Archive for septembre 2009

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toile / canvas

27 septembre 2009

(English : scrolldown)

 

 

C’est rond comme un hublot. Comme une fenêtre sur le monde qui ne s’ouvre qu’à ceux qui veulent bien la voir.

 

C’est une toile, sur un chevalet. 

 

En face, un gamin de 6 ans. Un chevalier Zoulou sans peur et sans reproche qui ne lâche jamais son objectif. A six ans, il se fixe des objectifs et se donne les moyens pour les atteindre. Déjà, rien que ça c’est bouleversant.

 

Il y a quelques mois, c’était son anniversaire. Il avait été très gâté, la fée Myrtille était passée et lui avait offert des objets précieux avec lesquels il traçait déjà des lignes joyeuses et inspirée. 

Le Magicien Bassboy, lui était un peu en retard. Interrogés, M et Mme Zoulou avaient répondu un peu évasivement. « Un livre, ou un truc sur les Chevaliers, ça lui fera plaisir ». 

 

Et c’était vrai.

 

Ce sur quoi ils n’avaient pas compté, c’est que Chevalier Zoulou n’a besoin de personne pous se créer son univers aussi imaginaire que magique. A six ans, il sait déjà qui il est (et nous aussi, quelqu’un de chiant et de compliqué et d’immensément merveilleux, un enfant magnifique et ancré, à la limite de l’autisme et du génie. Bref, une personne.). 

 

Avec cette fenêtre, avec les moyens que le Magicien lui a donnée pour s’exprimer, Chevalier Zoulou a déjà crée sa première oeuvre. 

Celle-là, il va peut-être la garder. Il a néanmoins déjà exprimé le souhait de vendre les prochaines à une broquante, « pour faire de l’argent« , « payer les toiles« , et « donner de l’argent à sa maman« , qui elle, n’a pas de travail. (Bravo Maman!)

 

« 10€, c’est un bon prix? C’est un peu cher mais c’est pas cher? Peut-être que Papa l’aimera et achètera la toile, et comme ça tu auras l’argent et Papa aura la peinture? » (La notion de compte commun lui échappe encore).

 

En tous cas, il projette de créer de jolies tâches de couleurs, des portraits peut-être, ou des traits comme sa Grand-Mère.

 

*  *  *  *  *          *  *    *    *  *          *  *  *  *  *

 

 

It’s round like a porthole. Like a window on the world, that opens only for whom wants to see it.

 

It’s a round canvas, on an easel.

 

Facing it, a 6 years old. A Knight Zoulou with no fear nor regrets, who never lets go of his objectives. At 6, he already knows how to set goals and give himself the means to reach them. This, by itself, is breathtaking.

 

It was his birthday a few months ago. He’s been very spoiled.  The BlueberryJam faery had comme and given him precious tools with which he already drew joyous and inspired lines.

Magician Bassboy was a mite late. Upon interrogation, Mr and Mrs Zoulou had answered somewhat evasively. « A book, or stuff related to Knights, he’ll like that ».

 

And it was true.

 

What they had overlooked, was his ability to create his own magical and imaginary universe with no help but his own. A six, he already knows who he is (and so do we, someone overbearingly complicated, immensely marvelous, a magnificent and anchored child, on the verge of autism and genius. In short, a person).

 

With this window, with the means given to him by the magician to express himself, Knight Zoulou has already painted his first creation. 

 

This one, he might keep. But he’s already expressed the wish to sell his next ones at a yard sales, « to make money« , « pay for the canvasses« , and « give money to his mother« , who’s out of work.  (Nice work Mom…)

 

« 10€ (15$), it’s a good price? It’s a bit expensive but it’s not too expensive? Maybe Dad’ll like the painting a buy it, and you can have the money and Dad can have the painting? » (the idea of a shared Bank account eludes him still)

 

Anyway, he plans to create nice couloured stains, portraits maybe, or dashes like his Grand-Mother.

