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Rocks

8 Mai 2010
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They've witnessed countless tempests, these rocks. They've been hit by constant waves since the beginning of time, letting the water shape them slowly, letting it take away and change their roughness into smooth round surfaces.

She sits there in the harsh wind and the falling night, she tastes the salt on her lips, but it is allright as it is not hers. Her own tears have dried up long ago, she can't remember the last time she cried. Even her laugh is dry nowadays as it shoots out like a bullet. She doesn't feel that old even if her face and body say otherwise.

It is alright this salt from the sea, the dark moving water. This place is left alone by the common tourists, you have to live here to know where it is. First there is a road, then a small path between ferns and brambles. You cannot bathe here, and you cannot come by boat. It is a place for contemplation and rock climbing.

She used to come here even when she was little. These are her rocks. She knows all of them, she climbed and played and watched spiders crawl for hours. 

Nowadays she sits. 

There was a time when she stopped coming. She lived away and she came less and less to the village, and there was never enough time. Her children prefered regular beaches with sand and shells, and she didn't want to fight yet on another subject. So she gave in. Her children grew up, moved away… and she moved back here. Her house is modest, but welcoming and warm. An every day she comes here, after her work is done, she sit in silence and watches the sea. She works with numbers, she sorts out taxes and VAT for small companies and can do most of it online. 

She watches the sea, the sky, and listens to the waves crashing on the rocks. Her face tells nothing, she doesn't move, but she's focused on the waves and the noise. She looks peaceful, and yet, these waves, they are like her mind shouting her anger and frustrations after years of saying nothing. Her fists are never clenched (but her teeth are), to most friends and neighbours, she is a placid and almost boring woman. 

They simply don't know, do they…

A long as she can come back to these rocks she will be allright. One day, she might simply lay there, and close her eyes, and wait. And maybe the noise will stop, maybe everything will stop. And things will be allright, still.

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papiers d’amour recyclés – Coquine canicule 3

2 Mai 2010

Paul Vignaut fut l'un des premiers à emménager rue des Tilleuls, il y a trente ans de cela. La résidence était à peine terminée, les haies de lauriers ne faisaient que 50 cm de haut et ne suffisaient donc pas encore à cloisonner les voisins. 

Paul Vignaut n'est pas très beau. Il n'est ni grand ni musclé, il a des cheveux noirs frissonnants et une calvitie naissante, mais ce n'est pas ce que ses voisins retiennent. L'ancien de la rue, le vétéran qui se souvient des débuts de la résidence entière est foncièrement gentil. Adorable. Dommage qu'il soit seul depuis dix ans. C'est triste…

Sa femme lui manque. Tout, ses rires et ses peines, ses manies, les petits mots qu'elle lui laissait dans ses poches, dans son portefeuille, dans son attaché-case. Des petits-mots griffonnés à la hâte avec amour, sur un reçu, un bout d'enveloppe, un post-it au dos duquel elle avait écrit la liste de course ou l'horaire d'un rendez-vous.

Elle appelait ça un recyclage d'amour. Il en a une boîte pleine dans son garage, remplie de morceaux de papiers blancs, rouges, orange, verts, des morceaux d'amour de toutes les couleurs. Elle y faisait des dessins, racontait des histoires, ou écrivait simplement "tu es mon monde, mon univers", "ma vie avec toi est un rayon de soleil", "je t'aime"… Il lui répondait avec des noeuds, des noeuds compliqués et alambiqués, des noeuds d'amour en ficelle, en bolduc, en lacets de chaussures. Des noeuds qui voulaient dire "je suis lié à toi", "contrairement à ce noeud notre vie est simple" ou "j'ai l'estomac noué en te voyant, tu es magnifique, je t'aime". Lui aussi les laissait dans son sac à main, dans ses chaussures, dans le pot à sucre. Ils se faisaient des surprises, ils continuaient à réinventer leurs sentiments et leur émerveillement commun.

