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Une soirée chez Belou

5 juillet 2011

Belou est penchée sur son dessin. Il fait nuit dehors, les lumières parisiennes scintillent au dessus des toits et vous offrent leur chatoiement empêchant l’obscurité. Belou n’a pas de veilleuse. Quand elle a peur la nuit, elle ouvre les rideaux de sa chambre côté salon et laisse les lueurs de la ville baigner ses murs.

Belou s’est installée par terre au milieu de la pièce. A genoux, courbée vers sa feuille, elle a méthodiquement étalé ses feutres par ordres de couleurs autour d’elle. Ils forment un arc en ciel de plastique égayant le parquet tous les 4cm. 

Ses cheveux se sont échappés de ses barrettes et tombent sur son visage et volent un peu autour d’elle : Belou a des cheveux de lumière fins et électriques. 

Elle devrait être couchée, tu restes persuadée que le sommeil est un élément indispensable au développement des enfants et qu’ainsi son cerveau et sa mémoire se développent, qu’elle grandit mieux et en meilleure santé.

Quoique étayée par des études scientifiques, ta croyance te vient de l’enfance et du soin quasi religieux dont tes grands-parents paternels entouraient cette activité. Qu’il soit nocturne ou diurne, l’acte de dormir était entouré d’un respect attentif relevant presque du sacré. Veiller sur ses rêves, lui assurer une routine vers le repos est pour toi un acte qui te rassure et t’assure que tu lui prodigues le nécessaire. Que ta culpabilité peut se taire. La culpabilité liée au père, liée à toi et aux manques qu’elle ignore mais que tu te pardonnes difficilement. Tu as des exigences envers toi-même que nul ne suspectera jamais.

Les horaires de Belou sont stricts, elle a grandi dans ton organisation nécessaire de mère seule, et c’est pourquoi les quelques écarts que tu concèdes prennent tout de suite l’ampleur d’une fête tout en bonheur. Belou a grandi avec une mère organisée et bohème à la fois, tu parviens ainsi à garder un minimum de contrôle sur le temps qui court si vite, tout en préservant le fantasque indispensable à la magie que tu souhaites lui transmettre. Comme toi, Belou sait deviner l’invisible et danser face à la lumière qui éclaire tout et rien, Belou sait être une fée, un rayon de soleil perçant la pluie. 

Parfois, tu la regardes et tu ne sais comment ton coeur parvient à contenir tant d’amour. Il n’y a pas de tristesse, pas de regrets ni de remords, l’amour qui te lie à ta fille est pur et infini, il commence avant même qu’elle n’aie été conçue et va au delà de jours à venir.

Ce soir c’est le dernier jour d’école, Belou est officiellement en vacances et elle a le droit de veiller.

Tu t’es assise sur ta table carrée en bois blanc. Devant toi, des limes à ongles, du dissolvant et du vernis, et à côté une verveine au miel de lavande bio qui refroidi. Tu as cessé de te demander comment le miel pouvait être bio, comment l’apiculteur pouvait être assuré qu’aucune abeille n’avait suivi de chemin de traverse vers une fleur élevée aux produits chimiques, voire OGM, comment peut-on savoir, même dans un fief préservé on n’est pas à l’abri d’une jardinière zélée et accro au Gaucho ou au Régent, il y a écrit bio sur le bocal en verre, tu as voulu faire un geste de consommatrice éthique et voilà, ta tisane est adoucie au miel bio. 

Ton matériel ultra sophistiqué de femme moderne aux ongles peints reste cependant en souffrance. La tête penchée, tu mordilles l’ongle de ton pouce gauche sans le ronger tout à fait et on contemplant ta fille.

Cette année a filé… La maladie de Belou te parait si loin, la peur de la perdre, le déchirement qui t’a été imposé de concéder une part plus importante à son père, suivie des larmes coulées alors que tu découvrais sa paternité à venir… 

Belou va avoir un petit frère. 

Scolairement, ta fille passe en CE1 sans soucis. Ta fille qui a un an d’avance, qui avait appris à lire toute seule et connaissait ses tables d’additions en moyenne section de maternelle, a surfé sur les apprentissages du CP. 

Tu la trouves plus grande, ses traits sont plus fins. Ses yeux taisent de plus en plus la vie qu’elle mène hors de toi, Belou ne partage plus ses moindres pensées avec toi, elle choisi délibérément ce qu’elle tait et les weekends passés avec Damien et Nadège font partie de ce nouveau mystère dont elle te garde à distance. 

