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Elle a un carnet rouge

23 février 2010

Elle a un carnet rouge.

Assise dans le métro, dans l'inconscience de ses secousses. Il la regarde écrire, de loin. Admire son front penché, la mèche de cheveux qu'elle mordille, vieille habitude prise lors des cours de philo, sur les bancs de l'école en Terminale. Elle passait un bac littéraire, le bac des rêveurs humanistes refusant de mettre le monde en équations. Huit heures de philosophie hebdomadaires, et systématiquement une mèche de cheveux entre les dents. Malgré les douces réprimandes du professeur, il n'y avait rien à faire. 

Maintenant elle écrit. Dans les cahots du métro, sur un banc, partout. Sur son carnet rouge. Et aujourd’hui, il la regarde. 

En général elle se laisse écrire des amours romantiques, son sourire accompagne le dénouement héroïque des aventures de ses amants déchirés, séparés, réunis…

Son stylo court sur les pages. À vive allure. De son siège, il admire son écriture qu'il ne voit pas très bien, mais il aime la façon volontaire dont elle mène sa plume. Pour une fois elle change de registre et écrit un poème. Un poème de pluie et de soleil, la mer contre les rochers, la plage embrumée, les roses du jardin et leur parfum enivrant.

Elle se penche très concentrée sur ses lignes, ajoutant au plaisir des mèches celui de mordiller un peu d'ongle et de capuchon. Pensive. À la recherche du mot, de la magie du rythme et du chant des rimes.

Il faudrait détourner le regard, le poser ailleurs. Il est fasciné, presque jaloux de son absence. Il aimerait qu'elle lève la tête et le remarque. Connaître le son de sa voix et la couleur de ses yeux… Une force l'empêche de se lever, l'oblige à regarder, consumé par son front, sa mèche, ses mains et le stylo qui vole, qui galope, s'arrête brusquement et rature, biffe, efface, butte sur un mot, une phrase, une idée perdue en route, et repart de plus belle.

Sa main se crispe soudain. Elle s'immobilise toute entière, la plume arrêtée sur le carnet. Elle reste les yeux baissés, transpirant légèrement.

Quelque chose en lui se met à trembler. L'oiseau effrayé va partir, il ne le reverra jamais. Il ne saura jamais ce qui est écrit sur ces pages. Il doit savoir, connaître les secrets qu'elle y a déposés, lire ces lignes qu'il l'a de loin vue tracer.

Le métro s'arrête. Elle s'enfuit comme une voleuse, serrant son sac contre elle, le sac au carnet rouge. Il est là, dedans, à l'intérieur. 

Il doit savoir il doit savoir il doit savoir, il s'élance derrière elle, derrière sa nuque et ses cheveux ondulants, derrière son parfum unique et sa démarche pressée et gracieuse. En lisant le carnet, peut-être pourra-t-il atteindre une parcelle de son âme, comprendre ce mystère qui l'obsède maintenant tout entier. 

Elle freine brusquement, à la recherche de la sortie. Pris dans son élan, il la bouscule. Plonge dans ses yeux noisettes dilatés de surprise.

(… vieux texte à réinventer)

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One comment

  1. Retwittée par la #RATP , c’est trop la classe! :)



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