h1

La louche

18 juillet 2009

Il ramasse l’objet et trottine dehors, descend l’escalier de pierre brute en titubant légèrement, se tenant avec précaution à la bordure sur laquelle vagabondent des petites fleurs jeunes. A deux ans et demi, les marches restent une aventure à l’issue incertaine. Il s’assied en tailleur sur les cailloux, dans la cour bordée d’arbres et d’herbe folles. Ca brille. Il y a un long manche, et ensuite c’est plus large. L’enfant penche la tête et regarde son visage réfléchi de façon déformée. C’est une louche. Une louche toute simple en métal, de celle qu’on trouve dans les étals à bas prix. Il faut se pencher près du sol pour les voir dans les allées. Elle est vieille, on voit les traces là où il a fallu gratter pour bien la nettoyer. Le temps l’a recouverte d’une patine qui témoigne d’un abandon.

Pour lui, ce n’est ni un ustensile de cuisine ni une arme. C’est un miroir déformant curieux et amusant. 

 

Non loin de là, sa mère, qui étend le linge. Elle est fine, elle a des doigts graciles. Elle s’affaire en silence, le visage lisse. La ligne oscille doucement au gré du vent et agite les draps à sécher. Quelques cheveux dépassent de son chignon. Des cheveux longs et clairs. Elle tire quelques épingles de sa poche et les rajuste. Le linge s’aligne sagement, comme l’enfant. Le portrait est idéal, un pale soleil, une brise, du linge éclatant, une femme et son enfant. 

*

Elle en sème partout, des épingles. Son mari en ramasse souvent. C’est devenu machinal. Il aime ça. Il en a dans ses poches, dans sa voiture, dans ses dossiers. Chaque épingle sent comme sa femme, comme le shampooing de sa femme. Il aime glisser sa main à la recherche d’un objet, un mouchoir, un stylo, et avoir cette surprise féminine, comme une bouffée d’air et de poésie dans sa journée. 

Il l’a vu pour la première fois de loin. Elle était habillée en blanc, avec un tablier bleu, et elle ramassait des mûres avec un groupe de jeunes filles de la commune voisine. Il l’a vu avant d’entendre sa voix douce, et déjà il était intrigué. Attiré. Après, il a fallu être introduit auprès d’elle, ça ne rigole par dans les villages, puis mieux la connaître. Il fallait s’assurer que la personne lui plaisait autant que la façade. C’est comme ça que sa mère aurait tourné la chose. Sans doute. Il essaie de ne pas y penser, à sa mère. Il voulait se marier et avoir des enfants, il lui fallait une compagne qui soit douce et aimante et surtout pas comme sa mère.

*

L’enfant reste sur les cailloux. Il regarde la lumière qui se reflète sur la louche, qui s’en échappe transformée et s’écrase sur le tronc de l’arbre à côté. Il agite la louche et fait danser la lumière, et silencieusement il rit. Il sait qu’il ne faut pas faire de bruit. Il reste là. Ni trop près ni trop loin. Il décrypte pas assez bien les humeurs de sa mère. Savoir quand ça va éclater. C’est si rapide, plus rapide que les nuages dans le ciel. Il n’y en a eu qu’un de vrai, un gros orage. Il était trop petit, il ne se souvient pas, mais son corps en a gardé la mémoire. Les petites tempêtes, depuis, lui font peur mais ne lui font jamais mal. Une ombre passe sur le visage de sa mère, elle reste immobile, toute bizarre, et elle ne bouge pas. Il ne sais pas pourquoi, ça lui fait peur, son corps à lui se raidi et de son côté, il ne bouge plus. Jusqu’à ce quelle respire. Qu’elle se recoiff

e très doucement. Qu’elle continue à étendre le linge.

 

Il ne sait pas. Quand ça peut arriver. Il ne connaît pas les mots à mettre dessus. Il faut rester ni trop loin ni trop près. Assez pour être sous sa garde, assez pour ne pas être dans son espace. 

 

Sa maman est belle. Elle fredonne souvent quand elle fait la cuisine. Elle sent bon le savon, la lessive et la menthe du jardin. C’est de sa faute à lui, sûrement. Il doit être coupable. Il faudrait qu’il sache de quoi, et alors il pourrait réparer.

*

Cet enfant, elle l’avait voulu. Elle l’avait aimé sans y réfléchir, quand il était né. Cette chose si petite et toute chaude et fragile. Cet être tout neuf, cette part d’elle et de lui, de son mari et d’elle. Elle a passé des heures à l’admirer dans son berceau, l’esprit empreint d’un grand émerveillement. Le soir, elle entrait dans sa chambre sur la pointe des pieds pour vérifier qu’il dormait bien. Jusqu’à ses trois mois. 

