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Peinture

14 novembre 2010

Tu es assis par terre. Le jour se lève difficilement, une sorte de mélange gris orangé au travers duquel les rayons du soleil peinent à  se frayer un chemin. Tu es démuni face à un pot de peinture verte. Ton jean est un peu trop chic, tes mains fines et éduquées se battent avec le couvercle alors que tes lunettes tombent régulièrement le long de ton nez. 

Cela ne devait pas être. Tu trembles légèrement, tu essayes de ne pas penser, d’oublier l’impossible. Le vert indiqué sur l’étiquette te rappelle la couleur des bancs publics. Tu es adossé au muret, l’énorme boîte calée entre tes basquets de citadin. Les pierres montent à cinquante centimètres, puis se dresse la palissade en bois ancrée dans le ciment. Un entrelac usé et poncé qu’il va falloir peindre. 

Ton père avait vu large. Il y a assez pour au moins deux couches, sans parler des pinceaux qui jonchent le trottoir à côté de toi dans toutes les tailles et compositions. Comme s’il savait qu’il ne peindrait pas le tour de sa maison et que cette tâche te reviendrait. Comme une admission qu’il était incapable de deviner quel type de pinceau te conviendrait, quel genre d’homme tu es devenu.

Tu n’as pas envie d’être ici. Dehors, frissonnant dans la brise du matin. Tu ne souhaites pas être là où tu es, pourtant entrer dans la maison de tes parents t’est aussi impossible que rentrer chez toi serait impensable. 

La clé de ta boîte aux lettres se bat contre le couvercle en fer, tu sais qu’il te faudrait un tourne-vis, tu vois exactement où est la boîte à outil dans le garage, mais ton corps reste en place alors que tu refoules.

Tes larmes, ta peine, ta frustration, la colère de l’impuissance. 

Tu as trente-cinq ans, tu es fils unique, et dans une chambre là-bas, juste derrière toi, une femme est agenouillée près d’un homme dormant dont elle tient la main. C’est sans doute un portrait touchant, ta mère auprès de son compagnon de vie, jusqu’au bout, jusqu’à la fin, une petite mère qui accompagne chaque respiration sifflante, chaque seconde d’agonie, qui est là et qui aime encore ce corps inconscient, cette âme imparfaite, buveuse et infidèle qui est restée avec elle malgré tout et c’est ce qu’elle retiendra, qu’il est resté. Malgré les enfants qui ne sont pas venu après toi, malgré son apparence menue et ordinaire bien incapable de se battre contre des filles plus jeunes, plus rieuse et joueuses, des filles insouciantes qui pouvaient le distraire sans la contrainte du quotidien. Tu as fui cette vie le plus tôt possible, juste après le bac, pour y revenir le moins possible. Ton quotidien dans le marais est stable et heureux, tu ne donneras jamais à ta mère les petits enfants qu’elle aurait aimé chérir et elle ne saura jamais réellement pourquoi. La réalité de ta vie t’appartient, tu l’assumes pleinement et sans revendication, c’est ainsi, mais tu connais également les limites de ceux qui t’ont donné la vie, et par délicatesse, par amour peut-être aussi, tu n’as simplement jamais abordé certains sujets.

Tu ne pouvais pas rester à l’intérieur. Dans cette maison qui a rapetissé à mesure que tu grandissais et dont le papier peint n’a pas changé en quarante ans. Il fut fort bien posé à l’origine, certe, mais il souffre aujourd’hui de tâches d’humidité, de décollements discrets dans les angles, et surtout d’un arrière gardisme ethétique qui en fait quasiment un vintage rétro chic.

Tu es sorti sans bruit ce matin, le ventre à sec mais la tête pleine et en quête de vide. Tes mains arrêtent de se battre et se posent à plat sur le pot de peinture, alors que ton visage se tourne vers le ciel naissant, un soupir se libère enfin de ta poitrine, tu inspires doucement en comptant les secondes, tu bloques, et tu lâches lentement. 

Dans le coin de ton oeil, un géant s’avance vers toi. Son ombre s’étire alors que les nuages libèrent enfin le ciel.

T’as une cuillère dans l’poche fiston, ce s’rait plus facile pour ouvrir c’te pot d’peinture. Tu la coinces bien dans l’fente et t’uses du cont’poids

Il rit de sa voix sonore et grasse que des années sur les marchés à vendre du fromage ont parfois un peu cassée.

T’as jamais été doué pour l’bricolage… pourtant va falloir y donner un coup d’neuf à c’te palissade… La maison va êt’ trop grande pour ta mère. Si tu veux un bon prix, faut qu’ça brille.

Faut qu’ça brille…

L’ombre disparaît. Elle n’a jamais été là. 

Dans la maison, un cri se lève. Tes mains quittent le fer du couvercle pour ton visage et tu laisses aller ta peine. Tes chemins s’étaient éloignés des siens mais sans ton père aujourd’hui tu ne serais rien. 

Désormais plus assuré, tu parviens à faire sauter le couvercle du pot. L’odeur de la peintre te saute au nez, mais d’un geste délibéré tu choisi ton pinceau, tu « touilles la sauce », debout et la tête enfin libre, et tu te mets au travail. 

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