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Tic-Tac

25 février 2011

De loin, on dirait une adolescente normale, avec l’aplomb, la révolte et la nervosité de ses comparses. De près, elle ressemble à une statue figée, à un être en devenir incertain du chemin à prendre, des pas à enchaîner.

Elle est assise côté fenêtre, l’air pensif, une main frêle posée sur le système de ventilation. Ses cheveux bruns sont à peines propres et encore moins coiffés et cachent une partie de son teint pâle. Ses ongles sont coupés à ras. Autour, les petites peaux arrachées ont donné naissance à des croutes et des cicatrices rosées.

Elle est emmitouflée dans une parqua noire qu’elle refuse de quitter malgré le chauffage, et elle regarde le paysage défiler sans le regarder, ailleurs. Son esprit est en transit, elle est partie d’un endroit et s’en va quelque part, elle s’est posée dans ce train en laissant ses questions sur le quai. Elle les retrouvera en descendant, sa vie d’incertitudes n’aura pas changé.

Elle sort l’équivalent d’un walkman et s’enfonce sur son siège et dans sa musique. Tu connais ce type de casque, il permet d’apprécier une écoute de qualité sans occulter totalement les bruit extérieurs. Tu la sens en alerte et luttant contre le sommeil. Elle continue à regarder par la fenêtre, tu te plonges dans tes mots croisés. Finalement c’est simple, tu étais sorti de chez toi l’angoisse au ventre ce matin, le stress aux mains. Tu n’avais pas osé fumer de peur que l’odeur ne l’insupporte. Il fallait que ça marche, aujourd’hui, il fallait qu’il puisse y avoir un demain et une semaine prochaine.

Tu la regardes sans la cerner très bien encore. Tu n’auras pas le temps de faire sa connaissance. Son visage lisse est percé d’un regard déjà si vieux, parfois illuminé d’un éclair d’innocence émouvant. Comment peut-on être si jeune et avoir tant vécu, tant supporté, tant surmonté. Tu ne sais pas. Tu l’accompagnes. C’est ton boulot, d’être à ses côtés, de l’aider à soulever sa valise dans le porte-bagage, de veiller à ce qu’elle descende à la bonne gare et qu’elle soit prise en charge ensuite par un autre maillon du système. Tu ne connais que son nom et celle de la personne qui l’attend. Elle suit un parcours qu’un juge a choisi pour elle, on ne lui a pas demandé, les décisions sont prises en dehors de sa volonté. Pourquoi est-elle ici, pourquoi cette enfant de quatorze ans se retrouve dans un train, seule hormis toi, tu l’ignores. Cela n’a pas d’importance au regard de ta mission. Mais quand même, tu es ému. Elle est ta première fois, tu étais encore au chômage hier… Tu te sens maladroit, sans savoir si tu dois lui parler ou la laisser. Elle a l’air si tranquille dans sa solitude… Finalement, tu lui tends un paquet de tic-tac. Elle écarte le casque de sur ses oreilles et se sert en te souriant timidement. « Merci ».

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