

Tu prends ton téléphone et tu appelles Damien la mort dans l'âme. Tu n'as pas envie, tu n'as pas envie qu'il revienne chez toi, qu'il mette ses pieds sous ta table et qu'il trinque. Jusqu'à la semaine dernière, ton intérieur était vierge de lui et c'était bien. Jusqu'à la semaine dernière, vous étiez parvenu à cloisonner égoïstement votre co-parentalité au maximum, communiquant par mails, téléphone, et quelques cafés de temps à autre avec un ordre du jour et un compte-rendu quasi-professionnel. 

Et Belou? Belou elle, a goûté à autre chose ces derniers jours. Elle a vu ses parents dans une même pièce, à ses côtés. Deux adultes qui ne se regardent pas, qui ne se parlent pas ou peu, deux grands adolescents qui n'ont pas fait le travail sur leur relation passée, qui restent sur des blessures qui ne cicatrisent pas, sur une histoire qu'ils auraient souhaitée autre et dont ils sont ressortis amers et déçus. Mais deux adultes surtout sans qui elle ne serait pas, qui l'aiment à la folie et qui l'élèvent et l'éduquent avec les meilleures intentions et tout leur amour. 

Sa demande est aussi sincère qu'elle est simple. Elle demande une trêve, le temps d'une journée.  

Damien répond à la première sonnerie. Tu lui passes sa fille qui enfin se détend et sourit.

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La petite Belou est malade 3

20 décembre 2010

Le couloir n’est pas blanc. Pour une raison idiote cela te dérange. Le sol en lino est gris, les murs sont jaunes et les portes bleues ou violettes, c’est selon. Vous êtes installés sous des néons à la lumière crue et vous attendez. Tu es assise et lui debout. Ses jambes sont croisées et les tiennes pliées sous ta chaise en plastique. Ton corps entier est plié en deux, ta tête baissée, ton cou cerclé par tes mains, tes coudes enfoncés dans tes cuisses, tes doigts croisés sur des cheveux que tu tires, entortilles, coiffe-décoiffe-coiffe-décoiffe… Ton corps entier est en équilibre précaire sur cette chaise. Un courant d’air et tu pourrais basculer.

Tu regardes le sol gris, les semelles qui passent devant toi, tu te bas contre cette vague de nausée qui monte en toi depuis des heures déjà. Au fil du temps, les chaussures ont défilées de plus en plus fatiguées et couvertes de neiges. La vue de chez toi doit être sublime… Des flocons épais tombent sur Paris et transforment la ville en carte postale et Belou ne le voit pas. 

Belou est sous perfusion, Belou dort. Elle a été sous masque, elle a respiré des molécules dilatatrices qui ont permis à l’air d’atteindre correctement ses poumons, ses veines baignent dans la pénicilline, et son corps est réhydraté. Ses poumons sont encore en souffrance, ses bronches risquent toujours l’obturation. Elle a l’air si petite dans ce grand lit compliqué, reliée à des machines, des fils, des moniteurs qui vérifient en constance que son corps fonctionne.

S’il n’y a plus de complications, Belou ira bien. S’il n’ a pas de complications et qu’on fait très attention, Belou pourra peut-être passer Noël chez toi. Ce serait bien, ta petite fille, les rituels, le chocolat chaud et les brioches. Son père pourra l’avoir pour le nouvel an.

Là, vous attendez pour régler et pour organiser son séjour à l’hôpital. Le médecin de nuit est couché et le médecin de jour fait sa ronde, votre généraliste homéopathe est partie rassurée, Belou dort, et vous faites la queue depuis deux heures. 

L’urgence est passée, le diagnostique est posé, et c’est maintenant que tes jambes te manquent et que ton estomac se venge.

Que ne donnerais-tu pas pour une cigarette… Tes doigts continuent leur danse dans tes cheveux et ton cou, ils démangent de nicotine, ils sont noués et tendus.

Damien et toi êtes des anciens fumeurs opposés. Lui ne supporte plus l’odeur, le geste ou l’évocation de la cigarette. Toi, tu arrêtes de fumer à chaque fois que quelqu’un en allume une devant toi. Tu es en manque à chaque coup de stress, chaque date buttoir impossible à respecter, et après quelques verres aussi, quoique tu ne boives plus très souvent maintenant que la petite est là.

