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Rituel (les poux de Belou 3)

18 mars 2011

Vous êtes rangées en file indienne face au miroir de la salle de bain, Olivia, un peu tendue, est à genoux devant Belou qui tripatouille ses cheveux l'air enchantée, Belou se tient debout devant toi alors que tu appliques avec douceur le "traiquement" sur ta fille, et tu es assise sur une chaise tandis Madame Rémy manipule derrière toi le shampooing anti-poux à l'huile de coco fourni par Olivia d'un doigté élégant que tu lui envie presque. Monsieur Rémy a battu stratégiquement en retraite.

– Je vous laisse entre vous anéantir les poux. Pour anéantir cette engeance, je vous fait confiance.

Tu te demandes si Monsieur Rémy parle en vers avec ses clients, ou s'il s'agit là uniquement d'un rituel badin entre sa femme et lui. Ils t'apparaissent comme d'une autre époque, leur amour et leurs petites attentions te sont touchants, les fleurs du vendredi, le brunch du dimanche après leur messe, leurs regards complices, la façon qu'ils ont d'être intimes et aimants l'un envers l'autre, sans même se toucher et sans mettre leur entourage mal à l'aise. Ce lien paisible entre eux t'est étranger, tu ignores même s'il te serait possible de connaître cette qualité de relation avec un homme, un autre, un étranger qu'il te faudrait laisser entrer. D'une certaine, façon, ils sont beaux.

Tu es un peu intimidée de laisser Madame Rémy toucher tes cheveux. Qu'elle soit ainsi dans ta salle de bain, ses bagues ornées de rubis et de diamants sagement alignées devant le lavabo, cela te parait incongru et déplacé. Elle semble n'en avoir cure cependant, et agite ses mains potelées et volubiles en riant.

– Par pitié appelez-moi Armelle les filles!

Armelle, c'est un raccourci trop soudain pour Olivia et toi qui êtes plus intimidées devant elle que devant vos propres mères… Après un bref conciliabule vous concluez sur un "Madame Armelle", plus familier mais néanmoins respectueux. Madame Armelle accepte son changement de statut avec grâce et et reprend le "frottage" vigoureux de ton crâne. 

Tu en protestes presque, mais un coup d'oeil vers ta fille suffit à raviser ton élan : Belou est ravie. Olivia a lu solennellement le mode d'emploi, vous êtes rassemblées autour d'elle et cette infestation de poux s'est transformée en une aventure partagée avec des grandes, comme un rituel d'initiation spécial qui s'intercale entre l'art de réussir une tresse et les trucs et astuces d'une manucure rouge carmin. Pendant les trois minutes de massage puis le temps de pose, elle réclame de vous les récits de vos mésaventures d'enfants avec les poux… Quand, comment, et ensuite? 

Belou plisse des yeux et essaye de vous imaginer jeunes, en robe à smoke et collants et avec des nattes sur le côté. Pour elle, il est impossible que vous ayez été des petites filles, cette notion l'amuse comme un conte imaginaire. Elle incline la tête, prend des poses avec son "traiquement" sur la tête, et négocie un brushing au sèche-cheveux.

Toutes trois, vous jouez le jeu aussi tendrement qu'amusées. 

Pour elle. 

Tout à coup, tu te sens émue, un sanglot se bloque dans ta gorge. Que tu aimes ta fille, que tu agrémentes ses moments désagréable de  rêves, d'audace et de fantaisie, cela t'est normal. Que d'autres aient pour ton enfant ce même élan, qu'on l'entoure ainsi d'autant d'amour te touche au-delà des mots.

Madame Armelle saisit ton regard, hoche de la tête avec connivence et vous indique vos places devant la baignoire. Olivia, Belou et toi vous agenouillez en baissant le tête. 

– C'est comme en prison, chuchote Belou quasi émerveillée.

– C'est comme en pension, corrige Madame Armelle. De mon temps du moins.

Madame Armelle règle la température et vous asperge méthodiquement d'eau l'une après l'autre. Une fois que vous êtes rincées, séchées à la serviette et longuement brossées au peigne anti-poux en fer, elle remet ses bagues.

– Mon cher et tendre va se languir si je tarde, d'autre part, nous sommes attendu. 

Elle disparaît dignement tout en descendant à reculons ton escalier jusqu'à ton salon. 

Une petite assiette blanche trône à côté de tes rouges à lèvres, remplie des cadavres des parasites et de leurs oeufs. Belou compte les vivants et les morts (regarde maman, celui-là agite encore ses petites pattes. C'est dégoûtant. Tu crois qu'il a bu mon sang?).

Tu vérifies l'heure, un peu paniquée. Damien arrive dans 15 minutes récupérer Belou… Olivia secoue sa lourde chevelure rousse encore humide et te rassure.

– Fait un beau brushing à notre princesse, je m'occupe de sa valise.

Il ne reste plus que Belou et toi dans la salle de bain. Ta fille s'assied toute droite sur la chaise que tu occupais auparavant et te regarde dans le miroir alors que tu sors le sèche-cheveux de sa boîte. Tu enroules ses cheveux blonds sur une grosse brosse ronde et tu tires avec autant de douceur que possible de la main droite tandis que la main gauche oriente le flux d'air chaud. Inlassablement, tu tends, tires, enroules les pointes de façon à faire de jolies boucles sur ses épaules, tandis que Belou reste raide sur sa chaise, scrutant chacun de tes gestes et admirant le résultat. Tu poses enfin tes ustensiles. Belou ressemble à une petite fille modèle. Elle te sourit à travers le miroir, apaisée, heureuse.

Le son strident de l'interphone interrompt brutalement cet instant entre ta fille et toi.

– Papa, papa!! hurle Belou en glissant presque jusque en bas de ton escalier blanc… Papa, j'ai eu des poux!!

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