Posts Tagged ‘fiction’

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Coquine canicule 2

23 avril 2010

Madame Adèle Vaugnard est une bonne voisine. Depuis qu'elle est à la retraite, elle arrose les fleurs de madame Arriège pendant chaque vacances, nourri le chats des Auroux , et s'occupe d'ouvrir et de fermer quotidiennement les volets des Doumonts dont l'alarme a rendu l'âme. De façon à ce que des voleurs en planque s'imaginent que la maison est encore habitée.


La résidence où elle habite est tranquille. Quelques rues propres et fleuries au sein desquelles les enfants jouent sans danger après l'école, de petites maisons standards dans des jardins en vis-à-vis. Tout le monde voit dans les salons des uns et des autres, tout le monde s'accorde sur la couleur des barrières et la taille des haies.


Avec la canicule  Adèle Vaugnard redouble d'attention. Il faut dire que, depuis le décès de monsieur Vaugnard, elle a beaucoup de temps libre, et cela fait du bien de s'occuper. Le temps passé hors de chez elle lui permet d'exister autrement que dans le deuil… Elle aide les mamans débordées, prend une limonade avec son club de tricot tous les jours à 17h00, et promène même le chien de son voisin de jardin, Paul Vignaut. Elle le soupçonne de la regarder d'un peu trop près lorsqu'elle lui tourne le dos, mais étant donné qu'il a la gentillesse de tailler sa haie une fois qu'il s'est occupé de la sienne, Adèle Vaugnard laisse les yeux de son voisin vagabonder (Adèle Vaugnard est une pragmatique…).


Aujourd'hui, elle s'est avisée que les menthes de madame Arriège manquaient cruellement d'eau. Elle a fait le tour de la maison et ramassé les quelques pots que sa voisine a laissé là avant  de partir en Bretagne. Elle laissait derrière elle son mari et sa fille et avaient emmené ses deux jumeaux de 16 ans et une dernière fille de 13 ans prendre l'air pur Vendéen. Madame Arriège était partie en confiance, laissant ses plantes aux mains d'Adèle, son mari au bureau et sa fille aînée dans les révisions.


Madame Vaugnard fait le tour de la maison avec lenteur. Le soleil darde ses rayons impitoyables et aveuglants, écrasant même jusqu'aux sons qui disparaissent sous la moiteur de l'air. Elle plisse des yeux et regrette ses lunettes de soleils oubliées négligemment sur la table de la cuisine. Elle ramasse rapidement les plantes, ne souhaitant pas prolonger son petit tour dehors, puis passe devant la vitre du salon, celle qui donne sur la rue et dont monsieur Arriège laisse les volets ouverts afin d'avoir de la lumière…


Derrière le canapé, deux jeans collés l'un contre l'autre… des peaux qui se touchent, des lèvres qui se frôlent, des mains et des cheveux qui se mèlent. Elle voit leur corps avant de reconnaître leurs visages, elle voit des attouchements timides et ardents à la fois. Sa bouche sur la sienne, ses mains sur sa peau, leur respiration haletante et la sueur qui ruisselle sur leurs corps encore si jeunes. Les jeans sont bien là, garant d'une certaine chasteté dans leurs attouchements, mais les hauts ont sautés. Ils sont peau contre peau, dans la chaleur étouffante, dans la moiteur existante. 


Madame  Vaugnard ne part pas, Adèle Vaugnard regarde…


D'abord, elle est interloquée : quoi, ceci, ici, eux, ensemble, le fils de Monsieur Doumont les mains sur la fille de madame Arriège… Elle devrait prévenir quelqu'un… taper sur la vitre? 


Elle est un peu gênée. 


Elle est un peu gênée mais elle regarde. Elle est un peu choquée mais ses yeux ne se détachent pas du spectacle. Les pots de menthes sont tombés de ses mains, la terre sèche se mêlant à la poussière du sol, et elle sent quelque chose se réveiller en elle, une sensation qu'elle avait oublié et qu'elle ne pensait pas retrouver un jour…


D'un pas résolu, elle tourne des talons et se dirige vers la maison de Paul Vignaut.

A suivre? (…)

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Coquine canicule 1

22 avril 2010

Tout part d'une goutte de sueur… 

Juillet 2003, la France vit les volets fermés. 

Elle est en seconde année de DEUG, elle doit réviser pour le rattrapage de septembre. Il a obtenu brillamment sa maîtrise, il a du temps. Mon fils va aider votre fille à réviser, à proposé le voisin du bout de la rue. C'est comme ça dans les villages. On s'entraide. On vide les boîtes aux lettres pendant les vacances, on prête sa tondeuse, on surveille les enfants qui jouent dans la rue.

Il est venu un peu à contre coeur. La petite morveuse d'à côté, il n'avait pas envie… Ils ne s'étaient pas revu depuis son bac, il y a deux ans, et il garde en mémoire l'image d'une fille intelligente mais complexée et granulée d'acné. Il fait si chaud, traverser la rue lui demande un effort considérable. Il arrive abattu de chaleur, écrasé par la lourdeur de l'air, moite et démotivé. 

Elle sort toute pimpante d'une douche à peine tiède "mais rafraîchissante quand même", elle a mûri, s'est affinée. Elle a changé de coupe de cheveux, porte un corsaire blanc et un débardeur en coton rouge et semble très à l'aise. Elle lui offre un rafraîchissement, valse gracieusement entre les placards de la cuisine et rit de son impossibilité à maîtriser les calculs électoraux. "Ppfffff au droit constitutionnel!" s'exclame-t-elle.