Il ne compte plus le nombre de machines pailletées de confettis mouillés d'amour, car lui comme elle oubliait systématiquement de faire les poches de leurs vêtements avant de les laver. Aujourd'hui encore, sa maison compte quelques cachettes où il se surprend à moitié à trouver un ultime  message de sa femme. Il les laisse à leur place. Il n'ose les déranger, les ranger dans sa boîte débordant de cet amour, dans cet espace en carton contenant toute l'absence de l'être aimé.

Paul Vignaut est veuf. Comme il déteste ce mot. Veuf, ça ressemble à neuf, et lui confine aujourd'hui sa vie à des choses passées. A trente ans de vie commune, dont vingt ici, rue des Tilleuls. Trente ans de bonheurs simples et vrais et de ne rien vouloir d'autre que continuer à avancer. Ils ont eu parfois faim, ils ont eu des joies et des douleurs, celle de ne pas avoir d'enfants entre autre, mais toujours ils ont partagé cet émerveillement, cette joie, ce sourire miroir qui leur venait l'un de l'autre. 

Il regarde en arrière, sur sa vie, son chemin, et il ne voit que la lumière d'avoir vécu avec elle. Cette lumière qui s'arrête sur un soir hideux, un soir pluvieux où il a trop attendu le retour de sa femme. Quelqu'un a fini par l'appeler, quelqu'un à la voix embarrassée et trop vague au téléphone. "Prenez un taxi Monsieur ça vaut mieux". A l'hôpital, la lumière était trop forte pour ses yeux, les murs étaient trop blancs, tout était aveuglant, stérile, froid. Il a identifié, il a signé, il a écouté. Il est allé au tribunal, il a vu l'homme qui n'aurait pas dû boire ce dernier verre, ou bien qui n'aurait pas dû prendre le volant, il ne sait pas, mais c'est un homme qui n'aurait pas dû. 

"Je suis désolé monsieur, je suis tellement désolé". L'homme est reparti menotté en prison. L'homme a payé sa dette à la société, mais la société n'a pas rendu sa femme à Paul Vignaut.

Dix ans ont passé et Paul Vignaut parsème toujours sa vie des derniers mots doux de sa femme. La semaine dernière, il en a trouvé un nouveau, dans une vieille valise parquée dans les combles. Une valise qu'il n'avait pas ouvert depuis dix ans.  La valise qu'elle avait préparée pour leurs vacances communes en Corse… ("nous partons ensemble pour une aventure ensoleilée, chaque instant passé avec toi est une joie, je t'aime", un dessin d'une montagne donnant sur la mer avec un gros soleil, un papillon, un poisson et des coeurs).

Dix ans ont passé et Paul Vignaut, parfois, se dit qu'il a encore de belles années devant lui. Personne ne pourra remplacer sa femme, personne ne pourra se comparer à elle. Mais, lorsque Adèle Vaugnard vient promener son chien, il se surprend à regarder ses hanches. Adèle est une femme plutôt maigre et anguleuse, mais elle a des hanches… pleines de promesses… Il aimerait pouvoir s'y agripper, c'est un élan qu'il a en la voyant et dont il ignore l'origine. Il ne sait pas si elle a remarqué son regard sur elle, en tout cas elle n'en a rien laissé paraître.

Qu'il fait chaud aujourd'hui… Le plâtre de Paul Vignaut est tombé, heureusement, mais sa cheville le démange quand même sous les bandages. Cette chaleur pesante qui est tombée sur la France pénètre les murs pourtant épais de sa maison Elle ne le sait pas, mais cette même Adèle Vaugnard qui promène son chien est responsable de sa mauvaise entorse. Il sortait de la pharmacie avec quelques boîtes de médicaments "pour les gens de son âge" lorsqu'il l'a vue, sur le trottoir d'en face. Elle ne faisait rien de particulier, elle choisissait des fleurs orangées et énormes. Il a reçu cette vision d'un coup, les hanches d'Adèle Vaugnard, les grandes fleurs aux couleurs des post-it de sa femme, il a oublié où il était, il a raté une marche et est tombé à la renverse.

