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Le caprice de Belou

22 décembre 2010

Elle est assise sur son lit, son petit-déjeuner encore devant elle, ses cheveux blonds épars sur sa chemise de nuit rose pâle, les poings serrés sur ses draps et la bouche réduite à un mince filet mécontent. Son visage est encore creusé par la semaine qui vient de s'écouler, ses grands yeux noirs sont encore vilainement cernés. Sa peau est pâle malgré la rougeur qui vient de l'envahir soudainement.

Elle a l'air si fragile et si féroce à la fois. 

Aujourd'hui c'est son dernier jour à l'hôpital et Belou fait un caprice. Elle s'y accroche mordicus, elle te fait front sans mot dire, butée, les yeux fixes remplis d'orage et tu es un peu déconcertée d'être ainsi devant un miroir obstiné de toi. Tu es surprise et fière aussi, d'avoir transmis cette force d'immuabilité à ta fille malgré les tourbillons ingérables que cela entraîne parfois. Malgré les batailles qui s'annoncent et dont tu te sens fatiguée d'avance.

Tu vas et viens, tu cajoles, tu changes de sujet, tu te fâches et tu lèves la voix. Mais enfin, ce n'est pas elle qui commande bon sang de bon soir! Pour qui tu te prends, le chef c'est moi!

Elle ne te répond plus. Elle attend. Des scènes de ton enfance te reviennent, tu te vois ainsi décidée et crispée : si on essaie de la bouger, Belou restera les muscles figés sur cette position en L dans son lit. Elle ne mangera pas, ne parlera pas, t'ignorera jusqu'à ce son but soit atteint. Pour avoir vécu des scènes de colères furieuses où Belou tapait des pieds en hurlant, tu devines dans son attitude irrévocable la force de son souhait. Ce que tu prends pour un caprice lui est assez important pour le reste s'efface, il n'y a plus que cela, ce désir, cette demande, cette exigence.

Cette année, Belou veut passer Noël avec Papa, Mamilou et Papilou, et avec Maman, Grand-Mère et Grand-Père. Ensemble. A la maison. Chez vous, chez toi.

Tu as un frère et une soeur, son père a lui une soeur, il existe une ribambelle de cousins mais Belou ne les réclame pas. Elle a ainsi limité sa requête, elle a essayé d'être raisonnable dans sa demande de rançon.

Car tu es, face à elle, complètement prise en otage. 

Lui céder, mais comment? Comment garder la face, l'autorité parentale alors que tu lui a apposé avec violence un Non définitif. Un Non immédiat, sec comme une claque en réponse à la gifle que tu as reçu en l'entendant ainsi réclamer un Noël "normal".

Continuer à refuser, c'est risquer sa convalescence, c'est risquer une fièvre, un affaiblissement, une rechute. Il y a une semaine tu craignais la perdre, et ce matin tu sais que tu as perdu une partie d'elle, la bataille et la guerre, tu te sais vaincue. 

Tu soupires. 

Je t'aime, tu sais. 

Elle sait.

Tu prends ton téléphone et tu appelles Damien la mort dans l'âme. Tu n'as pas envie, tu n'as pas envie qu'il revienne chez toi, qu'il mette ses pieds sous ta table et qu'il trinque. Jusqu'à la semaine dernière, ton intérieur était vierge de lui et c'était bien. Jusqu'à la semaine dernière, vous étiez parvenu à cloisonner égoïstement votre co-parentalité au maximum, communiquant par mails, téléphone, et quelques cafés de temps à autre avec un ordre du jour et un compte-rendu quasi-professionnel. 

Et Belou? Belou elle, a goûté à autre chose ces derniers jours. Elle a vu ses parents dans une même pièce, à ses côtés. Deux adultes qui ne se regardent pas, qui ne se parlent pas ou peu, deux grands adolescents qui n'ont pas fait le travail sur leur relation passée, qui restent sur des blessures qui ne cicatrisent pas, sur une histoire qu'ils auraient souhaitée autre et dont ils sont ressortis amers et déçus. Mais deux adultes surtout sans qui elle ne serait pas, qui l'aiment à la folie et qui l'élèvent et l'éduquent avec les meilleures intentions et tout leur amour. 

Sa demande est aussi sincère qu'elle est simple. Elle demande une trêve, le temps d'une journée.  

Damien répond à la première sonnerie. Tu lui passes sa fille qui enfin se détend et sourit.

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