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La petite Belou est malade 2

16 décembre 2010

« Il » qui n’est jamais monté chez toi est dans l’ascenseur. 

D’habitude il fait le code, sonne à l’interphone et attend que Belou descende. Aujourd’hui « il » s’arrête au 6ème, terminus de l’ascenseur et gravit rapidement 4 à 4 les marches menants jusqu’à chez toi. Tu as laissé la porte ouverte, votre médecin est au chevet de Belou et converse au téléphone, et tu es debout au milieu de la grande pièce lumineuse qui vous sert d’entrée, de salon, de cuisine et de salle à manger. C’est une grande pièce en mezzanine au bois laqué de blanc, aux grandes fenêtres donnant sur Paris et au plafond arrondi. La chambre de Belou est à droite, sous l’étage, et a une vraie fenêtre vitrée ornée d’un rideau qui donne sur « la salle à manger » pour avoir de la lumière. Un escalier étroit mène au-dessus, sur la mezzanine, où ta chambre et la salle de bain sont séparées par un large palier ouvert qui te sert de bureau.

– Bonjour Damien.

Vous vous êtes revus, de temps en temps. Souvent au début, quand votre présence était nécessaire dans votre « passation de Belou », puis de moins en moins : puis le moins possible. Il a toujours cette mèche foncée qui tombe sur son front dans un début de boucle, ses yeux noirs profonds, ce visage carré et déterminé, quoique avec des débuts de rides, et des mains larges mais au doigts fins. Des doigts de pianiste. Sa peau blanche contraste avec son manteau trois-quart en feutre sombre.

Il s’arrête sur le pas de la porte quelques secondes et imprime tout dans ses yeux. Ton angle cuisine fonctionnel et moderne teinté de bordeaux, le bar qui scinde les espaces. La petite table rectangulaire blanche sur laquelle traîne ton ordinateur. Le coin salon un peu en angle virant au vert de chine, au beige et au kaki, les grandes bibliothèques et placards blancs qui vont jusqu’aux plafond. Chaque détail de ton espace est offert à son regard. 

Instinctivement, tu recules d’un pas. Tu as choisi cet appartement improbable, réunion de diverses chambres de bonnes, alors que tu étais encore enceinte de Belou. Cet espace a été ton refuge, tu y a pleuré des larmes amères, tu l’as quitté en te tenant le ventre la nuit où Belou est née, tu y est revenue avec ton bébé, ta petite. Tu t’y es reconstruite, Tu y es devenue une autre, une mère seule, une femme indépendante et heureuse malgré tes blessures. 

Qu’il soit là, c’est comme s’il pouvait accéder aux moindre parcelles d’intimité que recèle ton âme. A chaque chose personnelle que tu as mis dans l’agencement et la décoration de ce nid pour Belou et toi. 

C’est violent et brutal mais ce n’est pas l’essentiel, tu n’as pas le temps de penser à toi ni au passé. L’important ce soir, c’est cette petite fille chiffonnée de transpiration sur son lit, tellement moite que ses cheveux ont l’air noir, à la respiration sifflante et rauque et qui a à peine la force de s’agiter dans son inconscience fiévreuse.

D’un signe, tu lui indiques qu’il peut entrer et aller jusqu’à la chambre de sa fille. Belou devine plus qu’elle ne comprend sa présence et s’agrippe à lui. Son autre main se tend vers toi, sa main gracile et tremblante de fièvre que tu prends sans réfléchir. Pour la première fois depuis sa naissance, Belou a son père et sa mère ensemble à ses côtés.

L’interphone sonne mais Belou ne vous lâche pas. Le docteur va doucement et ouvre aux ambulancier tandis que Damien et toi vous regardez au-dessus de votre enfant. Votre échange silencieux est court et fugitif. Ton appartement est soudainement envahi par des inconnus qui s’affairent autour de Belou. Tu es éjectée de son chevet, son lit est vide tout à coup et Belou est dans les escaliers, sur un brancard et rattachée à une perfusion. Votre homéopathe généraliste prend les choses en main.

– Je vais avec eux dans l’ambulance, déclare-t-elle. Vous n’avez qu’à suivre en voiture. 

Cela n’a pas l’air très protocolaire, mais face à son regard d’acier les ambulanciers s’inclinent. 

– Ce n’est la faute de personne, dit-elle avant de disparaître. Elle vous enveloppe de loin avec bienveillance. 

– Ne cherchez pas qui a fait quoi où quand elle a commencé à être malade. Ces trucs là sont insidieux. Ce qui compte, c’est qu’elle aille mieux, et pour ça elle a besoin de vous deux. 

Ces trucs là. Tu ne sais même pas de quoi il s’agit exactement. Angine de poitrine? Pneumonie? Les mots tournent dans ta tête alors que tu enfiles machinalement un manteau. Tu prends ton sac et, agitée de tremblement, tu parviens enfin à fermer à clé.

– Je suis garé sur l’arrêt de bus, je t’emmène.

Damien saisi le bras de ton manteau et te guide délicatement dans la bonne direction. 

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