 

 

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Lucille (Grandefousque)

22 septembre 2009

Grandefousque, Chapitre 2. Première partie

Lucile entendait les chants. Depuis aussi loin qu'elle puisse se souvenir, elle avait été bercée par des voix qu'elle seule semblait percevoir. Elle rêvait souvent que sa mère lui parlait à travers la musique qui l'accompagnait en permanence, qu'elle n'était pas vraiment morte mais s'était transformée en notes légères qui veillaient sur elle. Parfois, c'est à peine si elle les entendait, elle devait tendre l'oreille si fort que son cou la lançait, et il lui semblait que la musique ne continuait qu'en elle. Lucile avait toujours su qu'elle était spéciale. Les quelques enfants qu'elle avait côtoyés ne semblaient pas avoir la même vie solitaire qu'elle. Ils avaient des amis, une grande famille, ils allaient à l'école et couraient à travers champs en riant à coeur joie. Ils ignoraient l'obscurité mystérieuse de la forêt, sa beauté envoutante lorsque des rayons perçaient à travers les branches, la surprise délicieuse qu'on éprouvait à découvrir une nouvelle clairière. La fillette qui vivait au coeur des arbres leur paraissait bien étrange, avec son regard vert si direct et ses long cheveux sombres. Elle était un peu trop grande, un peu trop mince… 

Lucille aurait aimé avoir des amis qui puissent la comprendre, mais les jeunes villageois était trop différents d'elle. Toutefois, malgré sa solitude, elle était heureuse et  n'aurait changé de vie pour rien au monde. Elle aimait parcourir la forêt à l'écoute de des bruits de la faune et du vent, sentir la mousse sous ses pieds, coller son oreille à terre et écouter les vibrations provoquées par les animaux. Elle était entourée de mille chuchotements rassurant, la nature lui prodiguait ses fruits et sa beauté merveilleuse. En réalité, Lucile ne se sentait jamais seule.

Elle sortait rarement de la forêt. Il suffisait qu'elle s'éloigne de quelques pas dans la plaine pour que le son s'éteigne. Sa poitrine se resserrait alors et elle ne parvenait plus à respirer. Elle ne parvenait pas à rester loin trop longtemps, il lui fallait tourner des talons, quitter Grandefousque et revenir. Sans les voix, sans la musique, tout lui paraissait gris et menaçant. 

Alors que Mélanie Nuage prenait le sentier menant vers la forêt, Lucile était allongée sur le ventre au milieu de l'une de ses nombreuses pièces vides. N'ayant jamais vu d'autre manoir, il lui paraissait magnifique avec ses trois escaliers et ses nombreux étages, ses quelques fuites au toit et les grincements du vent passant sous les portes. A force d'abandon, des pans entiers de la demeure avaient pris une odeur particulière, mélange d'humidité de rouille et de poussière que Lucile flairait avec délectation : pour elle, c'était le parfum de la sécurité, c'était chez elle.  La tête reposant sur ses mains, Lucile réfléchissait tout en observant une sauterelle hoqueter  de-ci de-là sur le parquet. 

Les chants hurlaient en elle. Ce n'étaient plus de discrètes notes agréable, mais une tempête de bruit qui lui donnait le vertige. Elle s'était réveillée avec une légère migraine et avait tardé à remarquer que la musique s'intensifiait à mesure que le ciel s'assombrissait. Elle avait beau secouer la tête, impossible de se débarrasser du bruit. Elle avait erré dans le manoir jusqu'à l'étourdissement, avant d'atterrir ici, dans cette pièce vide et inutile. 

Son père aussi lui semblait étrangement agité. Hier déjà, lorsque l'inconnue avait frappé à leur porte, son visage s'était fermé. Il n'était pas sorti de la bibliothèque depuis. Lucile ne pouvait s'empêcher de penser que les événements étaient liés. La musique, l'inconnue, l'agitation de son père.

A part Mélanie Nuage, personne ne venait jamais leur rendre visite. Quoique la clairière abritant leur demeure soit plutôt grande, trouver le chemin menant au manoir n'était pas tâche facile. Aussi avait-elle été surprise d'entendre quelqu'un frapper lourdement à la porte principale. La nuit était tombée depuis longtemps et un orage tordait la cime des arbres avec violence. La pluie frappait la terre avec dureté, faisant gicler jusqu'aux cailloux, salissant les fleurs et les herbes odorantes, le tonnerre assourdissait jusqu'aux moindres pensées. 

