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Une soirée chez Belou

5 juillet 2011

Belou est penchée sur son dessin. Il fait nuit dehors, les lumières parisiennes scintillent au dessus des toits et vous offrent leur chatoiement empêchant l’obscurité. Belou n’a pas de veilleuse. Quand elle a peur la nuit, elle ouvre les rideaux de sa chambre côté salon et laisse les lueurs de la ville baigner ses murs.

Belou s’est installée par terre au milieu de la pièce. A genoux, courbée vers sa feuille, elle a méthodiquement étalé ses feutres par ordres de couleurs autour d’elle. Ils forment un arc en ciel de plastique égayant le parquet tous les 4cm. 

Ses cheveux se sont échappés de ses barrettes et tombent sur son visage et volent un peu autour d’elle : Belou a des cheveux de lumière fins et électriques. 

Elle devrait être couchée, tu restes persuadée que le sommeil est un élément indispensable au développement des enfants et qu’ainsi son cerveau et sa mémoire se développent, qu’elle grandit mieux et en meilleure santé.

Quoique étayée par des études scientifiques, ta croyance te vient de l’enfance et du soin quasi religieux dont tes grands-parents paternels entouraient cette activité. Qu’il soit nocturne ou diurne, l’acte de dormir était entouré d’un respect attentif relevant presque du sacré. Veiller sur ses rêves, lui assurer une routine vers le repos est pour toi un acte qui te rassure et t’assure que tu lui prodigues le nécessaire. Que ta culpabilité peut se taire. La culpabilité liée au père, liée à toi et aux manques qu’elle ignore mais que tu te pardonnes difficilement. Tu as des exigences envers toi-même que nul ne suspectera jamais.

Les horaires de Belou sont stricts, elle a grandi dans ton organisation nécessaire de mère seule, et c’est pourquoi les quelques écarts que tu concèdes prennent tout de suite l’ampleur d’une fête tout en bonheur. Belou a grandi avec une mère organisée et bohème à la fois, tu parviens ainsi à garder un minimum de contrôle sur le temps qui court si vite, tout en préservant le fantasque indispensable à la magie que tu souhaites lui transmettre. Comme toi, Belou sait deviner l’invisible et danser face à la lumière qui éclaire tout et rien, Belou sait être une fée, un rayon de soleil perçant la pluie. 

Parfois, tu la regardes et tu ne sais comment ton coeur parvient à contenir tant d’amour. Il n’y a pas de tristesse, pas de regrets ni de remords, l’amour qui te lie à ta fille est pur et infini, il commence avant même qu’elle n’aie été conçue et va au delà de jours à venir.

Ce soir c’est le dernier jour d’école, Belou est officiellement en vacances et elle a le droit de veiller.

Tu t’es assise sur ta table carrée en bois blanc. Devant toi, des limes à ongles, du dissolvant et du vernis, et à côté une verveine au miel de lavande bio qui refroidi. Tu as cessé de te demander comment le miel pouvait être bio, comment l’apiculteur pouvait être assuré qu’aucune abeille n’avait suivi de chemin de traverse vers une fleur élevée aux produits chimiques, voire OGM, comment peut-on savoir, même dans un fief préservé on n’est pas à l’abri d’une jardinière zélée et accro au Gaucho ou au Régent, il y a écrit bio sur le bocal en verre, tu as voulu faire un geste de consommatrice éthique et voilà, ta tisane est adoucie au miel bio. 

Ton matériel ultra sophistiqué de femme moderne aux ongles peints reste cependant en souffrance. La tête penchée, tu mordilles l’ongle de ton pouce gauche sans le ronger tout à fait et on contemplant ta fille.

Cette année a filé… La maladie de Belou te parait si loin, la peur de la perdre, le déchirement qui t’a été imposé de concéder une part plus importante à son père, suivie des larmes coulées alors que tu découvrais sa paternité à venir… 

Belou va avoir un petit frère. 

Scolairement, ta fille passe en CE1 sans soucis. Ta fille qui a un an d’avance, qui avait appris à lire toute seule et connaissait ses tables d’additions en moyenne section de maternelle, a surfé sur les apprentissages du CP. 

Tu la trouves plus grande, ses traits sont plus fins. Ses yeux taisent de plus en plus la vie qu’elle mène hors de toi, Belou ne partage plus ses moindres pensées avec toi, elle choisi délibérément ce qu’elle tait et les weekends passés avec Damien et Nadège font partie de ce nouveau mystère dont elle te garde à distance. 

Damien va voir un autre enfant, avec une autre femme. 

Un enfant qu’il aura attendu, d’une femme qu’il va épouser. Tu n’attends plus rien de lui, mais malgré l’absence d’amour entre vous il reste en toi la colère bouillonnante d’un passé douloureux que vous n’avez jamais évoqué. 

Damien va avoir un autre enfant que le tien. Belou va devenir grande soeur, son coeur déjà s’agrandit et se prépare à accueillir ce bébé à qui elle sera liée par le droit du coeur autant que celui du sang…

Et toi?

Toi, tu as revu l’Etranger Jacques.

Après quelques incompréhensions et quiproquo, vous avez trouvé ensemble un sentier que vous aimez à arpenter. Chacun sur vos gardes, en précaution l’un de l’autre, vous avez créé un espace où vous retrouver. Tu ne te souviens toujours pas de votre soirée de rencontre et lui ne se résout pas à te retranscrire la conversation que vous avez eu alors. 

Pour toi, cela n’a pas d’importance, comptent les rires partagés, les sorties amusantes ou culturelles, et aussi cette redécouverte des sens qui te fait un peu rougir rien que d’y penser. Depuis six ans que ta vie est illuminée par Belou, quelques hommes ont existé plus ou moins fugitivement. Aucun n’a connu ta fille. 

Jacques, lui, passe qu’elle soit là ou non. Il ne reste pas forcément, partage un moment avec vous, un instant chaleureux avant de repartir vers son appartement parfois égayé par ses deux enfants, une fille et un garçon dont il a la garde une semaine sur deux. Tu n’es pas certaine du chemin à venir, tu as décidé que tu te poserais la question plus tard, un autre jour, qu’aujourd’hui tu pouvais lâcher et te détendre et profiter de l’instant présent. Tu t’occuperas de l’avenir quand il se présentera.

Belou tire la langue et suçote un feutre bleu. Tu grondes gentiment, amusée et agacée à la fois. Imperturbable, elle se lève en silence, doucement et les bras tendus, et vient se blottir contre toi, une main enroulée autour de ton cou et l’autre vagabondant vers tes limes et tubes de vernis. Tu l’enserres avec fougue, oubliant introspection et questionnement.

C’est le début des vacances. Demain, il fera beau.

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5 commentaires

  1. Content d’avoir des nouvelles d’Annabelle, pardon, Belou ;)


  2. :-) (c'est bien tu suis!!)




  3. Merci Corinne!Je crois que tu y retrouveras… Nos conversations :)Pour commencer au début, cliquer sur le lien « Belou » à gauche puis page deux le texte en bas de la page (avec la photo d’un radiateur et du livre « Zoli »).=> et oui, l’histoire se lit à l’envers :)Très heureuse que l’univers de Belou s’élargisse jusqu’à toi!Le 10 juil. 2011 à 10:09, Posterous <



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