Damien va voir un autre enfant, avec une autre femme. 

Un enfant qu’il aura attendu, d’une femme qu’il va épouser. Tu n’attends plus rien de lui, mais malgré l’absence d’amour entre vous il reste en toi la colère bouillonnante d’un passé douloureux que vous n’avez jamais évoqué. 

Damien va avoir un autre enfant que le tien. Belou va devenir grande soeur, son coeur déjà s’agrandit et se prépare à accueillir ce bébé à qui elle sera liée par le droit du coeur autant que celui du sang…

Et toi?

Toi, tu as revu l’Etranger Jacques.

Après quelques incompréhensions et quiproquo, vous avez trouvé ensemble un sentier que vous aimez à arpenter. Chacun sur vos gardes, en précaution l’un de l’autre, vous avez créé un espace où vous retrouver. Tu ne te souviens toujours pas de votre soirée de rencontre et lui ne se résout pas à te retranscrire la conversation que vous avez eu alors. 

Pour toi, cela n’a pas d’importance, comptent les rires partagés, les sorties amusantes ou culturelles, et aussi cette redécouverte des sens qui te fait un peu rougir rien que d’y penser. Depuis six ans que ta vie est illuminée par Belou, quelques hommes ont existé plus ou moins fugitivement. Aucun n’a connu ta fille. 

Jacques, lui, passe qu’elle soit là ou non. Il ne reste pas forcément, partage un moment avec vous, un instant chaleureux avant de repartir vers son appartement parfois égayé par ses deux enfants, une fille et un garçon dont il a la garde une semaine sur deux. Tu n’es pas certaine du chemin à venir, tu as décidé que tu te poserais la question plus tard, un autre jour, qu’aujourd’hui tu pouvais lâcher et te détendre et profiter de l’instant présent. Tu t’occuperas de l’avenir quand il se présentera.

Belou tire la langue et suçote un feutre bleu. Tu grondes gentiment, amusée et agacée à la fois. Imperturbable, elle se lève en silence, doucement et les bras tendus, et vient se blottir contre toi, une main enroulée autour de ton cou et l’autre vagabondant vers tes limes et tubes de vernis. Tu l’enserres avec fougue, oubliant introspection et questionnement.

C’est le début des vacances. Demain, il fera beau.

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Toit

11 avril 2011

Tu es accueilli par le dos de Damien et le rire de Belou qui ne t'est pas destiné… 

…Cette femme n'a pas le droit d'aimer ta fille, cette femme n'a pas le droit de rire ainsi, d'avoir une voix aussi chaude et agréable, cette femme…

Damien s'écarte, son visage s'empourpre d'émotions qui te sont illisibles… Tes yeux se baissent, ton coeur se brise, cette femme est enceinte, et sur son ventre brille un diamant presque trop gros pour être joli.

* * *

Tu es allongée sur le toit et tu réaménages le ciel. L'univers serait plus joli si cet amas d'étoiles se décalait vers la gauche, et si celle-ci s'éloignait se sa voisine. Tu ne sens plus tes bras sous ta tête, ton esprit flotte.

– Ces tâches de nuages sont en trop, tu ne trouves pas? Il faudrait gommer le ciel.

Olivia rit et te propose d'aller chercher un sèche-cheveux pour les chasser. Entre vous, une bouteille de blanc vide, et une de vodka pleine que tu n'oses pas toucher. Ce serait facile s'endormir ton corps à l'alcool, il suffirait de tendre le bras et de laisser le liquide glacé anesthésier tes sens. Par instinct de préservation, par crainte d'une nouvelle amnésie, tu la laisses te narguer en gardant tes distances.

Jamais Damien n'avait eu ce regard. Pour toi.

En te voyant, son visage s'est d'abords empourpré. De surprise, d'embarra, de soulagement, aussi… Ce face à face entre Nadège et toi l'épargnait d'une conversation difficile. Toi, tu n'enregistres rien et tu remarques tout. Le regard brillant et légèrement coupable de Belou, les rondeurs de Nadège qui en est sans doute à son quatrième mois de grossesse, sa bague de fiançailles, et la farouche détermination  qui imprègne Damien. C'est nouveau, c'est ainsi, ce qui l'avait fait partir le fera rester. 