Tu inspires longuement en basculant en arrière. Tu dénoues tes doigts, les passes sur tes yeux et dans tes cheveux « embataillardisés ». Tu regardes brièvement Damien. Le contre coup de cette nuit s’affiche également sur son visage. Son costume est fripé, ses traits sont tirés. Des cernes noirs marquent ses yeux, et tu remarques que ses mains tremblent légèrement.

Il y a cette histoire entre vous, ce passé. 

Il y a surtout Belou dont vous partagez l’éducation, dont vous êtes « co-parents ». Sans elle vos chemins ne se seraient jamais recroisés, mais elle est là, elle illumine votre vie et elle vous force à la présence l’un de l’autre. Elle vous oblige à parcourir un sentier que vous rejetez mais qui vous est obligatoire. Pour elle, par amour pour elle. 

Ce matin vous vous faites face, toi assises sur ta chaise, lui à cinq mètres, debout, gardant sa distance mais présent. Vous avez communiqué avec les médecins et les infirmières tout en gardant le silence entre vous. Les mots que vous pourriez vous dire sont si grands qu’ils remplissent l’espace qui vous sépare et vous maintiennent ainsi, à votre place et dans votre rôle. Si cela ne concerne pas Belou, vous n’avez plus rien à vous dire.

Vous allez remplir des papiers et rentrer chez vous, lui en première en évitant les dérapages et toi à pied sur un manteau froid dont la blancheur commence déjà à être souillée par la pollution parisienne. Vous allez dormir quelques heures et passer brièvement ou boulot avant de retourner au chevet de Belou. Vos regards ne se croiseront pas, vos mains ne se toucheront pas. Vous envelopperez votre fille de tout l’amour dont vous êtes capables individuellement, vous ferez le nécessaire pour elle tout en attendant avec impatience qu’elle aille mieux, qu’elle sorte, et que votre vie où Damien et toi êtes invisibles l’un pour l’autre reprenne son cours.

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La petite Belou est malade 2

16 décembre 2010

« Il » qui n’est jamais monté chez toi est dans l’ascenseur. 

D’habitude il fait le code, sonne à l’interphone et attend que Belou descende. Aujourd’hui « il » s’arrête au 6ème, terminus de l’ascenseur et gravit rapidement 4 à 4 les marches menants jusqu’à chez toi. Tu as laissé la porte ouverte, votre médecin est au chevet de Belou et converse au téléphone, et tu es debout au milieu de la grande pièce lumineuse qui vous sert d’entrée, de salon, de cuisine et de salle à manger. C’est une grande pièce en mezzanine au bois laqué de blanc, aux grandes fenêtres donnant sur Paris et au plafond arrondi. La chambre de Belou est à droite, sous l’étage, et a une vraie fenêtre vitrée ornée d’un rideau qui donne sur « la salle à manger » pour avoir de la lumière. Un escalier étroit mène au-dessus, sur la mezzanine, où ta chambre et la salle de bain sont séparées par un large palier ouvert qui te sert de bureau.

– Bonjour Damien.

Vous vous êtes revus, de temps en temps. Souvent au début, quand votre présence était nécessaire dans votre « passation de Belou », puis de moins en moins : puis le moins possible. Il a toujours cette mèche foncée qui tombe sur son front dans un début de boucle, ses yeux noirs profonds, ce visage carré et déterminé, quoique avec des débuts de rides, et des mains larges mais au doigts fins. Des doigts de pianiste. Sa peau blanche contraste avec son manteau trois-quart en feutre sombre.

Il s’arrête sur le pas de la porte quelques secondes et imprime tout dans ses yeux. Ton angle cuisine fonctionnel et moderne teinté de bordeaux, le bar qui scinde les espaces. La petite table rectangulaire blanche sur laquelle traîne ton ordinateur. Le coin salon un peu en angle virant au vert de chine, au beige et au kaki, les grandes bibliothèques et placards blancs qui vont jusqu’aux plafond. Chaque détail de ton espace est offert à son regard. 

Instinctivement, tu recules d’un pas. Tu as choisi cet appartement improbable, réunion de diverses chambres de bonnes, alors que tu étais encore enceinte de Belou. Cet espace a été ton refuge, tu y a pleuré des larmes amères, tu l’as quitté en te tenant le ventre la nuit où Belou est née, tu y est revenue avec ton bébé, ta petite. Tu t’y es reconstruite, Tu y es devenue une autre, une mère seule, une femme indépendante et heureuse malgré tes blessures. 