Curieuse, Lucile était sortie de son lit. Désorientée, ses pensées flottants toujours dans le royaume des rêves, elle sentait à peine ses pieds nus contre la pierre rapeuse des escaliers. Elle n'avait plus qu'une dizaine de marches à franchir lorsque Poulpiquet, le valet de son père, s'était précipité dans l'entrée. Essayant de comprendre, elle avait regardé le petit être au corps tordu se battre avec obstination contre la lourde porte en bois aux portants en fer forgé. Le manoir disposait de plusieurs entrées, mais Lucile n'avait jamais vu cette porte ouverte. Poulpiquet lui avait dit un jour que personne n'en avait franchi le seuil après sa mère. 

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To throw or to keep. Life goes on.

18 septembre 2009

Whether it's at work or at home, we all have survival and logistical systems. In the work place, my desk is spotless and my archives almost too good to be true. At home on the other hand,  I tend to be a keeper while Mr is a thrower. 

The balance could be reversed, I'm sure. I'm sure it would be, I usually close doors, open new windows and walk on forwards. That's how I survive. 

Yes. If only Mr hadn't thrown away most of my medical records the 3rd time we moved. I was pregnant then, I trusted him to remember that whatever was in the living-room was to be kept while the stuff in front of the door had to go.

But then, I don't speak Men.

I was too tired and heavy to get my hands dirty, and in the morning it was too late. Gone. Thus, a dynamic was set between us. I, prefering to keep paperwork, just in case, and he, storming through rooms with compostable bags. 

I usually manage to save bills and stuff the IRS might be interested in. I couldn't save our new coffee machine's warrante, which was, alas, unfortunate.

It's an interesting (un)balance. We probably have as much mess and order as most. 

The choices we make. What to throw, what to keep.

I moved 11 times, and went to 14 schools between Kindergarden and my final College graduation. My record is 3 years in the same school, and 8 years in the same flat. Yet, I find myself more grounded than most. I make friends easily and I know how to keep the important ones in the long term ; I fit in and function properly very fast in a new workplace.

That's because I lied. Of course, I do close some doors, don't we all. How to stay sane otherwise. But, unlike most, unlike Mr, I've always had a special place and people who rooted me in my progression through life. My close family, Brittany (boy, if stones could talk…), friends. What am I saying? My Kindreds, my Kins. 

Not to say Mr isn't grounded. He's anchored in different ways. If I can't read the manual, I do know it's there. 

Again, I only speak Women. 

That's how we survive. We all have our manual, our codes, our languages.

Throughout the changes, the moves, getting married and having kids. Through the years building walls, some destroyed and other built higher. Through drawing lines of sand and salt around ourselves, some we cross, some we push backwards, while others we stare at from afar. Aware of their burning presence outside our eyes. 

Our life is a maze. Only we have the manual, and only we can read it (as we wrote it, actually…).

This is not what I meant to write. I was hopping around on my valid foot, putting stuff away and making room on our shelves, when I found a treasure. A folder. Very simple. Very well kept and organized. Filled with happy gosts and paper and ink.

And so so many words. Words written to me by people, most of whom I remember, and one or two I didn't. Mr would have thrown it away. It was in the past, it's not important. What's important is now, today and tomorrow. Anytime spent on this piece of sentimental junk is a waste.

But I'm glad I kept the words in the folder. I'm glad I can turn back and see the forest of faeries waving. It's so big and goes on for so many years… I must have been worth the words. Despite some of the letters, some of the tears wrinkling the paper, some mine and some not, this folder doesn't hold me back. It's mostly filled with joy and hope and idiotic innocence and ignorance. It's beautiful.

It's a strength I can draw on for better choices. The words, the paper, the ink, can guide my feet and light my path, and I can go forwards, free and strong. 

Remember this when you make space. It's important to get rid of memories that will hold you back. But don't ever hesitate to keep the one that will give you wings, whether they are happy or not.

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Supporters de rugby en manque de recyclage

13 septembre 2009

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Hier, Monsieur mon mari a emmené nos deux garçons Zoulou et un de leur pote voir le match de Rugby Stade Français / Castre au stade Jean-Bouin. 

 

Ceux qui ont l’habitude des stades ou des grandes salles de concert le savent, non seulement il est désormais interdit d’entrer avec les capuchons des bouteilles d’eau, mais il faut jeter ces capuchons devant les vigiles. On ne sait jamais, pour les rigolos qui les auraient glissés dans leurs poches, ou les papas souhaitant éviter les inondations de sacs, chaussures ou bermudas et les pleurs qui ensuivent. Ces mesures viennent du foot, et sont loin d’empêcher, à mon avis, les jets de projectiles (il suffit d’avoir un peu d’imagination ou, comme l’explique Cyril, des bouchons en double dans son sac).