Tu as tendu les produits anti-poux à Damien, tu lui as expliqué les gestes à suivre d'une voix clinique et tu as appelé l'ascenseur. Un bisou à Belou.

– Bon weekend ma belle, à dimanche. 

L'ascenseur était trop grand pour ta peine et trop petit pour tes bras que tu appuies de part et d'autre de la paroi en fermant les yeux. 

Tu es revenue dans ton appartement dont la porte était restée ouverte, depuis qu'Olivia était revenue avec sa Marie-Rose ses gonds n'avaient pas bougé, tu t'es dirigée vers ta sauce au basilic brulée que tu a déversé dans la poubelle avant de gratter vigoureusement le fond de la casserole.

Olivia est entrée en fermant doucement derrière elle.

Et maintenant, vous êtes sur le toit et l'univers entier tangue légèrement. Et maintenant, quoi?

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L’escalier

27 mars 2011

Il ne reste plus que Belou et toi dans la salle de bain. Belou s'assied toute droite sur la chaise que tu occupais auparavant et te regarde dans le miroir alors que tu sorts le sèche-cheveux de sa boîte. Tu enroules ses cheveux blonds sur une grosse brosse ronde et tu tires avec autant de douceur que possible de la main droite tandis que la main gauche oriente le flux d'air chaud. Inlassablement, tu tends, tires, enroules les pointes de façon à faire de jolies boucles sur ses épaules, tandis que Belou reste raide sur sa chaise, scrutant chacun de tes gestes et admirant le résultat. Tu poses enfin tes ustensiles. Belou ressemble à une petite fille modèle. Elle te sourit à travers le miroir, apaisée, heureuse.

Le son strident de l'interphone interrompt brutalement cet instant entre ta fille et toi.

– Papa, papa!! hurle Belou en glissant presque jusque en bas de ton escalier blanc… Papa, j'ai eu des poux!!

Belou court hors de l'appartement dont la porte est restée ouverte. Olivia te tend sa valise et te suit en riant alors que tu courts à ton tour avec les soins anti-poux : il faudra que Damien prenne le relais pendant le weekend afin de s'assurer que toutes les lentes sont anéanties.

Belou vous défie de la rattraper et continue à tourbilonner de marches en marches en criant vers son père. Angoisse et humiliation ont disparu, elle vient de vivre une aventure qui l'emplit tout entière, dont elle déborde et qu'il faut absolument qu'elle partage avec Damien. Ses chaussures de cuir violet foncé foncent d'une marche à l'autre et martèlent le tapis bordeaux pour marquer son envol, plus bas, plus vite, tu vois à peine ses cheveux flottant derrière elle alors que tu la pourchasses gaiement. Tu entends Olivia derrière toi qui se raccroche parfois à la rampe mais qui tient bon dans votre folle descente quasi aérienne qui tourne, tourne, et rend votre tête légère. 

Belou arrive bien avant toi en bas. Tu es au premier étage lorsque tu entends sa voix. 

– Bonjour Annabelle.

C'est une voix couleur beige, agréable, riche, une voix d'alto, une voix de Nadège. Tu t'arrêtes. Olivia te rejoint, pose une main amicale sur ton épaule et te tend l'autre.

– Je vais lui donner les produits. Tu as eu ton quota de Damien pour l'année ma belle, remonte et je te rejoins.

Tu hésites. Ce serait plus simple. Mais t'effacer, disparaître et les laisser partir ainsi tous les trois t'est impossible. Tu dois la voir, son visage, son maintient, tu dois la voir et tu dois être vue d'elle. Cette femme passe du temps avec ta fille, quoique Belou reste dorénavant quasi muette sur ses "un weekend sur deux" loin de toi, tu devines la présence de Nadège de façon ancrée auprès de Damien, et donc auprès de ta fille. Cette femme qui utilise le prénom de ta fille, "Annabelle", alors que le monde entier à part la CAF l'appelle Belou. Tes dents se serrent à s'en fendre, tu ne sais si l'état civil de Belou est devenu le petit nom intime qu'utilise Nadège ou bien si c'est une façon de te nier. Tu ne sais rien, ce pan de vie t'es entièrement à imaginer.

