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Ma fille, elle, croit aux fées. (Grandefousque)

7 septembre 2009

Grandefousque



Chapitre 1.

A première vue, le village de Grandefousque ne sortait en rien de l’ordinaire. Situé à deux lieues d’une dense forêt et à une vingtaine seulement de la ville de Saint-Malais, ses maisons s’éparpillaient d’abords à travers des champs verdoyants bordés de fleurs sauvages odorantes, pour ensuite se concentrer et former un maigre centre ville. Les chemins de terre cédaient la place à quelques pavés maladroitement posés, censés épargner les habitants de la poussière de la campagne. Quelques bâtisses élégantes se rassemblaient autour de la place centrale, tournant le dos au reste comme pour oublier l’existence des moins lotis. De loin, les murs de pierre roses et les toits d’ardoises grises formaient un arrangement chatoyant et pittoresque. 

Néanmoins, malgré son charme, Grandefousque ne parvenait jamais à garder ses visiteurs très longtemps. Les gens de passage y étaient pourtant toujours bien accueillis. L’auberge « Le Chat Doré  » appartenant à Grand-Jean et sa femme Babette arborait un extérieur coquet et accueillant. Située sur l’artère principale, elle était propre et bien tenue, les repas y étaient simples et conviviaux. Fermiers et artisans s’y mélangeaient de bonne grâce, faisant résonner les murs de rires et de chants ancestraux. Les portes de tous étaient ouvertes, on pouvait s’exercer à lever la massue sur des bandelettes de cuir, aider le boulanger à pétrir son pain ou découvrir les chèvres chauds de la voisine. Le seul inconvénient était l’inexistence d’électricité et de téléphone (la question du wifi et des portables rencontraient un haussement d’épaule en guise de réponse) . Il y avait bien un poste chez monsieur Bouscaud, maire et médecin de la ville. Il avait aussi fait tirer un fil pour avoir la lumière chez lui et les bourgeois amassés sur la place centrale en avait profité pour s’équiper. En revanche, le reste des habitants n’en voulait pas. L’eau courante oui, c’était bien pratique de ne plus devoir tirer l’eau au puits, surtout en hiver, mais sinon,

– Ma foi c’est un luxe ben extravagant! s’exclamaient les Grandfousquais lorsqu’un voyageur surpris les questionnaient sur le sujet.

Cependant, malgré ce détail, la vie à Grandefousque paraissait paisible et reposante. Alors pourquoi ne pas rester plus longtemps? Nul ne pouvait se l’expliquer. Tout comme ils n’auraient pu dire pourquoi leur pas ne s’étaient jamais tournés vers la forêt. Quoiqu’ils n’en aient jamais touché mot à quiconque – on les aurait pris pour des fous – tous les visiteurs avaient à un moment ou un autre de leur séjour ressenti un grand froid étreindre leur coeur. Un silence mystérieux tombait soudainement autour d’eux, l’ombre se faisait plus grande. Les villageois se regardaient furtivement avant de fixer au sol, tuant leur mots à mi-chemin, finissant leurs gestes comme à regret. Les portes claquaient brusquement. Puis, de même qu’un vent qui se serait engouffré avec violence dans les rues pour en repartir aussitôt, la lumière refaisait surface et chacun reprenait ses activités avec nonchalance. Seul le visiteur devait se reprendre, un peu étourdit et se demandant s’il n’avait pas rêvé, songeant tout à coup qu’il serait peut-être temps de faire ses bagages. Un chant résonnait gaiement non loin et Mélanie Nuage faisait son apparition, balançant un panier de victuailles au bras et se dirigeant vers la forêt. 

– Encore une! s’exclamait parfois l’aubergiste à son intention. 

Mélanie hochait de la tête en souriant, saluait de-ci de-là et continuait résolument vers là ou personne n’allait jamais. 

Le soir venu, l’auberge était vide. Grand-Jean et Babette haussaient des épaules en soupirant et souvent, il y avait une tournée pour tout le monde.

*

Un jour, l’ombre refusa de partir. 