Maintenant il la voit tous les jours, c'est presque une compensation pour la douleur qui lance sa jambe, et pour l'inconfort supplémentaire lié à la chaleur. Il se sent assommé, son chien lui-même s'étale sur le carrelage pour avoir le plus de fraîcheur possible. 

Adèle Vaugnard ne sera jamais sa femme, rien ne remplacera les mots d'amours recyclés et les noeuds dont ils ont ponctué leur vie. Mais Adèle est une femme encore pleine de promesse, comme ses hanches. Paul Vignaut s'évente et rêve un peu.

La sonnette résonne à travers les pièces. C'est un bruit de harpe harmonieux et un peu trop féminin à son goût. Paul Vignaut clopine doucement en se tenant aux meubles de ses mains moites, et ouvre la porte. Adèle Vaugnard se tient farouchement devant l'entrée, les cheveux perlés d'humidité et en désordre, les mains souillées de terre. Sa robe bleue colle à son corps en sueur et en devient joliment moulante…

"Quelle bonne surprise… mais entrez-donc Adèle"

(…)

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Coquine canicule 2

23 avril 2010

Madame Adèle Vaugnard est une bonne voisine. Depuis qu'elle est à la retraite, elle arrose les fleurs de madame Arriège pendant chaque vacances, nourri le chats des Auroux , et s'occupe d'ouvrir et de fermer quotidiennement les volets des Doumonts dont l'alarme a rendu l'âme. De façon à ce que des voleurs en planque s'imaginent que la maison est encore habitée.


La résidence où elle habite est tranquille. Quelques rues propres et fleuries au sein desquelles les enfants jouent sans danger après l'école, de petites maisons standards dans des jardins en vis-à-vis. Tout le monde voit dans les salons des uns et des autres, tout le monde s'accorde sur la couleur des barrières et la taille des haies.


Avec la canicule  Adèle Vaugnard redouble d'attention. Il faut dire que, depuis le décès de monsieur Vaugnard, elle a beaucoup de temps libre, et cela fait du bien de s'occuper. Le temps passé hors de chez elle lui permet d'exister autrement que dans le deuil… Elle aide les mamans débordées, prend une limonade avec son club de tricot tous les jours à 17h00, et promène même le chien de son voisin de jardin, Paul Vignaut. Elle le soupçonne de la regarder d'un peu trop près lorsqu'elle lui tourne le dos, mais étant donné qu'il a la gentillesse de tailler sa haie une fois qu'il s'est occupé de la sienne, Adèle Vaugnard laisse les yeux de son voisin vagabonder (Adèle Vaugnard est une pragmatique…).


Aujourd'hui, elle s'est avisée que les menthes de madame Arriège manquaient cruellement d'eau. Elle a fait le tour de la maison et ramassé les quelques pots que sa voisine a laissé là avant  de partir en Bretagne. Elle laissait derrière elle son mari et sa fille et avaient emmené ses deux jumeaux de 16 ans et une dernière fille de 13 ans prendre l'air pur Vendéen. Madame Arriège était partie en confiance, laissant ses plantes aux mains d'Adèle, son mari au bureau et sa fille aînée dans les révisions.


Madame Vaugnard fait le tour de la maison avec lenteur. Le soleil darde ses rayons impitoyables et aveuglants, écrasant même jusqu'aux sons qui disparaissent sous la moiteur de l'air. Elle plisse des yeux et regrette ses lunettes de soleils oubliées négligemment sur la table de la cuisine. Elle ramasse rapidement les plantes, ne souhaitant pas prolonger son petit tour dehors, puis passe devant la vitre du salon, celle qui donne sur la rue et dont monsieur Arriège laisse les volets ouverts afin d'avoir de la lumière…


Derrière le canapé, deux jeans collés l'un contre l'autre… des peaux qui se touchent, des lèvres qui se frôlent, des mains et des cheveux qui se mèlent. Elle voit leur corps avant de reconnaître leurs visages, elle voit des attouchements timides et ardents à la fois. Sa bouche sur la sienne, ses mains sur sa peau, leur respiration haletante et la sueur qui ruisselle sur leurs corps encore si jeunes. Les jeans sont bien là, garant d'une certaine chasteté dans leurs attouchements, mais les hauts ont sautés. Ils sont peau contre peau, dans la chaleur étouffante, dans la moiteur existante. 