Tes poings se crispent, tu mordilles tes lèvres tout en cherchant une respiration difficile.Tu ramasses tes épaules, le ventre en noeud, et tu descends lentement. La conversation entre Belou et Nadège te devient plus précise, tu décèles une tonalité bien entière et armée de tendresse chez cette femme tandis une colère sourde monte en toi. Tu as fait ton deuil de Damien, tu n'imagines pas que vous puissiez avancer côte à côte. Il a le droit de refaire sa vie, d'aimer une autre femme de façon durable et constructive, mais pas comme ça. Parce que Belou existe, parce que vous l'éduquez ensemble, tu attends un minimum de la part de ton ex-compagnon. Malgré ces pages entières dont vous ne parlez jamais, ou peut-être justement à cause des silences lourds et épuisants que vous entretenez entre vous, tu te découvres cette exigence de transparence. Cette exigence de savoir exactement de quelle façon vit ta fille lorsqu'elle est loin de toi, de connaître les adultes occupant une place assez importante pour l'influencer et participer à sa construction, à son éducation, à la façon qu'elle a d'appréhender le monde.

Tu es accueilli par le dos de Damien et le rire de Belou qui ne t'est pas destiné… 

…Cette femme n'a pas le droit d'aimer ta fille, cette femme n'a pas le droit de rire ainsi, d'avoir une voix aussi chaude et agréable, cette femme…

Damien s'écarte, son visage s'empourpre d'émotions qui te sont illisibles… Tes yeux se baissent, ton coeur se brise, cette femme est enceinte, et sur son ventre brille un diamant presque trop gros pour être joli.

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Rituel (les poux de Belou 3)

18 mars 2011

Vous êtes rangées en file indienne face au miroir de la salle de bain, Olivia, un peu tendue, est à genoux devant Belou qui tripatouille ses cheveux l'air enchantée, Belou se tient debout devant toi alors que tu appliques avec douceur le "traiquement" sur ta fille, et tu es assise sur une chaise tandis Madame Rémy manipule derrière toi le shampooing anti-poux à l'huile de coco fourni par Olivia d'un doigté élégant que tu lui envie presque. Monsieur Rémy a battu stratégiquement en retraite.

– Je vous laisse entre vous anéantir les poux. Pour anéantir cette engeance, je vous fait confiance.

Tu te demandes si Monsieur Rémy parle en vers avec ses clients, ou s'il s'agit là uniquement d'un rituel badin entre sa femme et lui. Ils t'apparaissent comme d'une autre époque, leur amour et leurs petites attentions te sont touchants, les fleurs du vendredi, le brunch du dimanche après leur messe, leurs regards complices, la façon qu'ils ont d'être intimes et aimants l'un envers l'autre, sans même se toucher et sans mettre leur entourage mal à l'aise. Ce lien paisible entre eux t'est étranger, tu ignores même s'il te serait possible de connaître cette qualité de relation avec un homme, un autre, un étranger qu'il te faudrait laisser entrer. D'une certaine, façon, ils sont beaux.

Tu es un peu intimidée de laisser Madame Rémy toucher tes cheveux. Qu'elle soit ainsi dans ta salle de bain, ses bagues ornées de rubis et de diamants sagement alignées devant le lavabo, cela te parait incongru et déplacé. Elle semble n'en avoir cure cependant, et agite ses mains potelées et volubiles en riant.

– Par pitié appelez-moi Armelle les filles!

Armelle, c'est un raccourci trop soudain pour Olivia et toi qui êtes plus intimidées devant elle que devant vos propres mères… Après un bref conciliabule vous concluez sur un "Madame Armelle", plus familier mais néanmoins respectueux. Madame Armelle accepte son changement de statut avec grâce et et reprend le "frottage" vigoureux de ton crâne. 

Tu en protestes presque, mais un coup d'oeil vers ta fille suffit à raviser ton élan : Belou est ravie. Olivia a lu solennellement le mode d'emploi, vous êtes rassemblées autour d'elle et cette infestation de poux s'est transformée en une aventure partagée avec des grandes, comme un rituel d'initiation spécial qui s'intercale entre l'art de réussir une tresse et les trucs et astuces d'une manucure rouge carmin. Pendant les trois minutes de massage puis le temps de pose, elle réclame de vous les récits de vos mésaventures d'enfants avec les poux… Quand, comment, et ensuite? 

Belou plisse des yeux et essaye de vous imaginer jeunes, en robe à smoke et collants et avec des nattes sur le côté. Pour elle, il est impossible que vous ayez été des petites filles, cette notion l'amuse comme un conte imaginaire. Elle incline la tête, prend des poses avec son "traiquement" sur la tête, et négocie un brushing au sèche-cheveux.