 

Elle ne sait pas très bien. Les choses ne sont jamais simples ni figées. Comment ça a commencé, quel événement à précédé l’autre. Dans sa mémoire, tout est sombre et fatigué, y repenser est trop douloureux. Retourner en arrière, c’est si difficile. Sauf le matin, très tôt quand la maison dort encore. Elle se regarde dans la salle de bain, longtemps et avec dureté. Elle confronte la mauvaise mère qu’elle a en face d’elle, elle la juge et la maudit. Et parce que, si nous ne sommes pas condamnés à être mauvais, nous ne sommes pas non plus assurés d’être bon, elle serre les poings, très fort. Assez pour les ongles fassent mal. Son mari ne l’entend pas, son mari pense qu’elle est parfaite. Il n’imagine pas les volcans qui bouillonnent en elle. Elle se recouche. Son mari se réveille, se lève. Il regarde son visage et embrasse sa bouche et ses paupières. 

Son mari l’aime, mais elle ne mérite pas son amour.

*

La première fois, la première fois qu’il s’est interposé entre son père et sa mère, il avait six ans. A six ans, cela fait longtemps qu’on ne dort plus le soir et qu’on entend les cris des grands. Les glapissements de harpies, les grondements graves et conciliants. A six ans, on est un chevalier qui sauve des princesses le jour, et on se cache sous sa couette pour fuir la laideur du soir. Il ne voit jamais rien. Il entend. Il imagine. C’est pire et c’est terrible. La première fois qu’il s’est interposé entre sa mère et son père, sortir de de son lit, puis de sa chambre a été difficile. Longer le couloir dans le noir, jusqu’à un raie de lumière venant de la porte entrouverte. La porte du salon en désordre. Son père dans le coin, à moitié à genoux, les bras devant son visage. Elle. De dos. Un objet dans la main. La main tendue, brandie, menaçante. Il n’a pas vu ce que c’était. Il n’a pas eu le temps. Il courait déjà se mettre devant son père. 

 

Il ne savait pas que ça existait. Entre un père et une mère. Il ne connaissait que la violence verbale, d’ailleurs, il ne connaissait rien d’autre, pour lui c’était normal. 

 

Il avait imaginé tant de choses terribles, tant de monstres. Une fêlure s’introduit dans son coeur qui ne partira jamais. Une fêlure, ça ne s’efface pas. Elle ne peut que grandir jusqu’à éclater, à moins qu’on ne la soigne et qu’on ne l’empêche de progresser. Elle reste cependant, aussi fine soit-elle. Témoin gravé dans sa chair et son être.

 

La première fois qu’il s’est interposé entre son père et sa mère, ce fut aussi la dernière fois. 

La police dira qu’elle était sobre. C’est ce que son père lui répétera plus tard d’une voix rouillée, la seule fois où ils en reparleront. Libéré, il partira alors à la recherche d’une femme, d’une épouse, de quelqu’un qui ne sera pas comme sa mère,  pour vivre exactement le contraire de son enfance. 

 

Sur le coup, il est trop abîmé, trop cassé, l’enfant de six ans. Il se réveillera des heures plus tard dans la douleur et son lit d’hôpital, un père tout petit sur la chaise qui le regarde sans pouvoir le toucher. Un père au visage coupable, un homme au regard enfin résolu. 

C’est dingue les dégâts qu’on peut faire avec une louche. 

Il ne reverra jamais sa mère. Il aura eu au moins ça, cette protection. Son père l’aura protégé d’abords avec son corps, puis avec la loi.

*

A trois mois, son enfant s’est mis à crier. La nuit, il se réveillait et hurlait, jusqu’à ce qu’elle le tienne, il n’y avait qu’elle, son père pouvait le prendre cela n’y changeait rien, et puis, il devait aller travailler, il avait besoin de dormir. Elle ne sait plus s’il a commencé à pleurer la nuit ou si l’allaitement à commencé à tarir. Il y avait cette tristesse qui avait teinté son existence de gris, aussi. Le sentiment de ne rien faire comme il fallait. Les sages-femmes recherchent les miettes du petit-déjeuner pour voir si tout va bien, pour déceler une dépression chez une maman. Chez elle, il n’y avait pas de miettes. Il y avait un enfant qui hurlait, sans cesse, et pour qui aucun médecin n’avait de diagnostic. Changez de lait. Changez de lessive. Détendez-vous, un enfant, ça a besoin d’une maman zen vous savez. Le bébé va bien. Ca doit venir de vous.

