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Les Crèmes Fleurettes

10 novembre 2012

Elles s’énervent, se regardent sans se voir tant elles se connaissent. Elles s’aiment, se haïssent, elles ne savent plus. La vie est devenue indispensable, le souffle, la présence l’existence et la persistance à être. Les années à flétrir le temps, les saisons à regarder par la fenêtre, les étés trop froids, les hivers trop long, les automnes si inconsistants, les printemps… ah, il n’y a rien à dire du printemps, elles s’accordent sur la sève qui fouette. Et revient la lumière, les jupes, les hommes, les terrasses en soleil. Et revient l’espoir d’un autrement.

A neuf ans, Mariette est tombée sur le chariot des desserts à la cantine de l’école, Jean s’est moquée d’elle. Huguette l’a aidée à se relever, lui a prêté son chandail. Depuis, on les appelle les crèmes Fleurette.

D’années en années, les vitres semblent plus ternes, moins propres, plus floues. La lumière peine, leurs yeux s’éteignent et le monde rapetisse. Le souffle court, elles se souviennent. Hier n’a pas d’importance, hier elles étaient vieilles. Mais un jour, elles le chuchotent comme un secret inestimable, un jour elles étaient belles. Le jour était doré et rose et sentait le pin, leurs chevilles fines sonnaient l’appel, battaient la mesure, attendaient de grandir, de s’affranchir.

A quatorze ans, Huguette a eu ses règles en cours de français. Elle était une tardive, elle n’était pas préparée. Jusque-là sa mère avait beaucoup rougit et surtout peu dit, même si Huguette savait l’essentiel. Mariette a glissé ce qu’il fallait sous la porte des toilettes et est allée chercher ses affaires de gym en dépannage.

Elles s’ennuient, s’insupportent, elles se connaissent trop. Tous les jours les mêmes poussières dans leurs conversations, elles ont l’impression de respirer du sable. Les lattes grinçantes du couloir menant à la cuisine. Chacune sa chambre, un salon, une salle de bain équipée pour l’aide qui vient tous les deux jours. Leurs enfants ont trouvé que c’était bien, cette absolution en huit clos interminable, dans le brouillard de l’ennui des jours. La surprise serait qu’elles se surprennent, l’inattendu serait que l’une meure avant l’autre. Ce qui tuerait l’autre, que de s’être faite dépassée.

Au troisième convolage de Mariette, Huguette lui a fait juré que ce serait le dernier. Elle-même ne se posait plus la question, son mariage était devenu une routine rassurante, avec défiscalisation de leurs valeurs ajoutées et délicalisation de leur sommeil. Mariette a ris et terminé sa flute de champagne d’un trait. A soixante-cinq ans elle avait autant de mentons que d’époux.

Aujourd’hui elles n’ont plus d’orgasme, chaque hoquet pourrait les briser en petits morceaux de squelette gris et dévitalisé. Petits pas couronnés de blanc, même manteau couvrant des courants d’air, le parapluie jamais loin. Elles s’écoutent sans s’entendre, s’attendent en s’écartant d’un mètre, quelques centimètres devant, il ne faudrait pas être trop docile, la première arrivée a gagné. Elles boitillent en béquilles, clac clac clac, petits pas, petits clacs, petites peurs. Le trottoir est si long, le parc est à cinquante mètres, c’est si proche qu’en plissant bien les yeux on le voit, s’est si loin que chaque pas est une victoire. Clac de la béquille, clic du sac à main contre les boutons du manteau, clanc du dentier.

Elles s’aiment ou se haïssent, elles ne savent plus.

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