Madame  Vaugnard ne part pas, Adèle Vaugnard regarde…


D'abord, elle est interloquée : quoi, ceci, ici, eux, ensemble, le fils de Monsieur Doumont les mains sur la fille de madame Arriège… Elle devrait prévenir quelqu'un… taper sur la vitre? 


Elle est un peu gênée. 


Elle est un peu gênée mais elle regarde. Elle est un peu choquée mais ses yeux ne se détachent pas du spectacle. Les pots de menthes sont tombés de ses mains, la terre sèche se mêlant à la poussière du sol, et elle sent quelque chose se réveiller en elle, une sensation qu'elle avait oublié et qu'elle ne pensait pas retrouver un jour…


D'un pas résolu, elle tourne des talons et se dirige vers la maison de Paul Vignaut.

A suivre? (…)

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Coquine canicule 1

22 avril 2010

Tout part d'une goutte de sueur… 

Juillet 2003, la France vit les volets fermés. 

Elle est en seconde année de DEUG, elle doit réviser pour le rattrapage de septembre. Il a obtenu brillamment sa maîtrise, il a du temps. Mon fils va aider votre fille à réviser, à proposé le voisin du bout de la rue. C'est comme ça dans les villages. On s'entraide. On vide les boîtes aux lettres pendant les vacances, on prête sa tondeuse, on surveille les enfants qui jouent dans la rue.

Il est venu un peu à contre coeur. La petite morveuse d'à côté, il n'avait pas envie… Ils ne s'étaient pas revu depuis son bac, il y a deux ans, et il garde en mémoire l'image d'une fille intelligente mais complexée et granulée d'acné. Il fait si chaud, traverser la rue lui demande un effort considérable. Il arrive abattu de chaleur, écrasé par la lourdeur de l'air, moite et démotivé. 

Elle sort toute pimpante d'une douche à peine tiède "mais rafraîchissante quand même", elle a mûri, s'est affinée. Elle a changé de coupe de cheveux, porte un corsaire blanc et un débardeur en coton rouge et semble très à l'aise. Elle lui offre un rafraîchissement, valse gracieusement entre les placards de la cuisine et rit de son impossibilité à maîtriser les calculs électoraux. "Ppfffff au droit constitutionnel!" s'exclame-t-elle.

Ses cheveux à lui sont un peu long. Il écarte régulièrement ses mèches sombres en soufflant vers le haut, ou bien en passant ses doigts vers l'arrière et en haussant un sourcil inconsciemment.

Ils s'installent sur le canapé, près de la fenêtre sur rue, la seule aux volets ouverts car donnant sur l'ombre. La chaleur transperce les murs et les assomme malgré eux. Ils luttent pour se concentrer, il lui fait faire des divisions à la main. "Souviens-toi que tu n'auras pas droit à la calculette pendant l'examen". Elle s'applique, fait ses calculs en récitant quelques textes et se mordille les lèvres. Il trouve ça émouvant. Petit à petit il tombe sous le charme de ses yeux noisettes agrémentés de paillettes, de ses lèvres fines et allongées, de ses bras nus dorés par les quelques minutes quotidiennes passées dehors, "pour acheter le pain ou un truc dans le genre, mais pas plus. Pff, quelle chaleur"… Elle dit beaucoup "pfff", "mince" et "crétin", ("le correcteur est un crétin"), elle a un petit côté brut de pomme pas déplaisant tout en restant très féminine.

Une goutte de sueur perle de ses sourcils et glisse sur sa peau, hésite aux alentours des commissures de ses lèvres et continue à descendre le long de son cou, se perd dans le triangle où est également nichée une petite perle noire retenue par une chaîne en or, et continue à descendre jusque dans son décolleté. Sans hâte aucune, sans se presser. Il fait si chaud… 

Il regarde la goutte, le chemin qu'elle prend sur sa peau moite et il ressent le désir brutal et soudain de se pencher et de lécher cette eau salée, lentement, de bas en haut, du décolleté jusqu'aux sourcils en passant par le triangle, le cou, la commissure délicieuse de ses lèvres… C'est un désir soudain et subi, c'est une envie intense et inattendue.