 

Bombardés, voire saturés d’info comme tous leurs petits copains, nos zoulous sont bien informés tant en matière d’écologie que de Grippe A et de mesures d’hygiène. Ils recyclent, jettent leurs déchets « verts » dans un compost, ne font plus de calins à leurs parents en cas d’angine et se lavent les mains en comptant jusqu’à 30 ou en chantant « Une sourie verte ». Ils savent fermer les robinets qui gouttent et ramènent leur boite de gâteaux de l’étude histoire de bien trier dans la bonne poubelle.

 

Aussi quelle n’a pas été leur déconfiture en observant que leur capuchons (recyclables) allaient dans la même poubelle que les restes de hot-dog et autres détritus. Ces trois zoulous responsables avaient chacun leur bouteille dans une main, labellée à leur nom pour éviter tout échange de microbes, et un drapeau bleu ou rose dans l’autre. Ils venaient soutenir leur équipe sous le soleil, et on peut penser qu’ils ont fait un bon boulot au vue du score contre Castre. (Même si d’autres diront que cela tient à leur changement d’entraîneur). 

 

Si ces Zoulous ignorent le coût pécunier qu’impliquerait la transformation de salles et stades en lieux civiques et respectueux de l’écologie, ils connaissent déjà malheureusement le coût de la pollution et de l’irresponsabilité « du business » en général: à 6, 8, et 10 ans, ils ont déjà perdu des copains, emportés par le cancer ou une maladie dégénérative. 

 

Ils savent que ce sera plus à eux qu’à nous de nettoyer les ordures et la planète malade que nous leur aurons transmis… Des bouchons, l’inexistence de recyclage, cela ne tuera personne directement. C’est pourtant le symbole d’une prise de conscience que nos enfants ont, et dont ils nous reprocheront l’absence plus tard.

 

Et nous, nous savons que, pour la première fois dans notre histoire moderne, la génération qui suit est en moins bonne santé que la précédente.

 

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Ma fille, elle, croit aux fées. (Grandefousque)

7 septembre 2009

Grandefousque



Chapitre 1.

A première vue, le village de Grandefousque ne sortait en rien de l’ordinaire. Situé à deux lieues d’une dense forêt et à une vingtaine seulement de la ville de Saint-Malais, ses maisons s’éparpillaient d’abords à travers des champs verdoyants bordés de fleurs sauvages odorantes, pour ensuite se concentrer et former un maigre centre ville. Les chemins de terre cédaient la place à quelques pavés maladroitement posés, censés épargner les habitants de la poussière de la campagne. Quelques bâtisses élégantes se rassemblaient autour de la place centrale, tournant le dos au reste comme pour oublier l’existence des moins lotis. De loin, les murs de pierre roses et les toits d’ardoises grises formaient un arrangement chatoyant et pittoresque. 

Néanmoins, malgré son charme, Grandefousque ne parvenait jamais à garder ses visiteurs très longtemps. Les gens de passage y étaient pourtant toujours bien accueillis. L’auberge « Le Chat Doré  » appartenant à Grand-Jean et sa femme Babette arborait un extérieur coquet et accueillant. Située sur l’artère principale, elle était propre et bien tenue, les repas y étaient simples et conviviaux. Fermiers et artisans s’y mélangeaient de bonne grâce, faisant résonner les murs de rires et de chants ancestraux. Les portes de tous étaient ouvertes, on pouvait s’exercer à lever la massue sur des bandelettes de cuir, aider le boulanger à pétrir son pain ou découvrir les chèvres chauds de la voisine. Le seul inconvénient était l’inexistence d’électricité et de téléphone (la question du wifi et des portables rencontraient un haussement d’épaule en guise de réponse) . Il y avait bien un poste chez monsieur Bouscaud, maire et médecin de la ville. Il avait aussi fait tirer un fil pour avoir la lumière chez lui et les bourgeois amassés sur la place centrale en avait profité pour s’équiper. En revanche, le reste des habitants n’en voulait pas. L’eau courante oui, c’était bien pratique de ne plus devoir tirer l’eau au puits, surtout en hiver, mais sinon,

– Ma foi c’est un luxe ben extravagant! s’exclamaient les Grandfousquais lorsqu’un voyageur surpris les questionnaient sur le sujet.

