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un deux trois, un deux trois…

2 août 2009

Un dîner romantique dans un restaurant bien choisi, quelques regards éloquents échangés au-dessus d’une chandelle. Un cadre, une ambiance, les attentions classiques de la tradition courtoise.

Sur une place cernée d’ampoules colorés qui oscillent dans le vent, la musique s’étire langoureusement alors qu’il l’entraîne dans une valse nonchalante et fluide. Leurs peaux se touchent, leurs doigts frémissent, leurs corps se cherchent, tournant inlassablement, un deux trois, un deux trois ; leurs yeux s’évitent, leurs cœurs s’affolent, contre l’autre, loin de l’autre, doux vertige du décor qui s’efface, des lumières qui se fondent, qui s’oublient, et ils restent main dans la main, main sur la taille, comme deux figurines sur une boîte à musique qui ne s’arrêterait jamais, qui les figerait ainsi pour toujours dans un rythme ternaire immuable, un deux trois, un deux trois.

S’ils avaient à choisir, s’ils étaient encore libres devant l’avenir qui les attend, c’est ce moment qu’ils garderaient, qu’ils graveraient en eux. Oui, si leurs yeux, n’étaient pas tâchés d’encre, si leurs actes n’étaient pas déjà faussés…Si elle s’était affranchie de ses mots pour reconnaître la réalité, et s’il s’était délivré de son poison pour vivre pour lui-même…

Nous portons tous en nous des cicatrices plus ou moins bien refermées. Des plaies qui nous font encore souffrir comme de vieux rhumatismes ou dont le souvenir nous frappe au visage. Un nom, une odeur, un son oublié tant bien que mal. 

Nous portons tous en nous les marques de notre passé, ce sont celles qui nous forgent et racontent parfois notre histoire aux peintres s’attardant sur nos rides, ces reliefs qui enchantent les plaques des photographes. 

Nous portons tous en nous nos fantômes, vestiges d’ivresses intenses ou de moments désespérés. Un rien peut faire basculer le meilleur des souvenirs dans l’horreur, il faut beaucoup de joie et de sérénité pour obtenir l’inverse, pour faire glisser d’anciennes larmes vers une nostalgie douce amère. 

Nous traversons la vie dans une inconscience insouciante, négligeant avec indifférence les conséquences de nos actes. Combien de mots, combien de gestes et d’oublis ont pu faire souffrir ceux qui ont croisé notre route, que nous avons oublié et qui aujourd’hui encore boitent par notre faute 

Mais elle ne sait pas encore cela, elle. Vierge de toutes blessures, elle se laisse entraîner à la griserie de leur valse, ignorant qu’on ne sait jamais les traces qu’on laisse. Lui-même ne sait pas ce qu’il gravera en elle ni ce qu’il gardera de leur rencontre. Et plus tard, de toute cette triste plaisanterie, c’est cet instant qu’elle détestera le plus. Sans doute parce que ce sera le plus beau, le plus pur, celui qu’elle aurait préservé au plus secret de son être. Cette place ressemblant à tant d’autres, le vieil homme à l’accordéon, la danse des lumières autour d’eux, en eux, et cette harmonie parfaite et inoffensive. 

Mais il faut partir. La musique s’est arrêtée et ils se regardent, un peu essoufflés. 

C’est l’heure…

La toile finement tissée ne rencontre aucune résistance, au contraire, la porte e

st grande ouverte, elle est si accessible qu’il l’en mépriserait presque.

C’est vraiment trop facile.


IX.

Arrivés en bas de chez elle ils se taisent mais leurs yeux parlent à leur place. Le digicode, la porte en bois qui grince, les escaliers en spirale. Il est derrière elle, son regard vacille tant il est près du but, si près d’elle, de sa main glissant sur la rampe, du frottement de sa robe contre ses jambes, de sa nuque délicate que ses cheveux relevés dévoilent. De son secret enfermé là-haut, dans son appartement. 

Et s’il ne voulait pas aller jusqu’au bout, s’il voulait simplement vivre cette histoire, après tout il n’a encore rien fait, tout reste possible… S’il n’écoutait que lui et s’il l’enlaçait là, sous l’ampoule presque grillée, sur le palier. Elle est si excitante, si désirable, si parfaite. 

Mais son obsession ressurgit et le frappe brusquement, il doit s’arrêter un moment tant la douleur est forte. Il se débat un dernier instant et l’oxygène lui manque. Il ne peut plus reculer. C’est sa fièvre qui l’a amené jusqu’ici, c’est elle le maître maintenant. Il n’est plus temps de penser ou réfléchir, il fera ce qu’il doit faire. 

Occupée à fouiller dans son sac, elle n’a rien remarqué. 

La clef qui tremble dans la serrure, l’appartement qui s’offre à eux silencieusement. Il ne reste que leurs cœurs essoufflés et la lune solitaire qui les regarde à travers le carreau.

Ils ne se touchent pas, pas encore.

(extrait de L’encre Volée)