Elle repart à la cuisine pour faire le plein d'eau fraîche. Elle marche sereinement pied nu dans la pénombre, il entend la porte du frigo et le tintement de bouteilles. Il en profite pour lui envoyer un SMS. "Tu danses dans les chiffres et le droit, j'ai envie de t'embrasser, tu es belle".

Elle revient. Les ressert en eau. Elle s'assoit dans le canapé en cuir noir et prend une longue gorgée en soupirant, en gardant le verre glacé contre la joue. Finalement elle le repose et bascule la tête en arrière sur le dossier en cuir. Elle est songeuse, elle continue à se mordiller les lèvres. A regarder le voisin en coin. Il est grand, noueux. Il a des yeux noirs profonds, la voix grave, le teint hâlé et des cheveux en désordre. Elle a envie de passer sa main dedans pour y mettre de l'ordre, un jour elle a été amoureuse de lui, très amoureuse, à en pleurer la nuit. Longtemps. Si longtemps. 

Aujourd'hui, elle ne sait pas. Aujourd'hui elle a vécu d'autres choses, rencontré d'autres garçons… Mais il fait si chaud, elle sent une langueur l'envahir, un désir dans le regard de l'autre aussi qui la trouble et l'envahit… 

Son téléphone vibre. Elle a reçu un SMS.

(La suite demain… bonne nuit les galopins ;) )

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Sur la terrasse des Marronniers

6 avril 2010

Votre main tremble en buvant le café. Nous sommes en terrasse, vous vous êtes placée face au soleil, une intention délicate qui vous permet de garder vos lunettes de soleil.

Nous nous tutoyons, parfois. Plus souvent, dernièrement. Il y a une hésitation, un sourire… "tu…"

Ici, j'ai envie de vous vouvoyer, de respecter la douleur discrète qui marque votre visage.

"Mon mari et moi nous séparons", avez-vous murmuré alors que votre fille était cramponnée à vous. Une princesse en larme refusant de lâcher sa mère, une princesse en larme entourée d'autres princesses en robe de bal, chez une Zoulou qui elle a encore son père. Une princesse triste, les yeux braqués sur ce dernier. "Son papa est parti depuis plusieurs semaines".

Ces quelques mots suffisent. Nous vous poussons doucement dehors. MamanZoulou a pris votre enfant sur ses genoux, assise par terre, elle l'enveloppe de ses bras et la berce en chantonnant. Le reste des princesse joue. Leurs robes à froufrous volent, rient, tourbillonnent. Votre fille reste un moment enveloppée, enveloppée de bras, de soie, enfouie dans une robe rouge, une robe de mariée, de reine, qui n'avait pas servi depuis longtemps.

Vingt minutes après votre départ, un texto vous parvient "tout va bien". La horde de princesse courait alors dans la maison sans qu'aucune ne reste de coté.

Aujourd'hui, nous buvons un café. La terrasse des Marronniers donne sur le seul rond point du centre-ville. En face à droite, un bazar asiatique. En face à gauche, une petite église charmante et trapue avec un clocher pointu. Pas loin, le bureau de tabac accolé au café concurrent, "le Brazil". Cette place est fleurie, passante. Oui, partout des fleurs, des fleurs dans des bacs, des fleurs sur des talus, ornant une charrue et suspendues aux lampadaires. Il y a la petite boulangerie qui fait du bon pain, et la grande, plus connue pour ses pâtisseries (les baguettes y sont systématiquement brûlées).

Nous sommes tranquillement assises, nous revenons sur les mois écoulés, sur R qui a également traumatisé votre fille, sur la neige et l'hiver qui ont rougi nos mains, sur la maîtresse géniale de nos filles, sur le carnaval à venir. Vos doigts reposent la tasse avec précaution. Ils tremblent légèrement, votre annulaire frottant pensivement l'index, comme à la recherche de quelque chose, d'une vieille habitude, d'une cigarette. Parfois, il ne faudrait pas grand chose pour que vous recommenciez.

Nous conversons doucement, le vent emportant les bribes de nos paroles jusqu'à la Marne si proche. Votre visage anguleux respire la détermination, et parfois seul le petit plis sur votre front laisse transparaitre cette fragilité qui vous accompagne.

Je ne vous poserai pas de questions. Sur votre mariage, votre divorce. "Mon mari et moi nous séparons". Cela suffit. Votre regard triste, celui, perdu de votre fille, cela suffit. Vous m'avez dit l'essentiel.

Le reste vous appartient.

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bends on the road

27 mars 2010

Bends on the road used to be romantic. They were ideas of fiction you read about in books, exciting aventures that would happen to you when you’d be older.

 

Today, you are older. There is an epipen in your fridge, your husband is hitting the bars after working long hours, your wife’s been cheating on you for 13 years, your mortgage is due and you can’t pay. Today, bends on the roads are harsh, they hit you plain and hard, bends in the roads are painful. There used to be joy, there will still be joy one day, and yes, sometimes great happiness waited for you behind the corner, the birth of your child, a lover’s revelation, the smile of a friend, the recovery of a close one. You know there are as many good things as there are bad things waiting for you as you turn on the road, but today, you have grown weary of life. 

 

You have your own road, in the corner of your mind, it’s a place very real which you haven’t laid eyes on for year. It is small and steep, there are trees and small houses on each side. When people ride it down, they can enjoy watching the sea from uphill, an immense, a dark blue moving mystery.

 

You only rode it once. That’s all it took for a bend on this one road to hit you hard. You broke your skull, you broke your shoulder, your flesh burned on the road. Your ear was slashed and blood tinted the asphalt. You lost consciousness and thought you were gone forever. There was a friend behind you, on her own bike. She caught up with you, ready for a joke, ready to make fun of your clumsiness, look at you, falling like a child and not getting up again. She left her bike on the side of a ditch and saw your body sprawled on the road. That’s all that was left, unconscious limbs and a growing pain that would never leave you. It is still there today, walking life with you and marking the light with it’s shadow.

 

When she saw you, your friend thought you were dead. For days she watched you fight, clinging to an invisible rope that got you back to the light. You came back damaged, you came back bitter and feeling unwhole. You too, for many years, thought that a part of yourself was left there. That life had taken something from you it shouldn’t have. That your hopes had died, slipping away from you with your blood  on that particular day. Through the pain, through the years of rebellion, of tears, of resignation, through the time it took you to grow up, your thoughts took you back to this one road that changed your life.

 

But you never did go back. Until now. 

 

You took the train and walked along the beach until you reached the small town whose name was burned in your mind. You took your time, the wind hissing in your ears, twirling your hair with sand and salt and life. You sat there for a while, watching the sea, taking the light in. Then you turned your back from it and faced the hill. You walked the road slowly. Your mind empty, your senses taking everything in, the smells, the sharp colours, the sense of peace and quiet invading your soul. 

 

Today you know that you were born that day. The person you’ve fought to become, who you are today, wouldn’t exist if not for this bend on the road. You may not be who you were set to become, there is a painful darkness laying within you, but overall you feel blessed. Your life didn’t stop. You carried on. You built yourself an imperfect life, as we all do. Your child almost died today, your husband is an alcoholic, your wife will sleep with anyone but you, your house might be taken away from you. You are pregnant after years trying, you just fell in love for the first time, you made up with your mother, your best friend survived cancer. 

 

You don’t know what is is that is changed in you, you don’t know for sure that anything has changed. You will keep on walking your life with its light and shadows, you will keep on having successes and making mistakes. This road in the countryside looks like any other road, it is meaningless to any one but you. It shouldn’t matter as much, yet you feel there is a slight shift within you, a door opened on peace and a promise of joy. That you will walk towards it remains a choice to be made. That you are there, that you have a choice, that you are free… it is the greatest gift of all.

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Regard

22 mars 2010

Il la regarde, ravi.

Elle est debout sur son lit, une longue chemise de lin sur son corps, ses cheveux encore ensommeillés, elle est debout les mains tendues. Son rire incendie son visage, la pièce, son rire coule en cascade le long des murs, la mange toute entière jusqu'au regard qu'il porte sur elle.

Comme toujours.

Il la regarde quand elle dort, blottie entre deux oreillers blancs, quand elle se perd dans son café, s'habille, marche, lit, quand elle parle de la vie, de tristesse, de joie, d'espoir. Il aime la regarder parler surtout. Les mots imprègnent son visage, lui donne vie. Ses mains partent dans une danse frénétique, ses yeux illuminés ressemblent à deux petites lunes noires.

Elle s'essoufle un peu, se penche en avant pour mieux se faire comprendre. Elle chante ses mots qui glissent sur sa peau à lui, lui qui ne retient qu'elle, que son visage, que la vie qui s'est emparée soudainement d'elle.

Elle s'arrête un peu agacée:

– Tu m'écoutes?

Oui. Non. Il lui sourit, penaud. Il entends la musique de ses paroles qui lui semblent aussi belle qu'elle, qui est plus que belle, sa lumière, la lumière de son coeur qui a pris possession de lui, de ce qu'il a de plus précieux en lui, qu'il garde farouchement et à jamais dans la liberté de son regard.

Elle est debout sur son lit. La lumière s'est emparée de son visage, de son sourire, de tout en elle. Le lit qui est au milieu de la pièce, le lit se battant contre les cartons et les paquets à déballer, et tant de meubles à déplacer.

Ils emménagent.

Tout a été emballé dans l'ordre le plus aléatoire. La rape à fromage cotoie la pipe de Monsieur d'un côté et un foulard en soie de l'autre. Dans un panier en osier, ses précieux flacons de crèmes et poudres sont mélangés avec l'huile d'olive, le safran et le thym.

Ensemble, dans ce joyeux désordre, ils trient, remontent les étagères et les commodes.

C'est le souvenir qu'il gardera d'elle. Aujourd'hui. Aujourd'hui que sa maison est vide et bien rangée. Il comble l'absence par des visites au cimetière et des promenades sur les bords de Marne. Il n'a pas retenu les années qui l'ont marquée, les cheveux gris, la maladie. Les derniers jours où son visage s'est creusé et la petite flamme dans son regard qui luttait pour ne pas s'éteindre.

Aujourd'hui il inspire, ferme les yeux… elle est là, debout sur son lit. S'il tend les mains, il pourrait presque la toucher.

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Les petits pas

16 mars 2010

Vous marchez à petit pas, avec précaution. 

 

Un manteau beige, un grand sac en cuir carré. Dedans s’y cache une brioche et un thermos de chocolat chaud. Vos cheveux sont soigneusement mis en plis, vos yeux bruns regardent le monde avec humilité et bonté. Vos yeux cachés derrière vos lunettes épaisses, qui se posent sur votre petit-fils avec attendrissement. Ensemble, nous marchons. Nous regardons mon fils et votre petit-fils dévorer leur goûter avec le même plaisir. Ils se ressemblent. Ils sont bruns, les traits fin, ils ont des yeux noirs au regard profond.

 

Souvent, nous ne nous parlons pas. Nous avançons en les regardant. Je vous dépasse involontairement, réalise que vous êtes derrière, et ralentis le pas.

 

– C’est que vous êtes grande! …

 

Vous souriez. Un jour aussi, vous avez été jeune, le dos plus droit, moins fatiguée. Le pas énergique et volontaire. Le pas affamé, sacrifiant tout pour ses enfants.

 

Au fil des mardis, nous avons appris à nous connaître. En silence. En confidences aussi. Vous m’avez raconté, les ménages, les gardes d’enfants. Feu votre mari qui travaillait sur les chantiers la semaine, et qui faisait des petits jobs ici et là en complément. La maison dont vous êtes propriétaire, dont vous avez payé chaque centime à la sueur de vos deux fronts. Les jours où vous regardiez vos enfants manger, sachant qu’il ne vous resterait pas grand-chose pour vous-même le soir.

 

– Mes enfants, ils ont fait des études, ils n’auront pas à s’inquiéter autant.

 

Je vous écoute. Vous continuez votre chemin tranquillement, votre regard, vos gestes débordant d’amour pour l’enfant qui vous accompagne. Que vous accompagnez. Ses parents sont occupés. Ses parents travaillent. Ils ont fait des études, ils ont un bon métier. Ils ont une maison plus spacieuse que la vôtre et ne se demandent jamais comment ils vont payer leur factures. Vous êtes heureuse. Et votre petit-fils, il faut bien que quelqu’un s’en occupe, alors autant que ce soit vous.

 

– Je ne fais rien de mes journées de toutes façons.

 

Nous arrivons sur la place centrale. Nos garçons lâchent leurs jambes et courent en cercles  tandis que nous nous asseyons sur un banc. Nous attendons en nous frottant les mains contre l’hiver. En attendant les autres, les enfants du mardi qui partagent la même activité du soir. Lorsque le groupe est complet, nous nous regardons en souriant.

 

– A tout à l’heure…

 

Nous nous recroiserons à peine, le temps de récupérer un garçon heureux et fatigué, le temps d’un sourire encore avant de partir chacune de notre côté.

 

Si je me retourne, je vous verrais marcher à petit pas derrière votre petit-fils, allant avec constance et sans jamais vous plaindre.

 

Parfois, je pense à vous. Peut-être m’accompagnez-vous aussi un peu…

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Les cheveux en pétard

12 mars 2010

Les cheveux en pétard. Une masse incroyable qui s'envole en frisottant, compacte, figée, libérant son visage grâce à un large bandeau noir.

Elle est impassible sur son siège, les yeux baissés sur ses mots croisés. Dans ses mains, un stylo "marketing", de ceux qu'on distribue dans les séminaires où qu'on trouve dans les grands hôtels. 

Deux boucles argentées à ses oreilles prennent la lumière qui traversent la vitre du train et la redistribue sur son visage lisse et sombre. 

De l'autre côté de l'allée, un homme la regarde. Il est jeune, un peu affalé sur plusieurs sièges, et il mâche un chewing-gum d'un air nonchalant. Il darde ses yeux sombres sur elle et attend qu'elle lève la tête.

Mes yeux vont de l'un à l'autre. C'est un jeu. 

Le visage de la jeune femme frémit, ses lèvres évitent un sourire, ses yeux résistent et s'accrochent aux mots qu'elle fait surgir sur le papier. Il sourit, ses yeux pétillent, il sait qu'il va gagner. Si elle ne le regarde pas maintenant, elle devra bien descendre du train, ranger ses affaires, se lever, regarder où elle va…

C'est un jeu. J'aimerai bien connaître la suite mais je dois descendre avant eux. Lorsque je me lève, je vois une émotion pourpre envahir le visage de la jeune femme qui est maintenant ouvertement amusée, les yeux toujours baissés.

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Les mains

9 mars 2010

A côté de moi, une paire de mains élégantes engourdies par le froid, mal réveillées.

Leurs ongles sont soignés, limés dans une courbe exacte et recouverts d’un verni discret. Les phalanges ressemblent au miennes, ce sont des mains fines et arquées. Seul un doigt porte un anneau, un cercle fin orné de pierres.

Les mains s’agitent, les mains discutent. Elles effectuent d’élégantes arabesques, se soulèvent, aériennes, avant de se reposer doucement. Elles ne sont ni lourdes ni disgracieuses et dansent au son des mots.

Peu à peu, les rougeurs s’estompent, les mains s’habituent à la chaleur du train. Elles se croisent sur un sac en cuir marron et continuent à converser gaiement avec leurs voisines, parfois encore soulevées d’un soubresaut, d’une exclamation qu’il faut absolument ponctuer.

Le train s’arrête, les mains se lèvent et quittent la rame. Je les regarde partir en me disant que je ne connais même pas leur visage.