Archive for octobre 2010

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Pantin

29 octobre 2010

Votre démarche est saccadée, brisée, chaque escarpin pointu levé haut et lancé devant vous avec une raideur involontaire. Ils sont beaux ces escarpins, en daim brun foncé et entourant des pieds qui se savent à peine en vie. Qu’importe : vous avancez. Avec votre silhouette fine, vos bras longs qui échappent parfois aussi à votre contrôle, et surtout avec votre immense sourire gai et joyeux ornée d’une masse de cheveux noirs et courts, vous être méprenable avec une marionnette d’Arlequin qui se serait déguisée en salariée d’un laboratoire pharmaceutique. 

Cette idée vous plairait si quelqu’un osait vous la soumettre. 

Il est difficile d’ignorer ce qui tient les fils de votre maladie. Les causes de cette dégénerescence nerveuse qui vous déguigande et force vos mains à s’accrocher aux murs, aux portes, aux bras, pourvu qu’il y aie de la moquette et que je ne glisse pas, la tête haute, souriante, toujours, et avant tout digne et défiante. Vos doigts serrent mon coude nerveusement, nous marchons lentement tandis que vos fils et pantins disparaissent soudain. Votre débit ne ralentit, pas bien au contraire, il se penche sur les subtilités des process de validation interne, m’étourdit dans la complexité des relations humaines et me perd arrivé au découpage de la France et au coûts des campagnes de promotion transplantation et oncologie, je manque d’air, reprenons à l’envers et recommençons. C’est la fin de l’année fiscale, les dossiers doivent être bouclés, chaque chose à sa place et pas une virgule qui déborde des budgets. 

Il n’y a, pour moi, aucun enjeux. Mon avenir se fera ailleurs que dans ces couloirs. Je ne fais que passer. Je souris, je hoche de la tête, je processe, je réorganise. Je sais faire ça. Passer, observer, diagnostiquer et porter remède. A force, j’ai aussi appris à lâcher prise et à partir. En me retournant parfois avec la joie du chemin parcouru, mais surtout avec le souhait d’aller plus loin, de vivre et construire la route de mon choix. Un jour, peut-être  pourrais-je poser mes bagages quelque part et avoir l’envie et la possibilité de rester. En tout cas, j’aimerai bien… 

Je vous apprécie. Vos collaborateurs aussi. Ils parlent de vous à mots feutrés, par allusions. Une réalité à moitié assumée, tue et ouverte et laissant place à maintes conjonctures. Chaque phrase en suspent exprime affection, respect et peine.

La peine de vos collaborateurs, de ceux qui vous on vu votre lutte s’accroitre au fil du temps. La tristesse liée à votre maladie qui ne peut qu’avancer, même en stagnation il n’y aura jamais de progès et que très peu espoir de mieux être. 

Eux ne peuvent rien à part essayer d’alléger les moments que vous passez à leurs côtés dans l’entreprise qui vous emploie. Ils abrègent vos trajets et viennent à vous. Ils badgent, rient avec vous et vous offrent leur bras le plus naturellement du monde.

Le sol vous parait si près de vous parfois.

Je le sais dès que je vous vois. J’ai travaillé en pharmacovigilance dans le laboratoire qui justement fabrique les drogues que vous devez vous injecter. J’ai reçu les alertes de médecins traitant des femmes malades, atteintes de formes progressives ou cycliques, parfois les deux, parfois despérément enceintes et sans issues, j’ai lu et analysé les articles de presse relatifs aux stades d’avancement, aux effets secondaires, aux recherches et théories. 

J’en sais trop et pas assez. 

Cela n’a, en fait, aucune importance.

Vous continuez à sourire, à garder le cap. Vous parvenez à vocaliser votre quotidien de façon libre. Je veux dire par là que vous laissez à votre interlocuteur la liberté de vous écouter et de recevoir ce que vous exprimez.

Vous réussissez à ne presque jamais vous plaindre, même si parfois en fin de journée vos yeux pétillent moins, votre sourire retombe. Vos mots se voilent des fantômes de ce que vous refusez de dire. Injustice, souffrance, peur, colère, ces termes-là n’existent que dans le silence qui hante alors votre bureau. J’ignore combien de temps nous continuerons à nous croiser, à travailler ensemble. Quand aura lieu la prochaine poussée, quand votre mi-temps thérapeuthique ne suffira plus. Je continue à écouter, observer, hocher de la tête en souriant. A dire que oui, tout est possible, qu’ensuite c’est une question de moyens, de volonté, d’organisation. Que je peux être, aujourd’hui, votre moyen, votre volonté, votre organisation. 

Plus tard, pour la suite, nous verrons. 

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fleur

25 octobre 2010
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Elle a poussé toute seule, sans rien demander à personne, surtout sans demander à quiconque si elle en avait le droit, si c'était le bon moment, la bonne saison, si ses soeurs à côté allaient faire comme elle, sortir de leur sommeil pour aller vers le monde.

Pousser en même temps que les autres, c'est d'un commun…

Il fait froid, les feuilles ternies s'élancent des arbres dans une ultime course, pour un saut final dans le vent mordant de tourbillons, espérant peut-être qu'un enfant les remarquera et en fera un bouquet de rouille pour sa maman.

La fleur est là, jolie, fragile, déterminée à être nulle autre que ce qu'elle a décidé de devenir, droite, jeune, lumineuse.

