Archive for mars 2011

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extraits décroissants

7 mars 2011

L’eau chaude lui brûle un peu la gorge. Il est installé devant la télévision, comme tous les soirs, il a mangé son assiette sans trop y regarder et boit une tisane au thym, comme tous les soirs. Il a rajouté un bouchon de rhum, puis deux, puis trois, comme tous les soirs. Il se resservira, un peu plus de rhum, un peu moins de tisane, le pas hasardeux pour revenir sur le canapé, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, Thérèse préparera son dîner, chauffera son eau, fera la vaisselle. Comme tous les soirs elle se fera petite souris silencieuse, attendant qu’il s’endorme devant sa TV, priant pour qu’il n’ait pas la force d’aller se coucher. Elle se couchera après lui et se lèvera avant, pour préparer son petit-déjeuner, pour que tout soit prêt, et qu’il se prépare et parte vite, vite, la laissant enfin au silence de leur maison.

 

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Elle tape du poing sur la table. Son téléphone s’en décroche, ses notes valsent, un stylo roule de dossier en dossier et tombe sur la moquette vieillie et rarement aspirée. Elle retape, s’empare d’une agrafeuse qu’elle fait voler à travers la pièce. En cinq ans de présence, Amélie n’a jamais perdu son calme ni élevé la voix, elle est toujours sereine, posée, courtoise, dit les choses fermement avec sourire et pragmatisme, c’est une collègue de travail idéale. Sa voisine de bureau arrive justement essouflée et en manteau et évite de justesse l’objet qui percute la porte et éclate, envoyant des petites agrafes décorer le sol. « Bon, euh… je vais prendre un café », hasarde cette dernière qui bat prudemment en retraite. Amélie respire, détend ses doigts au maximum et les fait voler au-dessus de son clavier tel un pianiste afin de rédiger le premier mail de sa journée. Elle en a une dizaine d’autres en tête juste derrière, tous courtois, fermes, implacables. On va voir ce qu’on va voir.

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Bertrand se souvenait, petit, être resté des heures devant le four, songeur, admirant la maîtrise de Julie face à cet engin que d’aucun aurait trouvé archaïque. Qui aujourd’hui utilisait encore la cuisinière de ses grand-mères ? Mais les jours de tempête, on trouvait toujours quelque chose de chaud à se mettre dans le ventre chez la vieille Julie. Elle ne dépendait ni de l’électricité, ni de ces bouteilles de gaz lourdes et encombrantes dont la plupart des maison étaient équipées. Sa maison était principalement chauffée grâce à deux solides cheminées et, si Bertrand se souvenait bien, il y avait deux radiateurs à huile, un dans la salle de bain, l’autre dans l’ancienne chambre de Candice. Là où elle devait dormir…

 

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L’odeur du dissolvant me ramène immanquablement à elle… Petite, j’aimais me nicher contre le canapé, à ses pieds, si près d’elle mais sans la gêner. Tous les dimanches soirs, elle défaisait, limait puis refaisait ses ongles. La couleur variait peu, rouge carmin, bordeaux, ce que l’on pouvait oser à l’époque. J’aimais tout, l’odeur acide du dissolvant, le bruit de la lime chauffant l’ongle, puis l’ultime attaque olfactive du verni. Ensuite, elle agitait ses mains joyeusement dans tous les sens en attendant que cela sèche.


Depuis quelques temps, je suis auteur contraint quotidiennement sur le blog du Convoi des Glossolales. A l’inverse des auteurs affranchis qui écrivent quand ils veulent je me suis soumise à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé. Cela me permet d’avancer en terme de régularité, d’improvisation et d’innovation. Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m’appartiennent toujours, et que j’ai souhaité partager avec vous.

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La femme qui crie

5 mars 2011

Tu dévides tes mots sans pudeur ni retenue. Tes colères, tes envies, tes désespoirs, tes joies tues, et tes bonheurs aussi, jaillissent en désordre de toi. Après une vie de silence contraint, ces instants sont une délivrance. 

Tes phrases se bousculent, se mélangent, ton cerveau et ta bouche ne pensent pas en même temps, être cohérente t’est quasiment impossible. 

Debout, mains devant toi comme pour te défendre, tu parles en salves saccadées… Tu as gardé en toi des larmes amères et désespérées, tu chéris le souvenir de bonheurs intenses et secrets que tu livres comme un chant, un arioso, comme la naissance d’un adieu qui nous serait destiné.

Tu ne sais combien de temps dure cet instant, ce cri, ces paroles. Est-ce simplement une fuite de ton esprit, le temps d’une respiration, d’un battement de coeur? Tu as l’impression que cela dure des heures et une seconde à la fois, tu te sens nue sous les flots de paroles qui s’échappent de toi. Après tant d’attente, elles n’ont pas la délicatesse d’avancer avec douceur, elles s’engouffrent dans la brèche par saccades et tu découvres la plénitude première d’un abandon, bras tendus, mains ouvertes, tu vomis tes mots en aveugle dans un cri douloureux et orgasmique à la fois. 

Tu ne sais pas, le déclic, le pourquoi, ce qui fait qu’aujourd’hui le « ça » des psy surgit de toi enfin pour s’exprimer. 

Il faut que ça sorte. C’est tout. Tes noirceurs, tes frustrations, tes joies non partagées… Ta peur d’exister en réel, de laisser les autres s’approcher de toi et t’affliger de leur marque, de leur influence. 

Les masques que tu t’es imposés ont pesé sur ton âme au point que tu t’es retrouvées en défense permanente. A force de te cacher, tu as oublié qui tu étais, à force de t’inventer, tu as aujourd’hui peur de la petite fille tapie en toi qui pleure, et qui rit aussi, parfois.

A force de te côtoyer, nous avions oublié que derrière ta carapace aiguisée se cache une femme blessée, que tes attaques parfois cruelles proviennent d’une insécurité dont tu ne parviens à te guérir, que tu préférerais une solitude amère à l’aveu de cette faiblesse. L’admettre, t’y abandonner, ce serait impossible. Il faudrait un bouleversement tel, il faudrait que tu affrontes ce qui est cassé en toi, il faudrait que tu souffres avant d’être pleinement heureuse. Ce chemin t’effraie, aussi jusqu’à aujourd’hui chaque jour s’est additionné à ton silence crispé et mécontent.

La chaleur bienfaisante des autres percerait tes murs, la lumière entrant de ces fenêtres sur le monde te rendrait vulnérable. Non que tu ne nous aimes… bien évidemment ce sentiment existe fortement en toi, avec une force égale à ton besoin de l’être, aimée… La guerre qui se livre en toi ne cesse jamais, être digne, indigne, mériter, démériter, c’est compliqué. 

Etre aimée te serait aussi terrible que l’est, aujourd’hui, le fait de ne point l’être. 

Aimer, c’est espérer le bonheur de l’autre et accepter qu’il puisse vous faire mal, c’est être en force vulnérable et c’est inacceptable. Aimer quelqu’un, c’est forcement lâcher prise, être désarmée face à l’autre, et un adulte qui t’aime est donc forcément un être faible indigne de la réciproque. Tu t’es ainsi battue dans tes inconsistances et ambiguïtés, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à cette dernière note.