Toutes trois, vous jouez le jeu aussi tendrement qu'amusées. 

Pour elle. 

Tout à coup, tu te sens émue, un sanglot se bloque dans ta gorge. Que tu aimes ta fille, que tu agrémentes ses moments désagréable de  rêves, d'audace et de fantaisie, cela t'est normal. Que d'autres aient pour ton enfant ce même élan, qu'on l'entoure ainsi d'autant d'amour te touche au-delà des mots.

Madame Armelle saisit ton regard, hoche de la tête avec connivence et vous indique vos places devant la baignoire. Olivia, Belou et toi vous agenouillez en baissant le tête. 

– C'est comme en prison, chuchote Belou quasi émerveillée.

– C'est comme en pension, corrige Madame Armelle. De mon temps du moins.

Madame Armelle règle la température et vous asperge méthodiquement d'eau l'une après l'autre. Une fois que vous êtes rincées, séchées à la serviette et longuement brossées au peigne anti-poux en fer, elle remet ses bagues.

– Mon cher et tendre va se languir si je tarde, d'autre part, nous sommes attendu. 

Elle disparaît dignement tout en descendant à reculons ton escalier jusqu'à ton salon. 

Une petite assiette blanche trône à côté de tes rouges à lèvres, remplie des cadavres des parasites et de leurs oeufs. Belou compte les vivants et les morts (regarde maman, celui-là agite encore ses petites pattes. C'est dégoûtant. Tu crois qu'il a bu mon sang?).

Tu vérifies l'heure, un peu paniquée. Damien arrive dans 15 minutes récupérer Belou… Olivia secoue sa lourde chevelure rousse encore humide et te rassure.

– Fait un beau brushing à notre princesse, je m'occupe de sa valise.

Il ne reste plus que Belou et toi dans la salle de bain. Ta fille s'assied toute droite sur la chaise que tu occupais auparavant et te regarde dans le miroir alors que tu sors le sèche-cheveux de sa boîte. Tu enroules ses cheveux blonds sur une grosse brosse ronde et tu tires avec autant de douceur que possible de la main droite tandis que la main gauche oriente le flux d'air chaud. Inlassablement, tu tends, tires, enroules les pointes de façon à faire de jolies boucles sur ses épaules, tandis que Belou reste raide sur sa chaise, scrutant chacun de tes gestes et admirant le résultat. Tu poses enfin tes ustensiles. Belou ressemble à une petite fille modèle. Elle te sourit à travers le miroir, apaisée, heureuse.

Le son strident de l'interphone interrompt brutalement cet instant entre ta fille et toi.

– Papa, papa!! hurle Belou en glissant presque jusque en bas de ton escalier blanc… Papa, j'ai eu des poux!!

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Monsieur et Madame Rémy (les poux de Belou 2)

14 mars 2011

Belou, sort de la salle de bain.

– Non!

Belou est assise en tailleur derrière la porte fermée à clé. Tu l'entends se gratter furieusement la tête… Tu imagines les poux qui tombent peut-être sur ses épaules, qui sait combien il y en a, la nausée te prend et tu aimerais défoncer la porte pour appliquer de la Marie-Rose sur ta fille. Olivia est revenue en courant avec des spray et shampooings et peignes, avec ses trois enfants elle a l'habitude.

– Belou, ouvre la porte.

Un cri te répond. Ta fille s'est transformée en sauvage. Son père ne va pas tarder, ta sauce tomate-basilic commencé à émettre une odeur peu rassurante, tu prendrais bien un verre de vin sur le toit. Ton duplex fut construit sur des chambres de bonnes et l'architecte a oublié d'obturer un couloir partant de ta chambre et menant à un passage vers le haut. Olivia et toi avez placé un verrou au fond du couloir, et une armoire sans fond devant dans ta chambre. Ni-vu ni-connu vous allez prendre l'air de temps en temps. Elle fume des menthols, et toi tu respires le ciel.

Vous n'êtes pas seules face à la crise de Belou : Monsieur et Madame Rémy de Soucy sont en grand conciliabules devant la porte de ta salle de bain. Madame est en tailleur et à genoux et tient dans ses mains un magnifique bouquet, cadeau de Monsieur. Ils n'ont pas pris la peine de le poser au premier étage, émus, inquiets, ils sont montés directement nous voir. Les cris de Belou, ta porte ouverte, ta sauce dont le fond commençait à brûler…

– De crainte d'un incident, j'ai éteints tel un impudent, a annoncé Monsieur Rémy d'un air important. 

