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Rosalie s’oublie

30 juillet 2013

Rosalie se souvient, jeune. Elle se souvient avoir été vivante. C’est si loin. Il faut traverser des couloirs de poussière, il faut marcher en arrière et rougir ses yeux au delà du flou sans âme des heures à venir.

C’est si loin, elle oublie presque qu’elle fut.

Un jour, Rosalie a regardé son avenir, les jambes pendants d’un balcon de part et d’autre des ornements en fer forgé peint en noir, une main tenant nonchalamment un verre de vin blanc, l’autre manipulant une cigarette, le regard perdu dans le ciel Parisien régnant sur les toits en tôle et les cheminées en bataille. Elle était belle et invincible, elle pouvait tout et la ville se courberait devant elle.

Rosalie se souvient à peine qu’elle n’avait peur de rien.

Aujourd’hui ses deux étages lui paraissent si difficiles, elle n’ose envisager d’aller aussi loin que le sixième. Ses jours s’allongent, les yeux secs, la routine des enfants rieurs, ses anges aux fossettes heureuses, aux boucles désordonnées, les bras poisseux autour du cou, les bisous parfum confiture d’abricot, les restes d’odeurs de crème solaire et de dentifrice et de shampoing à la vanille.

Deux étages, deux enfants. Rosalie n’ose rappeler à elle le temps où elle était libre.

L’amour qu’elle leur porte est inconditionnel et non négociable. Pour eux, elle peut tout, elle ira jusqu’au bout du monde, jusqu’au bout de sa vie, jusqu’au bout de sa douleur, pour eux elle pourrait mourir si elle était assurée que cela leur transfèrerait un bouclier descendu de  l’Olympe indestructible, lumineux, qui les accompagnerait et les aiderait à grandir mieux qu’elle.

Parce que, elle, après tout…

C’est bien ce qu’elle entend tous les soirs.

Oh oui, bon, toi…

Rosalie, jeune, signifiait d’un signe de la main que ses soupirants pouvaient disposer. Parfois, ses amies et elle ne pouvaient dissimuler un éclat de rire devant les plus maladroit ou les plus arrogants, c’est qu’il fallait être digne de les approcher, ces déesses au corps svelte et lisse, au regard franc un brin provocateur, dans l’ombre des bougies d’un pub dont les quatre murs contenaient des nuages de fumée et d’alcool et de rock alternatif.

Les choix qu’elle a fait, le train qu’elle a pris, pourquoi.

Elle était une fée vive et gracieuse dont la joie éclatait sans retenue. Elle se penche et ferme les yeux, tard le soir, quand il dort enfin, elle veille sur le sommeil de ses anges, elle va jusqu’à la fenêtre et boit le ciel des yeux, ou ce qu’elle peut en voir entre les ombres de l’immeuble qui s’élève en lui masquant inexorablement une part d’astre aux possibilités infinies.

Pour ses voisins, Rosalie est une reine aux gestes délibérément lents et dignes. Aucun ne devine à quel point cette lenteur est imposée par la souffrance de chaque muscle caché par de sages manches longues et bottines en cuir.

Elle était une fée vive et gracieuse dont la danse a ralenti jusqu’à disparaître, dont le regard s’est baissé, dont l’espoir s’est envolé. Tel un rocher invincible diminué par l’érosion d’un fleuve, ses mots ont diminué de cadence jusqu’à en devenir inaudibles, face à la violence de ceux qu’elle entend jour après jour, elle a lutté, libellule chatoyante prisonnière d’une toile, elle s’est débattue jusqu’à la paralysie.

Rosalie l’irrésolue têtue jusqu’à l’absolu est devenue pragmatique. Sa maison est bien tenue, sa routine est ennuyeuse mais frôle l’absence totale de risque, Rosalie est devenue grise et fade et transparente, ses enfants sont aimés, ses enfants qui remarquent tout et ne disent rien, qui bénissent et haïssent les soirées pokers du vendredi pendant lesquelles leur père est absent des heures, oh ces heures de chants et de lumière dans les yeux de leur mère, suivis des orages titubants du retour, alors qu’ils feignent être endormis et ne rien entendre. Le plus jeune serre les poings et attend de grandir et de devenir fort. L’aînée ne reste plus dans son lit. Elle se lève doucement et regarde en alerte, prête à tout en espérant le rien. Un jour, sans doute, les pas de leur père ne s’arrêteront plus devant la barrière invisible menant à leur chambre. Elle surveille et elle veille, son frère d’un côté et sa mère de l’autre, si jamais l’océan déborde alors il faudra agir.

Rosalie ne sait rien de tout cela, des nuits de ses enfants à attendre le jour et que leur père s’endorme, des rages silencieuses de son fils et de la surveillance quotidienne de sa fille, Rosalie franchi les secondes et les heures, tant qu’elle seule prends des mots et des poings, elle pense que ce n’est pas grave, elle ne sait plus si c’est normal mais c’est ainsi. Pour elle,  demain pourrait ressembler à hier, tant que rien ne change, tant que rien n’empire. Rosalie est affranchie de la douleur, sa part de fée à vif, à l’agonie insupportable, a amené une anesthésie indispensable, Rosalie oublie de vire mais fonctionne au jour le jour et serre ses enfants avec une tendresse de louve.

Tard le soir alors que le jour s’oublie, Rosalie ose se souvenir que sa vie aurait dû être autre.

In The Valley Below – Peaches – Video Dailymotion

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