 

Il se calmait un peu le soir, quand son mari revenait et dînait sereinement en leur racontant sa journée. Il n’a rien décelé d’anormal, son mari. Sa femme avait rapidement maigri. Elle avait des cernes sous les yeux. Avoir un nourrisson, c’est fatigant. Sa femme est formidable. L’enfant était décalé, il pleurait la nuit. Mais sûrement, vous vous rattrapez pendant les siestes n’est-ce pas? Elle lui donne ce qu’il veut. Elle acquiesce, sourit. Il est heureux.

 

L’enfant crie et la maman ne dort pas. Un jour, elle craque. Il a neuf mois. Elle n’en peut plus. Il y a un coussin, là, juste à côté du berceau. Le berceau où elle place son enfant, tous les jours, et elle reste à côté, en se tordant les mains sans les griffer comme elle voudrait. Pour que la façade reste jolie. Lisse. Sereine.

Il y a un coussin et l’enfant crie et elle crie aussi, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le son de sa propre voix, un hurlement déchiré, une souffrance enfin exprimée. C’est le silence de son enfant qui la sort de sa transe, et elle ne comprend pas. 

Quoi. Le coussin, l’enfant. 

Elle crie encore, mais de peur. Son enfant gémit. Elle le serre contre elle et s’enfuit de la maison. Elle part voir ce vieux docteur presque à la retraite dont la bouchère lui a parlé. Il est un peu loin, ce n’est pas pratique. La voiture va un peu trop vite, les tournants bousculent le siège bébé où l’enfant reste droit, les yeux grand ouvert. Elle n’était pas attendue, mais il la reçoit tout de suite. Il la garde une heure. L’enveloppe d’un regard neutre mais bienveillant. Il écoute ses propos incohérents et il entend ce qu’elle ne lui dit pas. Le vieux docteur presque à la retraite. Il aurait sans doute fait le 119 s’il avait été plus jeune, sauf qu’à son âge, il en a vu des mamans. Celle-ci a besoin qu’on l’aide, c’est tout. Il la garde une heure, ausculte son enfant, l’ausculte elle aussi. Il prescrit des plantes en goutte à l’enfant, et pour elles des petites granules au goût de sucre. Ca ne vous fera pas de mal. Allez, repassez me voir dans trois jours. Il est un peu loin, ce n’est pas pratique. Elle repassera le voir dans trois jours comme prévu, puis ensuite une semaine après. Les consultations s’espacent doucement à deux semaines, puis un mois. A chaque fois, elle reste une heure, elle parle. Elle repart avec une ordonnance pour des plantes en granules. Le vieux docteur ne compte plus son temps. Il la regarde et l’écoute, et son enfant entend ce qu’elle a besoin de dire et il se tait. 

*

Un an plus tard, il est économe de mots et ne prends jamais beaucoup de place. Pourtant, elle est guérie la maman. Les tempêtes, l’ombre sur son visage, c’est lorsqu’elle constate les dégâts. On ne sait jamais les trace qu’on laisse. Son enfant l’a pardonnée, il l’aime, mais une part de lui reste retirée. Elle le voit qui joue avec précaution, sur ses gardes. Qui ne se laisse pas aller à être aimé. Comment réparer? Comment peut-on récupérer l’amour de son enfant? Retrouver la confiance?

 

Il faut du temps. Il faut accepter que cela ne revienne pas tout de suite, et même que plus tard, son enfant reste toujours un peu sur la réserve. Surtout, il faut oser. 

Elle fond sur lui et le soulève dans ses bras, et elle tourne, tourne, tourne en riant, très fort, si fort. Trop fort, tellement elle a peur. A en perdre pied de vertige, à en tomber mollement sur l’herbe, elle sur le dos et lui sur elle, protégé. Dans ses bras, malgré son poids. Toujours en riant d’une joie quasi hystérique, elle ose enfin le prendre et le serrer d’amour sans retenue et sans le casser. Ose demander pardon et répète à en perdre le souffle « jetaimejetaimejetaime ».

*

Il se raidit tout de suite. Affolé. Paralysé. Sans un geste pour se sauver. Il la laisse faire en acceptant d’avance ce qui lui viendra d’elle, en fermant les yeux un tout petit peu quand même. Quand il les ouvre, le monde tourne autour de lui et la seule chose qui ne change pas, c’est le visage de sa mère tourné vers lui, lui qu’elle fait voler et tourner plus haut en riant. Tout à coup, ils tombent, mais elle le garde fermement contre elle et il ne sent rien. Rien que son odeur et sa chaleur. Il entend le chant d’amour qui s’élève d’elle et le berce d’un sentiment qu’il avait oublié. Il sait. Ses doigts se délient et lâche l’objet qu’il avait ramassé. Son père retrouvera sa louche plus tard, abandonnée sur le perron. Il entrera à pas de loup dans sa maison et regardera sa femme et son enfant endormis ensemble sur le canapé. 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :