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Tristes Extraits Douloureux

13 mars 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite d’ailleurs à aller découvrir… Il est peuplé de textes et d’auteurs doués et surprenants.


 

Franck sifflote et affute sa lame. Sous ses pieds reposent quinze retraitées dont les corps nourrissent des futurs vers de pêche. L’herbe est jaunie de chaleur, la terre craquelée de soif. Devant la maison, le portail rouillé gémit au vent brûlant qui transporte poussières et grain de sable. De l’autre côté de la colline, en face, la plage, d’où émanent les rires insouciants des vacanciers bravant la canicule. Franck sent la soif en lui. Tous les ans, c’est ainsi. Il aligne un nouveau corps dès l’automne arrivé. Un corps d’été congelé, un corps de femme ridée et racornie, toutes de la même taille, toutes en chignon blanc, toutes reflets de sa mère. Son anniversaire arrive, il va lui falloir aller la voir, subir ses moqueries acerbes et accepter qu’elle ne l’aimera jamais. Cette année, peut-être, il sera un homme. Cette année, peut-être, il parviendra à la faire taire, elle, et non une autre. Franck sifflote et affute sa lame. Dans quelques heures aura lieu la messe du soir, la messe des vieux, dans quelques heures il partira à la chasse.

 

* * *

 


Pétrie de douleur elle ferme les yeux, maudissant sa journée, son patron, le stress, les cigarettes en trop. Ses doigts massent sa nuque dans une tentative sensée évacuer les tensions, elle s’essaie d’être sourde aux sifflets dans ses oreilles. Elle se transporte en Grèce, où une plage de marbre noir donne sur une mer turquoise aux bas-fonds enchanteurs, se berce de vagues, et sombre doucement dans l’oubli en espérant que sa douleur aura disparu au réveil.

* * *

 

Parfois se lever était difficile. Déplier son corps, sentir la douleur se propager et rejoindre chaque articulation. Il fallait s’occuper des enfants, les aider à s’habiller, les emmener à l’école, puis prendre le bus jusqu’à l’officine où elle était assistante. Toute la journée à répondre au téléphone, à prendre des notes, à taper… Toute la journée à agiter les doigts, plier, déplier… Puis le soir, le chemin inverse jusqu’à la sortie de l’étude, le babil incessant de gaité des enfants jusqu’au silence dans leurs lits, jusqu’au repos de la nuit pendant lequel, enfin, la douleur de son corps pouvait disparaitre le temps d’un court sommeil.

 

* * *

 

Rien ne peut changer le présent, mais je sais que ce soir ton cœur est un peu plus lourd sans doute, ton âme un peu plus grave. Avoir pris le temps n’aurait sans doute rien changé, t’arrêter, discuter avec elle. Quelques minutes pour la voir, l’écouter, quelques instants où elle aurait existé dans le regard d’un autre, loin de ses problèmes, de ses névroses… Son corps élancé aurait quand même plongé,  son corps si léger se serait quand même brisé volontairement. Non, cela n’aurait rien changé, pour elle, sa décision était arrêtée. Mais pour toi, pour toi aujourd’hui, cela aurait fait toute la différence… Il n’y aurait pas ce pincement. Le temps d’une seconde, de s’arrêter pour y penser. Le pas et les gestes plus lents, puis la respiration passe et la vie continue.  Je ne crains pas pour toi mais je te sais triste, c’est pour cela que je suis triste aussi, et que je t’envoie tout ma tendresse et ma joie de toi à distance. S’il n’y avait cette distance, cet océan… ce ravin d’absence qui m’empêche d’être auprès de toi, de t’enlacer de ma tendresse. Mes yeux se portent sur cette fenêtre, contre la rambarde d’où nous fumions nos cigarettes et lancions nos voix dans la cour de l’immeuble, il y a si longtemps, si jeunes et arrogants et insouciants, et je frissonne. J’enlace mes genoux de mes bras, la tête posée entre les deux, et je pense à toi. J’allume une cigarette, seule dans ce pays étranger, je pense à elle. 

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