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Les petits pas

16 mars 2010

Vous marchez à petit pas, avec précaution. 

 

Un manteau beige, un grand sac en cuir carré. Dedans s’y cache une brioche et un thermos de chocolat chaud. Vos cheveux sont soigneusement mis en plis, vos yeux bruns regardent le monde avec humilité et bonté. Vos yeux cachés derrière vos lunettes épaisses, qui se posent sur votre petit-fils avec attendrissement. Ensemble, nous marchons. Nous regardons mon fils et votre petit-fils dévorer leur goûter avec le même plaisir. Ils se ressemblent. Ils sont bruns, les traits fin, ils ont des yeux noirs au regard profond.

 

Souvent, nous ne nous parlons pas. Nous avançons en les regardant. Je vous dépasse involontairement, réalise que vous êtes derrière, et ralentis le pas.

 

– C’est que vous êtes grande! …

 

Vous souriez. Un jour aussi, vous avez été jeune, le dos plus droit, moins fatiguée. Le pas énergique et volontaire. Le pas affamé, sacrifiant tout pour ses enfants.

 

Au fil des mardis, nous avons appris à nous connaître. En silence. En confidences aussi. Vous m’avez raconté, les ménages, les gardes d’enfants. Feu votre mari qui travaillait sur les chantiers la semaine, et qui faisait des petits jobs ici et là en complément. La maison dont vous êtes propriétaire, dont vous avez payé chaque centime à la sueur de vos deux fronts. Les jours où vous regardiez vos enfants manger, sachant qu’il ne vous resterait pas grand-chose pour vous-même le soir.

 

– Mes enfants, ils ont fait des études, ils n’auront pas à s’inquiéter autant.

 

Je vous écoute. Vous continuez votre chemin tranquillement, votre regard, vos gestes débordant d’amour pour l’enfant qui vous accompagne. Que vous accompagnez. Ses parents sont occupés. Ses parents travaillent. Ils ont fait des études, ils ont un bon métier. Ils ont une maison plus spacieuse que la vôtre et ne se demandent jamais comment ils vont payer leur factures. Vous êtes heureuse. Et votre petit-fils, il faut bien que quelqu’un s’en occupe, alors autant que ce soit vous.

 

– Je ne fais rien de mes journées de toutes façons.

 

Nous arrivons sur la place centrale. Nos garçons lâchent leurs jambes et courent en cercles  tandis que nous nous asseyons sur un banc. Nous attendons en nous frottant les mains contre l’hiver. En attendant les autres, les enfants du mardi qui partagent la même activité du soir. Lorsque le groupe est complet, nous nous regardons en souriant.

 

– A tout à l’heure…

 

Nous nous recroiserons à peine, le temps de récupérer un garçon heureux et fatigué, le temps d’un sourire encore avant de partir chacune de notre côté.

 

Si je me retourne, je vous verrais marcher à petit pas derrière votre petit-fils, allant avec constance et sans jamais vous plaindre.

 

Parfois, je pense à vous. Peut-être m’accompagnez-vous aussi un peu…

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