Cependant, malgré ce détail, la vie à Grandefousque paraissait paisible et reposante. Alors pourquoi ne pas rester plus longtemps? Nul ne pouvait se l’expliquer. Tout comme ils n’auraient pu dire pourquoi leur pas ne s’étaient jamais tournés vers la forêt. Quoiqu’ils n’en aient jamais touché mot à quiconque – on les aurait pris pour des fous – tous les visiteurs avaient à un moment ou un autre de leur séjour ressenti un grand froid étreindre leur coeur. Un silence mystérieux tombait soudainement autour d’eux, l’ombre se faisait plus grande. Les villageois se regardaient furtivement avant de fixer au sol, tuant leur mots à mi-chemin, finissant leurs gestes comme à regret. Les portes claquaient brusquement. Puis, de même qu’un vent qui se serait engouffré avec violence dans les rues pour en repartir aussitôt, la lumière refaisait surface et chacun reprenait ses activités avec nonchalance. Seul le visiteur devait se reprendre, un peu étourdit et se demandant s’il n’avait pas rêvé, songeant tout à coup qu’il serait peut-être temps de faire ses bagages. Un chant résonnait gaiement non loin et Mélanie Nuage faisait son apparition, balançant un panier de victuailles au bras et se dirigeant vers la forêt. 

– Encore une! s’exclamait parfois l’aubergiste à son intention. 

Mélanie hochait de la tête en souriant, saluait de-ci de-là et continuait résolument vers là ou personne n’allait jamais. 

Le soir venu, l’auberge était vide. Grand-Jean et Babette haussaient des épaules en soupirant et souvent, il y avait une tournée pour tout le monde.

*

Un jour, l’ombre refusa de partir. 

Mélanie Nuage avait senti les signes et entendu la musique, une musique que des oreilles non entraînées ne sauraient entendre. Quelques notes de cristal, un murmure enchanté qui émanait de la forêt attendant de s’éteindre. Il fallait faire vite alors, saisir une tarte, un saucisson et un panier, traverser le village d’un pas pressé et continuer jusqu’à la forêt. Au retour, elle prenait le temps d’admirer les fleurs uniques rencontrée sur sa route, de chasser un papillon ou de chercher une herbe particulière. L’aller devait être rapide, discret. Les villageois s’écartaient sur son passage, le visage grave, l’air entendu. Le temps qu’elle parte de chez elle et arrive sur la rue principale, l’ombre devait avoir disparu. 

– C’est moi qui chasse les nuages! lançait-elle parfois joyeusement à la ronde.

– C’est toi qui nous amène le soleil! lui répondait-on.

Un jeu de mot sur son nom. Une plaisanterie ancrée dans les habitudes qui lui survivrait peut-être. Mélanie n’était pas très belle, elle n’était ni très grande ni très fine. Brutalement veuve à vingt-deux ans, après à peine un an de mariage, elle ne s’était jamais remariée et s’était arrondie au fil du temps. 

Au fil de la solitude.

Ses cheveux bruns étaient tressés puis retenus dans un chignon recouvert d’un carré de toile selon un rituel que sa mère lui avait appris. Ses yeux bleus perçants pétillaient de bonne humeur et il émanait d’elle une impression générale inoffensive et accueillante. Pourtant, lorsque le froid traversait l’âme des villageois, lorsqu’elle devait se hâter d’aller « là-bas », la peur entourait ses pas et se reflétait sur les vitres des maisons aux portes closes. 

Lorsque Mélanie Nuage réalisa, à l’entrée de Grandefousque, que la lumière ne revenait toujours pas, son visage se crispa d’inquiétude. Elle entra dans le village avec précaution, scrutant les quelques Grandefousquais encore dehors. Elle s’arrêta devant l’auberge et interrogea Grand-Jean du regard. Accompagné de monsieur Bouscaud, il scrutait le ciel en secouant la tête. 