Qu’il soit là, c’est comme s’il pouvait accéder aux moindre parcelles d’intimité que recèle ton âme. A chaque chose personnelle que tu as mis dans l’agencement et la décoration de ce nid pour Belou et toi. 

C’est violent et brutal mais ce n’est pas l’essentiel, tu n’as pas le temps de penser à toi ni au passé. L’important ce soir, c’est cette petite fille chiffonnée de transpiration sur son lit, tellement moite que ses cheveux ont l’air noir, à la respiration sifflante et rauque et qui a à peine la force de s’agiter dans son inconscience fiévreuse.

D’un signe, tu lui indiques qu’il peut entrer et aller jusqu’à la chambre de sa fille. Belou devine plus qu’elle ne comprend sa présence et s’agrippe à lui. Son autre main se tend vers toi, sa main gracile et tremblante de fièvre que tu prends sans réfléchir. Pour la première fois depuis sa naissance, Belou a son père et sa mère ensemble à ses côtés.

L’interphone sonne mais Belou ne vous lâche pas. Le docteur va doucement et ouvre aux ambulancier tandis que Damien et toi vous regardez au-dessus de votre enfant. Votre échange silencieux est court et fugitif. Ton appartement est soudainement envahi par des inconnus qui s’affairent autour de Belou. Tu es éjectée de son chevet, son lit est vide tout à coup et Belou est dans les escaliers, sur un brancard et rattachée à une perfusion. Votre homéopathe généraliste prend les choses en main.

– Je vais avec eux dans l’ambulance, déclare-t-elle. Vous n’avez qu’à suivre en voiture. 

Cela n’a pas l’air très protocolaire, mais face à son regard d’acier les ambulanciers s’inclinent. 

– Ce n’est la faute de personne, dit-elle avant de disparaître. Elle vous enveloppe de loin avec bienveillance. 

– Ne cherchez pas qui a fait quoi où quand elle a commencé à être malade. Ces trucs là sont insidieux. Ce qui compte, c’est qu’elle aille mieux, et pour ça elle a besoin de vous deux. 

Ces trucs là. Tu ne sais même pas de quoi il s’agit exactement. Angine de poitrine? Pneumonie? Les mots tournent dans ta tête alors que tu enfiles machinalement un manteau. Tu prends ton sac et, agitée de tremblement, tu parviens enfin à fermer à clé.

– Je suis garé sur l’arrêt de bus, je t’emmène.

Damien saisi le bras de ton manteau et te guide délicatement dans la bonne direction. 

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La petite Belou est malade – 1

15 décembre 2010

La semaine dernière a été difficile… La neige, le froid… Tu avais fait ton possible pour que Belou soit bien couverte de la tête aux pieds et qu’elle soit au chaud et au sec. Le plan hiver était fermement en place, oranges et clémentines quotidiennes, cuillères de miel le matin, plus ces petites granules hebdomadaires « pour renforcer les défenses immunitaires » prescrites par la généraliste homéopathe, que vous prenez religieusement par habitude. Toi, tu crois que le corps peut bénéficier de coups de pouce subtil, et cela n’empêche pas ce même docteur de te prescrire des antibiotiques lorsque c’est nécessaire.

Dans le sac que Belou a emmené chez son père pour son un weekend sur deux, tu avais tout prévu, cagoules en doubles, chaussettes en angora, polaire ET pull en cachemire. Le froid mordant s’était mis à piquer mais c’était un froid sec qui te faisait moins peur que l’humidité qui parfois s’engouffre en nous en des frissons interminables.

Lorsqu’ « il » te l’a rendue, il a poussé l’inquiétude jusqu’à t’appeler. D’ordinaire votre routine est bien établie. « Il » passe prendre Belou à la sortie de l’étude à 18h vendredi soir et te la re-dépose en bas de l’immeuble dimanche également à 18h. 

« Il » ne monte jamais. 

