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Lucile.2 (Grandefousque)

6 octobre 2009

Grandefousque, Chapitre 2.2

Curieuse, Lucile était sortie de son lit. Désorientée, ses pensées flottants toujours dans le royaume des rêves, elle sentait à peine ses pieds nus contre la pierre rapeuse des escaliers. Elle n'avait plus qu'une dizaine de marches à franchir lorsque Poulpiquet, le valet de son père, s'était précipité dans l'entrée. Essayant de comprendre, elle avait regardé le petit être au corps tordu se battre avec obstination contre la lourde porte en bois aux portants en fer forgé. Le manoir disposait de plusieurs entrées, mais Lucile n'avait jamais vu cette porte ouverte. Poulpiquet lui avait dit un jour que personne n'en avait franchi le seuil après sa mère. 

Sa mère la portant dans ses bras, entrant dans leur demeure pour la dernière fois. 

Il y avait eu un grincement sinistre, les gonds avait enfin cédés et une bourrasque de vent glacé s'était engouffrée avec fracas, accompagnée de feuilles et de branches mortes. Clignant des yeux, Lucile n'avait d'abords rien vu. Puis, une femme était apparue. Elle avait discerné son ombre, une silhouette fine enveloppée d'un manteau et surmontée d'un chapeau marron, un sac sur le dos, d'autres dans ses mains. Pas de visage, quelques cheveux blonds et des lunettes. Elle s'était avancée de quelques pas et Poulpiquet s'était à nouveau débattu avec la porte afin de la fermer. Les sifflements de la tempête s'étaient assourdis, l'inconnue avait fixé Poulpiquet, la bouche sévère entrouverte, les traits figés et ironiques.

— Je vois qu'il a toujours son korrigan de compagnie.

Poulpiquet n'avait pas répondu se contenant de lever la tête avec défiance. Puis, il avait glissé un regard paniqué vers Lucile, réalisant enfin sa présence. De surprise — de choc peut-être? — les mains sèches de l'inconnue s'étaient ouvertes et ses sacs étaient tombés à terre. 

— Va chercher le professeur, avait sifflé Poulpiquet à l'intention de Lucile.

"Le professeur", pas "ton père", avait noté silencieusement Lucile. 

Elle avait tourné des talons, la petite fille en chemise de nuit, elle avait grimpé les marches jusqu'en haut, sous les toits, là où son père se réfugiait le soir près d'un feu lorsque le sommeil se refusait à lui, pour penser à sa femme morte tragiquement. Là où un portrait d'elle souriait encore et où l'odeur des roses imprégnait les tapis au sol. 

Après elle ne savait pas. Obéissant docilement, elle était retournée se coucher et s'était rapidement endormie malgré des éclats de voix. Elle aurait aimé rester et écouter, le manoir avait tant de coins sombres qu'il n'était pas difficile de s'y cacher, mais quelque chose dans le regard de son père l'avait presque effrayé. Comme une douleur animale, mêlée de peur et de colère. Elle s'était endormie donc, bercée par la tempête rageant autant dehors que dedans.

Et ce matin, l'inconnue avait disparu, Poulpiquet vaquait discrètement, presque trop efficace pour être honnête, et son père s'était enfermé dans sa bibliothèque. Elle pouvait l'entendre aller et venir, claquant les livres sur les tables, tournant les pages, à la recherche de quelque chose, une ligne, un mot, un secret qui se serait caché entre les pages jaunies de manuscrits qu'on ne trouvait nul part ailleurs.

Du moins, c'est ce qu'elle imaginait, toujours allongée par terre, son doigt traçant des cercles dans la poussière, son esprit luttant contre la musique assourdissante qui cognait sa tête. Ses pensées commençaient à divaguer vers des objets tels qu'un balai et une éponge… Avec assez de volonté, on pourrait peut-être remettre cette pièce en état… en lavant les vitres, peut-être qu'on y verrait plus clair.

Tout à coup, Lucile eu un sursaut. L'obscurité régnant n'avait rien à voir avec la saleté des fenêtres. Cette idée prit forme avec force.

Elle se leva et alla pencher la tête dehors. Un amoncellement sombre tournait lentement au-dessus de la forêt. Jamais le ciel ne lui avait paru aussi bas et menaçant. La cime des arbres semblaient pouvoir les toucher et l'air était si oppressant que Lucille eu du mal à respirer.

Papa va partir.


Pourquoi avait-elle pensé cela? Il y eu comme un déclic, comme une idée lumineuse, une évidence qui s'imposait en elle. Cela était déjà arrivé. Le ciel s'obscurcissait, Mélanie Nuage arrivait avec son panier de provision, son père et Poulpiquet disparaissaient une ou deux heures. Jamais très longtemps. D'ailleurs, le ciel ne restait jamais sans lumière de façon aussi persistante. En général, lorsque elle entendait le chant précurseur de Mélanie, tout était redevenu normal.

Comment ne l'avait-elle pas remarqué avant? Et pourquoi la lumière ne revenait-elle pas cette fois-ci?

    C'est l'heure des hirondelles

La gigoudine gigoudaine,

C'est la ronde des belles du ciel,

La gigoudine gigoudain.



Lucile dévala les escaliers pour aller à la rencontre de Mélanie.

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