La porte de l’auberge s’ouvrit soudain et un homme court sur patte et vêtu de noir s’enfuit à toute allure en direction de la ville. Dans sa hâte de partir, il avait mal fermé son sac de voyage et quelques chemises s’envolèrent derrière lui sans qu’il prenne la peine de s’arrêter les ramasser. Cet homme d’affaire était venu dans l’espoir d’acheter quelques terres afin de construire une usine à bidon. Plus tard, on sut par la gazette hebdomadaire qu’il avait couru d’une traite jusqu’à Saint-Malais et exigé qu’on l’interne dans une maison de repos, jurant par tous les diables que Grandefousque était hanté et qu’il ne parviendrait jamais à se réchauffer. 

En voyant son dernier client disparaître, Grand-Jean éternua et grommela dans sa barbe:

– Babette ne va pas être contente. C’est pas bon pour les affaires tout ça, surtout qu’y a le petit qui va bientôt arriver…

– C’est pour quand déjà? demanda monsieur Bouscaud.

– Vous devriez le savoir, pesta Mélanie, c’est vous le médecin quand même.

Monsieur Bouscaud leva la main pour l’arrêter.

– Les naissances, c’est pour la sage-femme. Pour ce… pour ça là-haut, que dois-je dire à mes électeurs? Est-ce que… je veux dire, je croyais que cela ne devait plus arriver. 

– Eh, depuis huit ans on est plutôt tranquille, y en a qu’une de temps en temps… Alors, Mélanie? coupa Grand-Jean d’un ton protecteur.

– Je ne sais pas, soupira-t-elle. Je vais voir.

Mélanie Nuage continua son chemin, courant presque sur ses jambes rondelettes, sortant du village figé dans le noir, se hâtant à travers la campagne et arrivant à l’orée de la forêt. Là, elle s’arrêta afin de reprendre son souffle et ses esprits. Il ne fallait pas effrayer la petite. Lucile avait l’habitude de ses visites à l’improviste, mais son père ne lui avait jamais expliqué pourquoi lorsque Mélanie arrivait, il s’enfonçait profondément dans la forêt, parfois pendant des heures.


// A SUIVRE //

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Elle peut s’asseoir et réinventer la paix du monde qui s’arrête.

5 septembre 2009

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Longtemps , elle n’a pas écrit. Depuis ce moment terrible à Paris, dans sa chambre. Ce regard de lecteur méprisant, un lecteur si important qui d’un revers des yeux a fait éclaté ses certitudes. 

 

Elle est devenue muette. Après. 

 

Elle se souvient, elle a essayé pourtant. Sa plume est restée sèche. Elle s’est attardée là, sur sa chaise, à nettoyer son stylo ou regarder ses ongles. A surfer sur des sites futiles. 

 

Sans écrire.

 

Comment gratter le papier lorsqu’on n’a plus rien à dire, qu’on se sent si vide et inintéressante.

 

Elle s’ennuie.

 

Les lignes qui refusent d’exister, les carnets s’entassant dans un carton, dans l’obscurité, les yeux qui se ferment sur des mots à peine formés. Il manque toujours un mot, un souffle.

 

Elle se souvient qu’au départ, elle a fuit. Emmitouflée, insensible. C’était vital, de quitter cette capitale où son inconscience et sa naïveté gisaient au cimetière. Elle ne voulait pas se souvenir, alors. Se retourner et se regarder au passé, faire front et assumer sa part d’erreur.

 

Non. Alors elle a attendu. Elle a attendu jusqu’à ce que d’autres souvenirs s’empilent et masquent sa blessure mal fermée qui lançait sa fierté et son talent. (En convalescence, tout ressemble à du coton.)

 

Un jour elle s’est levée et a redécouvert qu’elle vivait. En équilibre fragile, elle a pris son crayon et écrit. Le soir. Une vieille lampe lui venant de sa grand-mère propage quelques rayon jaunes. Le reste n’existe pas, le reste est confiné à l’obscurité et l’oubli, et c’est parce que ce reste a disparu qu’elle peut s’asseoir et réinventer la paix du monde qui s’arrête.

 

Les première minutes sont toujours très lente, maintenant encore. L’oxygène interminable qu’elle savoure enfin. Sa poitrine oppressée réapprend à respirer et s’ouvre. Les yeux fermés, elle écoute l’air apprivoiser ses poumons. Il lui faut refaire connaissance avec le stylo qu’elle avait trouvé sous un meuble au café, ses mains redécouvrent son poids et sa texture, le joie de tenir un objet si modeste et si vital.