Belou s’engouffre dans la porte cochère et s’élance dans les escaliers en bois tapissés de velour vert qu’elle monte en cavalcade en s’agrippant à la rampe. Quoique vous habitiez au dernier étage, elle n’a  que très rarement la patience d’attendre l’ascenseur. Elle franchi la porte, t’enveloppe fougueusement de ses bras puis va pour prévenir son père. Les beaux jours, elle ouvre la fenêtre et agite vigoureusement son bras droit vers le sol dans un dernier adieu. En hiver, elle se contente de faire clignoter la lumière trois fois. Tels sont ses rituels personnels partagés avec son père, des codes au sein desquels tu es inexistante mais que tu acceptes pour son équilibre et sa construction personnelle. Parce que le déchirement que représente son père ne doit pas lui être transmis, parce qu’elle n’est pas responsable de votre séparation, parce qu’elle a le droit d’aimer cet homme sans qui elle ne serait pas. Cet homme que tu as aimé un jour du plus profond de toi et dont l’existence te fait mal encore, parfois. 

On ne se remet jamais tout à fait d’avoir été abandonné.

La règle entre vous est que tout passe par mail, sauf urgence. Cela fonctionne bien. Vous ne vous croisez jamais sauf pour les éventuels spectacles de fin d’année, vos relations sont virtuelles et inaudibles.

Pourtant, dimanche, « il » t’a appelée. Belou était dans les escaliers qu’elle montait lentement, tu l’attendais en haut du palier lorsque sa voix a résonné dans son portable. 

« Isabelle, je voulais te dire… Je la trouve fatiguée, un peu fébrile. Nous ne sommes quasiment pas sortis ce weekend mais je pense qu’il faudrait surveiller. »

…Tu ne sais jamais exactement si tu es touchée ou agacée qu’il soit un bon père.

En effet, la petite fille qui t’enlace de ses bras a l’oeil brillant, le pas ralenti. Elle se plaint d’avoir mal à la tête, de ne pas avoir faim. Tu parviens à lui faire manger quelques cuillères de soupe avant de la mettre au lit. Le thermomètre indique 37,8, tu es modérément inquiète. 

Le lendemain, ta journée est chargée et tu laisses Belou à l’école. Tu la retrouve le soir à 38,2°C. Elle est pale et rouge à la fois, elle ne tousse pas mais semble avoir du mal à respirer. Tu t’arranges avec la voisine pour qu’elle garde la petite et tu prends rendez-vous chez le médecin pour 17h30. Avant ce n’était déjà plus possible, son cabinet est débordé. Avant ce n’étais pas possible, tu es également débordée. 

Tu prends de quoi travailler de chez toi et tu pars tôt. Chez le médecin, la généraliste homéopathe a l’air inquiète quoiqu’elle se veuille rassurante. Elle prescrit directement de la pénicilline et te dit qu’elle passera voir la petite demain soir. 

« Surtout ne vous déplacez pas, je viendrai. »

24h après, lorsque la généraliste sonne chez vous, elle trouve une maman désemparée et une Belou brûlante enveloppée de serviettes humides dont la fraîcheur alliée aux antibiotiques et anti-inflammatoires ne suffit pas à faire baisser la fièvre. 

Belou se tourne et se retourne dans ses draps en sueurs, s’assure que tu es là et réclame son père entre deux respirations sifflantes. 

La généraliste te regarde. Elle est proche de la retraite, son visage fin et ridé esquisse un sourire. Avec discrétion, elle hoche de la tête. 

« Il vaudrait mieux l’appeler avant que l’ambulance n’arrive. Je vais la faire transférer à Trousseau. »

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La petite Belou

12 décembre 2010

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Tu es assise sur le rebords de ton lit. Tes yeux gris peinent à s’ouvrir, tes bras restent en poing sur le matelas dans un geste avorté pour te lever. Pieds à plat au sol, tes cheveux blonds cendrés et courts en bataille, tes lèvres entrouvertes sur le silence. Tu restes sans bouger. 

Tu regardes par la fenêtre. Le matin hivernal inonde ta chambre d’une lumière blanche et crue annonçant un froid coupant, encore. 

Encore un matin, encore un hiver. 

Hier et avant-hier tu t’es levée sans réfléchir, à peine consciente, tu t’es cognée la tête contre la pente du plafond en lâchant une bordée de juron, tous les matins tu oublies que tu vis sous les toits et tu entretiens ta bosse permanente en haut du front, juste à la naissance des cheveux. Tu marches lentement jusqu’à la chambre de la petite Belou et tu te penches sur son sommeil, émerveillée par son existence qui perdure. Tu ne croyais pas que c’était possible, cette vie en toi, cet être qui t’enlace quotidiennement d’un amour inconditionnel et absolu et qui te pousses vers le meilleur de toi-même. Tu restes quelques instants à la regarder, à respirer son odeur d’enfant et à imaginer ses rêves… Tu t’éloignes enfin en te grattant machinalement le cou – un geste qui te viens du sevrage de la cigarette – et tu lances la machine à café et le chocolat chaud de Belou avant de laisser l’eau de la douche glisser sur ton corps et le réveiller avec douceur. Tu commences brûlant et tu baisses jusqu’à obtenir une eau froide qui te pousse à sortir. 

