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Le Palier

12 janvier 2011

Belou a des yeux noirs profonds, capable de lancer des feux d’artifices de joie comme de se transformer en un puits sans fond. Elle est comme son père parfois, indéchiffrable, attentive, observatrice. 

Ta fille est assise en tailleurs par terre, dans l’entrée. Elle a une main à plat sur ses genoux, et boulotte de l’autre un bâtonnet de carotte. Elle regarde gravement le spectacle en face d’elle : banni sur le palier, « l’étranger-Jacques » sirote un café l’air très amusé par ce qu’il lui arrive. Ses pieds sont plantés sur le tapis rouge typique des immeubles haussmaniens et ne bougent pas, il se tient à la consigne que tu lui as donné et attend que tu sortes de ta douche. 

Tu n’as eu pas le temps de réfléchir. Ton hésitation a duré une seconde, entre faire entrer cet étranger qui te connait, avec qui apparemment tu as passé une partie de ta soirée d’hier, ou lui claquer la porte au nez ne serait-ce que le temps de passer une tenue plus présentable. Non que ton pyjama en toile bleu ne soit indécent, mais il n’en reste pas moins ce qu’il est. Tu te forces à réfléchir, à passer outre la douleur qui bat tes tempes et te fait gémir doucement alors l’eau trop froide s’abat sur toi. Tu ne boiras plus jamais, plus autant, c’est promis.

Avant de monter, tu as donc brandi un doigt vers Jacques :

– Restez là, ne bougez pas.

Et à Belou: 

– Reste-là, ne lui parle pas.

Et tu as foncé dans ta chambre ramasser un jean par terre, puis dans la salle de bain alors que Belou rétorquait en zozottant sciemment :

– Ze lui parle pas mais ze peut lui faire un café.

La cafetière, c’est le cadeau de Noël de Damien. Il a la même chez lui et Belou sait s’en servir. C’est une cafetière à dosettes qui fait un très bon café, qui pollue, et qui t’agace déjà car elle te vient de Damien, Belou y tient et tu es désormais obligé d’avoir un objet de lui dans ta cuisine. C’est une invasion, une intrusion, tu espères bien la casser rapidement même si cela va à l’encontre de tes convictions écologiques, aussi, que de te débarrasser d’un objet en état de marche. Cette cafetière est un paradoxe qui te met de mauvaise humeur.

Ils sont donc là, en bas, Belou et Jacques, respectant ta consigne à la lettre et attendant que tu reviennes délivrer l’image silencieuse et immobile qu’ils sont devenus.

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