Elle m'a bien plu, cette fleur…

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acouphènes

17 octobre 2010

Tu te réveilles le matin enroulée dans ta couette, le nez caché sous l’oreiller fuyant le froid. Les yeux refusant de s’ouvrir sur la réalité, les mains coincées autour d’un pli de couverture dans un geste enfantin dont tu ne parviens à te débarasser. Tes pensées ne fonctionnent pas encore, tu n’as pas encore conscience de ton corps, cinq doigts, dix doigts, vingts doigts, des cheveux secs et des bras, ta peau, tes genoux cagneux, tes seins trop petits, tout est là. Tu te réveilles, tu connais l’heure au claquement de la porte de la voisine et de sa voiture qui démarre à sept heures pile. Le jour peine à travers la vitre en manque de propreté, heurte le store mal fermé et glisse vers toi. Tes paupières encore closes le devinent à travers l’oreiller. 

Tu n’as que quelques secondes, parfois tu les oublies et te rends compte au bruit accompagnant la douleur que tu les as laissées filer. Tu n’as que quelques secondes d’éveil insensible, de paix absolue avant que les sifflements ne se réveillent, avant que la douleur ne s’immisce à nouveau dans ton cerveau. 

Tu n’y penses même plus, c’est normal. Le manque de bruit, le manque de souffrance,  ça c’est anormal. 

Parfois le dimanche matin cela te réveille… En fonction du vin, bu en quantité plus qu’en qualité, des tambours accompagnent des sonneries de téléphone à peine cachées par le vrombissement d’un avion. Tu erres comme un zombie à la recherche d’un doliprane en regrettant les sifflements aigüs dont tu as pris l’habitude. Qui t’accompagnent depuis si longtemps qu’à partir de 7h05 tu les oublies. 

Parfois tes doigts effleurent le piano et essayent de retranscrire les harmonies qui arpentent ta tête. C’est toujours plus joli, sur le piano.

Plus jeune tu allumais la musique à fond et tu te rendormais sans entendre les plaintes des voisins. Un bon hard-rock, ça planque tout… Aujourd’hui tu te lèves péniblement et regrettes de ne pouvoir prendre ton café directement en perfusion. 

Les jours difficiles, tu troques la caféine pour une bonne camomille bien serrée avant de faire la tournée des lits, les enfants à lever, la routine à assurer, un job à rejoindre. Une vie normale à mener malgré ta différence, mais que tu savoures autrement grâce à elle. Les couleurs sont plus vives, la lumière est plus belle. Tes rires remontent d’un ravin profond où tu t’étais perdue jadis et éclatent dans l’air, on les entend de loin. Quand à ton ravin, il est noir et triste et sanglote les échos des vents passés. Aujourd’hui tu en es entièrement sortie et tu le regardes d’en haut, reconnaissant ses pans durement escaladés, reconnaissante du sentier plus serein qui est aujourd’hui le tien.

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Solitude

5 octobre 2010

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Tu restes devant ta fenêtre, les doigts croisés. Devant toi, la mer s’écrase impitoyable de bleu et de gris, l’écume s’élance contre les rudes rochers que le temps n’aura pas réussi à éroder.

 

Ta chambre est fonctionnelle. Tu ne demandes pas plus. Contrairement à tant de personnes, la couleur des murs ne t’influence pas et t’importe peu. 

 

Dehors, il fait froid. Un crachin gris et persistant tombe sur la terre depuis deux jours. Depuis deux jours, tu évites les sorties au maximum et tu restes avec toi-même. La solitude ne te fait par peur. Tu as bien un smartphone qui pourrait te permettre de garder le contact avec le monde extérieur, mais par choix, délibérément, tu le gardes éteint. Tout va bien, vraiment.

 

Est-ce l’âge, est-ce la thérapie qui fait enfin l’effet attendu? Tu te beignes de silence et d’absence. Ton silence ne sera jamais immaculé, ils sont si peu, ceux qui connaissent la nature des sifflets vrombissants qui vrillent tes tympans depuis tes 25 ans. Ceux pour qui le terme d’acouphène n’est pas une simple notion académique, ceux qui savent à quel point le plus profond de la nuit torture tes oreilles et ton sommeil, ceux qui comprennent ton besoin et ton intolérance au  bruit. A quel point certains bruits couvrent ta torture quotidienne, et quand justement ton supplice est exacerbée par les décibels. C’est un équilibre fragile, c’est un balancement précaire entre soulagement et souffrance.

 

Ici, tu es bien. 

 

Ici, on te laisse être. Parfois, tu te dis que cela pourrait être bien, de rencontrer quelqu’un. Quelqu’un qui comblerait ton existence muette, quelqu’un qui accepterait que son bavardage quotidien ne rencontre que des regards amoureux dénudés de mots. Quelqu’un qui n’attende pas de toi un déluge de parole et de sentiments. Une femme qui se contenterait de sa propre compagnie et qui se réjouirait des nuits sans solitude, dans la chaleur de ton corps et de tes mains caressantes. 

 

Ta femme était un peu comme cela. Elle t’aimait tel que tu étais, dans tes silences et ta différence, dans tes ardeurs masculines qui lui laissaient toutefois la liberté de choisir la couleur du papier peint. Ta femme n’est plus là, tu lui rends souvent visite dans le cimetière nouveau, tu lui apporte des fleurs et tu restes planté devant sa tombe, silencieux. Silencieux alors que ton âme lui envoie des billets enflammés et empreints de regrets. Silencieux parce que le chemin entre tes pensées et les mots que tes lèvres pourraient prononcer est trop difficile et inaccessible. 

 

Ici la tempête fait rage. Tu la regardes par la fenêtre, en sécurité. Tu entends à peine les hurlements du vents, le vacarme assourdissant de la nature qui rejoint l’orage tourbillonnant sous ton crâne. Le désordre du dehors rejoint tes fracas intérieurs, et finalement, malgré tout, tout est bien. 

 

Tu survivras.