Ta douche ne dure jamais plus de cinq minutes. C’est efficace et c’est écologique. 

Ensuite la routine s’enroule autour de Belou et toi. Une fois habillée tu réveilles la petite avec un câlin et un bisou dans le cou, tu lui tends ses vêtements qu’elle enfile en « grelottant » sous la couverture. Vous vous asseyez face à face et trempez vos tartines dans vos tasses. Elle gazouille sur la journée à venir, tu l’écoutes, tu la regardes. Vous vous brossez les dents côte à côte, tu tresses ses cheveux en une natte dans le dos et elle vérifie que ton maquillage n’a pas débordé. Une fois en bas de l’immeuble, couvertes, gantées, écharpées, casquées, tu roules avec précaution jusqu’à l’école primaire où elle va en CP. Elle descend, te rend son casque et s’élance dans la cour de récréation après avoir agité la main énergiquement une dernière fois en ta direction. Ses yeux noirs rieurs se détournent vers une copine qui approche et Belou s’envole loin de toi.

Parfois cela te fait mal, de voir à quel point elle ressemble à son père. Malgré sa blondeur, Belou a les traits un peu carrés, et surtout des expressions qui te sont étrangères et qui te ramènent à « lui ». 

Tu es graphistes dans une petite agence de com touche à tout et comme  tu ne peux pas toujours emmener du travail chez toi, tes horaires sont parfois difficiles.

Le soir c’est une voisine qui récupère la petite. Belou fait ses devoirs sous son regard vigilant, joue, regarde un peu la télé. En général tu t’arranges pour arriver  pour le dîner au moins trois fois par semaines. Le reste du temps, la voisine prépare des restes ou un plat congelé et s’occupe de la routine de Belou jusqu’à ton retour.

Les soirs où tu arrives après son sommeil, tu restes quand même à ses côtés et tu la regardes en lui tenant légèrement la main, le coeur triste de ne pas avoir été là, de ne pas avoir entendu les détails de sa journée, les potins de sa classes, les choses qu’elle a apprises aujourd’hui. Le CP, c’est l’année où l’on apprend à lire et tu suis avec joie ses progrès. 

Aujourd’hui c’est « un weekend sur deux ». Belou n’est pas là. « Il » est passé la prendre directement à la sortie de l’école, tout était prévu, Belou était partie toute guillerette avec son sac. Elle allait vivre des aventures extraordinaires avec son papa et revenir remplie d’histoires dimanche. Des histoires censurées car Belou et son papa ont leur monde à eux, leurs liens que tu respectes à défaut de les partager. Tout à coup Belou s’interrompra  au milieu d’une phrase, le corps penché en avant tant elle est investie dans ce qu’elle vocalise. Tout à coup, Belou te regardera avec gravité pour te dire « Mais tu sais maman, je t’aime ». Ce ne seront pas des mots s’excusant pour aimer aussi son père mais une simple affirmation tranquille.

Tu t’es réveillée ce matin en ayant oublié qu’aujourd’hui était un weekend sur deux. Malgré la fatigue et l’envie de rester la tête sous l’oreiller, tu avais amorcé une tentative pour te lever, un rire aux lèvres et des jeux à proposer… avant que la mémoire ne te revienne… 

Belou n’est pas là, tu restes ainsi ni couchée ni levée, regardant par la fenêtre sans voir, frappée une fois encore par son absence qui se répétera régulièrement tant que Belou sera chez toi, qui se répétera de façon hachée et supportable tant qu’ « il » voudra bien te la laisser sans réclamer une garde partagée équilibrée. 

Il sait. 

Il te la laissera et se contentera, lui, de ces week-end fugitif, des déjeuners du mercredi et la moitié des vacances. C’est ainsi qu’il essaie de se faire pardonner d’avoir bifurqué de route avant sa naissance, c’est ainsi qu’il s’assure que tu as, près de toi, un être aimant qui prends soin de toi.