Mélanie Nuage avait senti les signes et entendu la musique, une musique que des oreilles non entraînées ne sauraient entendre. Quelques notes de cristal, un murmure enchanté qui émanait de la forêt attendant de s’éteindre. Il fallait faire vite alors, saisir une tarte, un saucisson et un panier, traverser le village d’un pas pressé et continuer jusqu’à la forêt. Au retour, elle prenait le temps d’admirer les fleurs uniques rencontrée sur sa route, de chasser un papillon ou de chercher une herbe particulière. L’aller devait être rapide, discret. Les villageois s’écartaient sur son passage, le visage grave, l’air entendu. Le temps qu’elle parte de chez elle et arrive sur la rue principale, l’ombre devait avoir disparu. 

– C’est moi qui chasse les nuages! lançait-elle parfois joyeusement à la ronde.

– C’est toi qui nous amène le soleil! lui répondait-on.

Un jeu de mot sur son nom. Une plaisanterie ancrée dans les habitudes qui lui survivrait peut-être. Mélanie n’était pas très belle, elle n’était ni très grande ni très fine. Brutalement veuve à vingt-deux ans, après à peine un an de mariage, elle ne s’était jamais remariée et s’était arrondie au fil du temps. 

Au fil de la solitude.

Ses cheveux bruns étaient tressés puis retenus dans un chignon recouvert d’un carré de toile selon un rituel que sa mère lui avait appris. Ses yeux bleus perçants pétillaient de bonne humeur et il émanait d’elle une impression générale inoffensive et accueillante. Pourtant, lorsque le froid traversait l’âme des villageois, lorsqu’elle devait se hâter d’aller « là-bas », la peur entourait ses pas et se reflétait sur les vitres des maisons aux portes closes. 

Lorsque Mélanie Nuage réalisa, à l’entrée de Grandefousque, que la lumière ne revenait toujours pas, son visage se crispa d’inquiétude. Elle entra dans le village avec précaution, scrutant les quelques Grandefousquais encore dehors. Elle s’arrêta devant l’auberge et interrogea Grand-Jean du regard. Accompagné de monsieur Bouscaud, il scrutait le ciel en secouant la tête. 

La porte de l’auberge s’ouvrit soudain et un homme court sur patte et vêtu de noir s’enfuit à toute allure en direction de la ville. Dans sa hâte de partir, il avait mal fermé son sac de voyage et quelques chemises s’envolèrent derrière lui sans qu’il prenne la peine de s’arrêter les ramasser. Cet homme d’affaire était venu dans l’espoir d’acheter quelques terres afin de construire une usine à bidon. Plus tard, on sut par la gazette hebdomadaire qu’il avait couru d’une traite jusqu’à Saint-Malais et exigé qu’on l’interne dans une maison de repos, jurant par tous les diables que Grandefousque était hanté et qu’il ne parviendrait jamais à se réchauffer. 

En voyant son dernier client disparaître, Grand-Jean éternua et grommela dans sa barbe:

– Babette ne va pas être contente. C’est pas bon pour les affaires tout ça, surtout qu’y a le petit qui va bientôt arriver…

– C’est pour quand déjà? demanda monsieur Bouscaud.

– Vous devriez le savoir, pesta Mélanie, c’est vous le médecin quand même.

Monsieur Bouscaud leva la main pour l’arrêter.

– Les naissances, c’est pour la sage-femme. Pour ce… pour ça là-haut, que dois-je dire à mes électeurs? Est-ce que… je veux dire, je croyais que cela ne devait plus arriver. 

– Eh, depuis huit ans on est plutôt tranquille, y en a qu’une de temps en temps… Alors, Mélanie? coupa Grand-Jean d’un ton protecteur.

– Je ne sais pas, soupira-t-elle. Je vais voir.

Mélanie Nuage continua son chemin, courant presque sur ses jambes rondelettes, sortant du village figé dans le noir, se hâtant à travers la campagne et arrivant à l’orée de la forêt. Là, elle s’arrêta afin de reprendre son souffle et ses esprits. Il ne fallait pas effrayer la petite. Lucile avait l’habitude de ses visites à l’improviste, mais son père ne lui avait jamais expliqué pourquoi lorsque Mélanie arrivait, il s’enfonçait profondément dans la forêt, parfois pendant des heures.


// A SUIVRE //

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