Ils ont gravi le petit escalier raide et blanc qui mène à ta mezzanine et ta salle de bain, Monsieur et Madame Rémy de Soucy, ils se sont enquis de la situation, ont réfléchi de concert avant que Madame ne dise :

– Nous nous en occupons. 

Madame s'appelle Armelle Sempène. Féministe, elle aurait bien accolé son nom de jeune fille à celui de son mari, mais Armelle Sampène de Soucy, c'était tout simplement inimaginable. Dans l'immeuble, vous les appelez Monsieur et Madame Rémy. Monsieur est notaire et porte l'embonpoint adéquat à la mise en confiance de ses clients. Madame s'occupe d'associations qui répandent le bien à travers le monde, et elle rend facilement service.

Tu essaies une dernière fois de faire sortir ta fille, puis tu abandonnes en te mordillant les lèvres, soulagée et honteuse d'avoir du soutien. Si tu ne t'en sorts pas toute seule. Alors quoi?

Monsieur Rémy s'accroupit et parle le nez collé à la moquette.

– Belou, j'ai une proposition.

Un hurlement lui répond. Madame Rémy effleure tendrement l'épaule de son mari.

– Vous avancez mal dans la négociation, j'ai un autre plan d'action.

– Voilà qui mérite réflexion. Ma mie, vous avez toute ma confiance pour débarrasser Belou de cette engeance.

– Belou, veux-tu du chocolat? 

Silence.

– Il se trouve que j'en ai dans ma poche. Je l'ai ramené de la semaine enchantée que Monsieur Rémy et moi-même avons passé à Méribel, Je crois qu'il est très bon.

La tactique de Madame Rémy te confond. Il est vrai que Belou n'a pas mangé grand-chose au goûter. Comme toi, elle a du mal à résister au chocolat, tu dois cacher les tablettes tout en haut du placard de la cuisine, et il te semble bien avoir déjà entendu des raclements de chaises et des petites mains tâtonner en vain en hauteur.

Elle te regarde et te fait un clin d'oeil:

– C'est l'avantage de ne pas être sa mère, je peux plus facilement acheter sa coopération.

– Ze veux bien, chuchote Belou d'une voix boudeuse.

Madame Rémy tire une petite tablette très joliment décorée de son sac et la glisse sous la porte.

– Manges-en autant que tu le souhaites ma jolie, tu as dû avoir bien peur… Mais tu sais, ce n'est pas très grave d'avoir des poux… Je vais te dire un secret, il m'est arrivée d'en attraper lorsque j'avais à peu-près ton âge. 

– Ah bon?

– Oui bien sûr, cela peut arriver à tout le monde… Pour m'en débarrasser, ma chère mère a utilisé un shampooing spécial ainsi qu'un peigne. Nous devrions faire de même avec toi.

– Non. Cha pique les "traiquements", réplique Belou la bouche pleine.

– Ma chère enfant, j'engage mon honneur et te promet que le traitement que te propose ma mie ne pique point, annonce gravement Monsieur Rémy.

Silence. Vous entendez un bruit de papier chiffonné. Tu réprimes un sourire en imaginant ta fille engouffrant rapidement ce qu'il reste de la tablette…

Clac. 

Belou apparaît sur le seuil de la salle de bain. Elle a les cheveux en bataille et le visage et les vêtements maculés de chocolat. Mais elle est là.

– Maman et Olivia vont faire le "traiquement" aussi, annonce-t-elle résolument.

Pour acheter l'album d'Abel : http://musique.fnac.com/a2712739/Abel-Chocobelou-CD-album

Pour retrouver les histoires de Belou : http://blandinebrugnonsonnois.posterous.com/tag/belou et http://www.facebook.com/pages/Histoires-de-Belou/138062316250020

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Olivia Lagrande

30 janvier 2011

Vendredi, 17h00, tout est tranquille. Belou attend son père en coloriant une princesse, tu prépares un coulis de tomate basilic pour un dîner simple entre Olivia et toi. Tu remues doucement tes ingrédients qui fondent dans une casserole et l'odeur délicieuse monte lentement dans ton appartement. Olivia est debout derrière Belou et passe inlassablement une brosse dans ses longs cheveux. C'est un rituel entre les deux, les filles d'Olivia ont les cheveux au carré et ce geste lui manque. Quand à Belou, elle adore ça.

