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Jane puissance deux

21 août 2011
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Jane s'agite.

(Jane est agitée, elle se trouve lente, ralentie).

Elle va et vient dans sa cuisine trop petite, toujours, il y a sans cesse un meuble dans son passage, à croire qu'ils se déplacent pour la contrarier, ses ustensiles ne sont pas à la bonne place, il faut déplacer pour dénicher et faire tenir, il faut pousser pour faire la place aux légumes à couper, à la viande à préparer, aux bols et saladiers. Jane s'agite, Jane s'énerve.

(Jane est énervée. Elle sent le temps filer entre ses gestes, il n'y aura jamais assez de jours, de secondes, l'oxygène s'éloigne d'elle alors que sa poitrine se compresse et elle ne comprend toujours pas comment elle s'est réveillée un jour sa jeunesse éteinte avec des tournants manqués, des occasions refusées par peur, peur de qui ou de quoi, de l'échec ou de la réussite, Jane ne sait ce qu'elle changerait si elle pouvait revenir en arrière, ou plutôt, Jane refuse de se retourner tant elle a conscience des actes manqués qu’elle essaie si bien d’enfouir et d’oublier au gré des jours, aujourd'hui Jane a peur de se réveiller demain avec encore des rages en regrets et des pleurs en dessert, ce soir Jane se dit que quelque chose va changer).

Les mains fines de Jane s'affairent avec compétences. Lorsque ses hôtes arriveront, un repas fin et simplissime de raffinement les attendra.

(« Les dîners Jane sont une tuerie. Elle pourrait faire passer du poisson pané pour un repas trois étoiles»).

Elle repousse ses mèches blanches en songeant à l'emploi du temps minutieux qu'elle s'impose, combien de minutes pour la préparation des aliments, la cuisson, la mise du couvert et la décoration de la table, sa préparation et décoration à elle, douche, maquillage-ravalement-de-façade, choix de la robe et des accessoires. Ses cheveux au carré ne souffrent plus d'aucune couleur, c'est presque plus simple pour s’habiller, et les yeux s'y perdent plutôt que de s'attarder sur les rides. Encore aujourd'hui, Jane est considérée comme "un joli morceau", qui "se défend bien" "malgré son âge".

(Jane songe à ses cheveux noirs de jadis, sa silhouette plus facile à apprêter, Jane est coincée dans sa cuisine et paralysée sur un quai de gare, le train va partir, depuis des années elle n'avance plus, ses pieds sont restés ancrés sur le bitume alors qu'elle ne monte pas dans ce train et qu'il s'éloigne sans l'emmener, qu’il s’élance tel une nef sur une mer noire, en avant vers un inconnu terrifiant, vers une aventure en joies qu'elle s'est empêchée de vivre. Elle s’est jetée dans sa carrière et se dit qu’elle aura au moins réussit ça, même si cela ne suffit pas. Aujourd’hui Jane rêve de dunes et de courses en quad dans le désert, dans son cœur bat une valse qu’elle aurait aimé danser.)

Pour Jane, la présentation des mets est aussi importante que leurs saveurs. Elle associe des tomates cerises à sa roquette parfumée de basilic frais et de mozzarella (rouge foncé, vert foncé, blanc), ses doigts épluchent une lamelle sur deux de courgettes (vertes et jaune) coupées en grosses rondelles, d’aubergines (violettes) en carrés et revenues dans de l’ail auxquelles elle rajoutera des fines lamelles de poivrons (oranges). La viande blanche marine dans un mélange de miel et de sel pimenté à l’ocre. Ses recettes sont chamarrées, il lui est impossible d’avaler un plat qui ignorerait son regard et encore plus inimaginable de cuisiner sans marier le goût à la vue.

(Jane s’envisageait peintre, petite elle crayonnait sans cesse et rangeait ses feutres en fonction de son humeur et du résultat visuel, en dégradé de couleurs ou en contrastes audacieux.  Elle devient autiste face à un interlocuteur dont les vêtements jurent et s’empêche de réarranger les décorations de Noël de ses nièces. Peintre, ce n’est pas un métier, Jane est directrice marketing et c’est tellement plus joli sur une carte de visite.)

La soirée de Jane défile, son four émet une odeur chatouilleuse alors qu’elle apprête la table et réarrange son collier de coquillages nacrés. Ses invités arrivent pour une soirée axée boulot et réseau d’influence, un de ces rituels des us et coutumes des cercles auxquels elle appartient, il faut suivre les règles ou disparaître. Il faut connaître untel, avoir vue les bonnes expos, les bons livres, il faut pouvoir briller par sa conversation, son humour, sa culture, à défaut de passer pour un sot ou un mutant et de s’en trouver puni. Posséder l’info, le bon numéro, savoir s’orienter dans sa jungle personnelle… La conversation ressemble à celle de la semaine dernière chez Georges, et Jane en est lassée.

(Jane a reçu une lettre ce matin, elle n’en a lu que la moitié. Trente ans après elle a reconnu l’écriture sur l’enveloppe sans avoir à l’ouvrir, son cœur a bondit comme autrefois, alors qu’encore ils passaient des heures à arpenter le parc du Luxembourg, alors qu’elle pressait l’écouteur du téléphone à son oreille pour mieux s’imprégner de sa voix, il possédait un mystère qu’elle ne comprenait pas, cet ascendant sur elle, sa façon d’être présent sans l’être, il y a des êtres derrière lesquels on a beau courir, ils ne deviennent rattrapables que si on s’arrête… Mais alors, veut-on encore d’eux ? Jane a vécu, Jane a couru, elle ne sait plus, cette histoire de train, cette histoire de peintre, et si et si, et si quoi, et si Jane était fatiguée, et si Jane voulait changer de vie, elle n’a lut que la première page « Ma très chère Jane », et n’a pas osé tourner le feuillet, elle a peur d’atteindre la fin de ces mots inattendus et d’être encore déçue et déchirée, elle est terrifiée à l’idée qu’ils ont peut-être encore une chance, elle a besoin de réfléchir, d’être sûre de sa réponse à l’hypothèse d’une invitation, et de préparer l’insipidité de son lendemain à la certitude de son inexistence. Jane a besoin de respirer.)

En fin de repas, Jane se lève et trinque. Elle se tient droite, elle sourit, ses lèvres encore glossées et ses yeux bordés de gris anthracite créant un abîme insondable devant lequel ses convives s’arrêtent sans savoir. Ce soir, Jane remercie, n’oublie personne, ce soir Jane est ailleurs alors qu’elle est parfaite. Elle se dit qu’on en rira demain, quand on saura, et quelle importance, elle a décidé, elle sait, quoiqu’il arrive, il n’y aura plus de dîners et qu’à partir de ce soir, c’est elle qui écrira la suite.

(Jane inspire enfin et se sent en vie.)

Ce texte est né d’un défi qui m’a été lancé par l’écrivain Christophe Lambert (http://lambear.canalblog.com/) sur Facebook et par le photographe Tanguy de Montesson (http://yugnat.posterous.com/) sur Instagram, suite à la publication d’une grille de scrabble*. En étant souple sur les accords, la mission est remplie à l’exception de batte. (Bon allez, petit clin d’œil : « Jane se lève avec une batte et crève les certitudes de ses convives »)

Merci les gars pour l’exercice! Ce n’est pas de la SF (la prochaine fois ?), et j’ai essayé d’écrire deux textes en un, j’espère que vous apprécierez l’effort. (…vous me devez un drink :) )

* confère illustration

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