C'est la semaine sur deux de liberté d'Olivia. Dans trois jours, dimanche soir, elle récupèrera ses trois enfants et se transformera en mère modèle.

Lorsque tu as emménagé il y a six ans, Olivia Lagrande était une mère au foyer sage et effacée "qui n'osait pas". Elle rangeait méticuleusement ses cheveux flamboyants dans un chignon, s'habillait de terne et bougeait sans bruit, le dos un peu vouté et le sourire constamment au bord des larmes. Parfois, lorsqu'elle oubliait, son visage s'illuminait alors qu'elle laissait un rire de gorge s'envoler d'elle pour se déployer dans la pièce. Vous aviez chacune des tristesses qui vous ont réunies, et aujourd'hui Olivia est un pilier dans ta vie, une amie sur qui tu peux compter aveuglément.

Un jour, Olivia s'est vraiment réveillée. Apres tant d'années passées immobile sans oser songer à elle, elle s'est mise debout. Quand elle en parle, son résumé est succint.

– Je ne supportais plus le bruit du frottement de la serviette sur son corps à travers la porte de la salle de bain, son pas lourd sur le sol, ses raclements de gorge et ses notes d'hôtel et de blanchisserie qu'il n'avait pas la délicatesse de cacher. J'ai fais un régime express de 95kg. Voilà.

La réalité est plus dure. Marc, son "gros" n'a pas apprécié de revenir un jour d'un "weekend d'affaire" pour trouver une femme déterminée dans son salon, qui elle, avait passé deux jours à lui faire ses valises. Qui avait un nouveau look, ses cheveux roux dénoués sur un décolleté sexy, un nouveau job, et une garde robe financée par la carte professionnelle American Express de Marc.

Olivia avait atteint un point de non retour. Dans son exaspération, elle avait oublié de ménager Marc, et il le lui fit payer. Leur divorce traîna de longueurs en conflits, les enfants et comptes en banque au milieu. Elle sortit chaque facture, chaque relevé bancaire d'infidélité qu'elle avait collectionné du fond de ses poches. Il fit jouer son inactivité professionnelles, les vacances, les années de thérapies.

Après trois ans de guerre, leurs enfants mirent fin aux attaques et les forcèrent à s'entendre, chacun à leur manière, sans s'être concertés. Olivia et Marc se retrouvèrent face à leur plus jeune de huit ans, Amélie, régressant de cauchemars et phobies au pipi au lit. Antoine, ancien premier de classe, célébra sa sixième par des minifugues d'un jour et un échec scolaire fulgurant, et Alice, quatorze ans, se révéla être en dépression profonde, diagnostique révélé suite à un refermage de paume accidentellement répétitif sur un cutter.

En deux mois tout fut réglé. Le divorce, la garde alternée, la thérapie familiale et les modalités extrêmement respectueuses par lesquelles ils se forcèrent à communiquer.

Aujourd'hui une routine s'est installée. Pendant sept jours, Olivia est une louve qui arrive tard au bureau et part tôt, ou du moins pas trop tard. Elle veille sur les siens, fait réviser les devoirs, travailler le solfège. Elle cuisine "vrai" à tour de rôle avec chacun de ses enfants, limite l'accès TV et leur apprend à faire leur lit, jouer à la belote et repriser leurs chaussettes.

Les sept jours suivants, Olivia n'a pas de contraintes. Elle avale rapidement n'importe quoi quelque soit l'heure, enchaîne soirée et rendez-vous galants directement après ses horaires tardifs, et fait valser conventions et amants très désinvoltement.

Une part de toi pense qu'Olivia fait une sorte de crise de l'après-mariage, de l'après-prison. Ça et le fait qu'Alice ressemble plus à une jeune femme qu'à une enfant…

Tu n'as pas reparlé de l'étranger-Jacques avec Olivia. Tu as un peu peur d'apprendre qu'il fait partie de ses "réguliers", voire même de ses aventures d'un soir. Cela ne devrait pas être important, mais pourtant ça l'est. Tu touilles lentement ta sauces, tu toussottes et :

– Tu le connais depuis longtemps, Jacques?

La bouche d'Olivia se fend d'un grand sourire. Elle s'apprête à te répondre, lorsque tout à coup elle sursaute et lance sa brosse sur la table en poussant un petit cri de surprise mêlé d'horreur. Belou elle aussi sursaute. La brosse rebondit sur son dessin et une petit bête minuscule en sort, remontant lentement un cheveux blond de Belou.

– Ce n'est rien, c'est un poux, dit Olivia d'un ton qui se veut rassurant, j'ai ce qu'il faut en bas, je reviens.

Olivia tourne des talons et s'engouffre dehors de son pas décidé en laissant la porte ouverte.

Belou se lève. Elle est blanche comme un linge et se tient la tête à deux mains.

– J'ai des poux dans ma tête? demande-t-elle d'une voix paniquée.

Interloquée, tu es face à elle, une cuillère en bois à la main sur laquelle la sauce rouge dégouline jusqu'à ton tablier en toile de jute foncé. Devant ton silence, Belou part en courant, son hurlement la suivant à travers l'appartement. Elle fonce, grimpe l'escalier et s'enferme dans la salle de bain. 

"Clac". Le verrou est tourné. Olivia arrive alors à bout de souffle, brandissant triomphalement divers produits anti-poux. 

– Bah alors, elle est où Belou?

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Café

14 janvier 2011

Quelques heures plus tard, vous êtes tous les trois dans un café en bordure du parc Monceau. Belou est assise près de la vitre côté rue et fait semblant de regarder les passants. En réalité, elle s'admire, se coiffe et se recoiffe dans son reflet tout en glissant parfois un regard vers vous.

Belou a bien couru et joué sur les toboggans désaffectés pour ce premier jour de l'année. Elle vous a laissé la suivre, attentive à ne pas vous perdre mais savourant aussi chaque instant de vent dans ce parc qui aujourd'hui lui appartient. Ses joues sont roses, elle a l'air vive et en forme. Sa natte est défaite et elle s'amuse à passer ses cheveux blonds d'un côté puis de l'autre en penchant la tête. Tu la regardes fièrement, avec amour, heureuse de ce souffle si fort en elle… Il y a trois semaines tu craignais pour sa vie, et aujourd'hui elle te traîne avec "l'étranger-Jacques" dans une journée imprévue.

Ce premier janvier devait être calme comme une journée d'hiver dans un cocon. Ce mal de tête lancinant – punition des abus de la veille, ce trou dans ta mémoire, cet homme en face de toi dont tu ne te souviens pas, ces choses-là ne devaient pas être…

Cet homme qui a bien compris que tu n'avais pas le moindre souvenir de votre rencontre, et qui en parait amusé et un peu triste aussi. Il y a en lui comme le regret d'une conversation entamée que vous n'auriez pas pu finir.

"L'étranger-Jacques" est en face de Belou. Il vient de gagner un concours d'engouffrage de tartine contre elle et sirote un second café. Un silence confortable d'installe malgré ton inconfort. Belou alterne entre dehors, la vitre, son reflet et vous, Jacques fait pensivement des dessins avec sa cuillère sur sa soucoupe, ses yeux noisettes fixés sur les traits fin et marrons qu'il entrelace et tu croises et décroises tes mains avant de les poser à plat sur la table pour qu'elles arrêtent de bouger. Le café est calme, il est presque à vous lui aussi.

– Je vais vous raccompagner.

Il se lève, son expression cachée par une mèche blonde, va régler et vous tient la porte.

Vous marchez d'un même pas jusqu'à chez toi. Le trajet dure vingt minutes jusqu'à la rue Jouffroy à travers les rues bordées de pierre de tailles. Vingt minutes pendant lesquelles Belou tient ta main et avance en pas chassés, et hop, hop, hop, se raccrochant à toi lorsqu'elle trébuche et arborant un air ravi. Pour elle tout est simple, c'est une belle journée.

Arrivée en bas de l'immeuble, il s'arrête, fouille dans sa poche et te tend ton téléphone.

– Je me suis enregistré dans le répertoire.

Il se penche, embrasse Belou, hésite, te sourit puis fait volte-face et part d'un pas tranquille.

– Maman, ze peux prendre un bain moussant?

– On ne zozotte pas Belou…

Et hop, hop, hop, tu entres dans l'immeuble accompagnée d'une Belou bondissante et prête à avaler une soupe et un tube de doliprane. Prête, surtout, à écouter ce que Belou voudra bien partager avec toi de sa semaine chez son père.