Ses cheveux à lui sont un peu long. Il écarte régulièrement ses mèches sombres en soufflant vers le haut, ou bien en passant ses doigts vers l'arrière et en haussant un sourcil inconsciemment.

Ils s'installent sur le canapé, près de la fenêtre sur rue, la seule aux volets ouverts car donnant sur l'ombre. La chaleur transperce les murs et les assomme malgré eux. Ils luttent pour se concentrer, il lui fait faire des divisions à la main. "Souviens-toi que tu n'auras pas droit à la calculette pendant l'examen". Elle s'applique, fait ses calculs en récitant quelques textes et se mordille les lèvres. Il trouve ça émouvant. Petit à petit il tombe sous le charme de ses yeux noisettes agrémentés de paillettes, de ses lèvres fines et allongées, de ses bras nus dorés par les quelques minutes quotidiennes passées dehors, "pour acheter le pain ou un truc dans le genre, mais pas plus. Pff, quelle chaleur"… Elle dit beaucoup "pfff", "mince" et "crétin", ("le correcteur est un crétin"), elle a un petit côté brut de pomme pas déplaisant tout en restant très féminine.

Une goutte de sueur perle de ses sourcils et glisse sur sa peau, hésite aux alentours des commissures de ses lèvres et continue à descendre le long de son cou, se perd dans le triangle où est également nichée une petite perle noire retenue par une chaîne en or, et continue à descendre jusque dans son décolleté. Sans hâte aucune, sans se presser. Il fait si chaud… 

Il regarde la goutte, le chemin qu'elle prend sur sa peau moite et il ressent le désir brutal et soudain de se pencher et de lécher cette eau salée, lentement, de bas en haut, du décolleté jusqu'aux sourcils en passant par le triangle, le cou, la commissure délicieuse de ses lèvres… C'est un désir soudain et subi, c'est une envie intense et inattendue.

Elle repart à la cuisine pour faire le plein d'eau fraîche. Elle marche sereinement pied nu dans la pénombre, il entend la porte du frigo et le tintement de bouteilles. Il en profite pour lui envoyer un SMS. "Tu danses dans les chiffres et le droit, j'ai envie de t'embrasser, tu es belle".

Elle revient. Les ressert en eau. Elle s'assoit dans le canapé en cuir noir et prend une longue gorgée en soupirant, en gardant le verre glacé contre la joue. Finalement elle le repose et bascule la tête en arrière sur le dossier en cuir. Elle est songeuse, elle continue à se mordiller les lèvres. A regarder le voisin en coin. Il est grand, noueux. Il a des yeux noirs profonds, la voix grave, le teint hâlé et des cheveux en désordre. Elle a envie de passer sa main dedans pour y mettre de l'ordre, un jour elle a été amoureuse de lui, très amoureuse, à en pleurer la nuit. Longtemps. Si longtemps. 

Aujourd'hui, elle ne sait pas. Aujourd'hui elle a vécu d'autres choses, rencontré d'autres garçons… Mais il fait si chaud, elle sent une langueur l'envahir, un désir dans le regard de l'autre aussi qui la trouble et l'envahit… 

Son téléphone vibre. Elle a reçu un SMS.

(La suite demain… bonne nuit les galopins ;) )

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Regard

22 mars 2010

Il la regarde, ravi.

Elle est debout sur son lit, une longue chemise de lin sur son corps, ses cheveux encore ensommeillés, elle est debout les mains tendues. Son rire incendie son visage, la pièce, son rire coule en cascade le long des murs, la mange toute entière jusqu'au regard qu'il porte sur elle.

Comme toujours.

Il la regarde quand elle dort, blottie entre deux oreillers blancs, quand elle se perd dans son café, s'habille, marche, lit, quand elle parle de la vie, de tristesse, de joie, d'espoir. Il aime la regarder parler surtout. Les mots imprègnent son visage, lui donne vie. Ses mains partent dans une danse frénétique, ses yeux illuminés ressemblent à deux petites lunes noires.

Elle s'essoufle un peu, se penche en avant pour mieux se faire comprendre. Elle chante ses mots qui glissent sur sa peau à lui, lui qui ne retient qu'elle, que son visage, que la vie qui s'est emparée soudainement d'elle.

Elle s'arrête un peu agacée:

– Tu m'écoutes?

Oui. Non. Il lui sourit, penaud. Il entends la musique de ses paroles qui lui semblent aussi belle qu'elle, qui est plus que belle, sa lumière, la lumière de son coeur qui a pris possession de lui, de ce qu'il a de plus précieux en lui, qu'il garde farouchement et à jamais dans la liberté de son regard.

Elle est debout sur son lit. La lumière s'est emparée de son visage, de son sourire, de tout en elle. Le lit qui est au milieu de la pièce, le lit se battant contre les cartons et les paquets à déballer, et tant de meubles à déplacer.

Ils emménagent.

Tout a été emballé dans l'ordre le plus aléatoire. La rape à fromage cotoie la pipe de Monsieur d'un côté et un foulard en soie de l'autre. Dans un panier en osier, ses précieux flacons de crèmes et poudres sont mélangés avec l'huile d'olive, le safran et le thym.

Ensemble, dans ce joyeux désordre, ils trient, remontent les étagères et les commodes.

C'est le souvenir qu'il gardera d'elle. Aujourd'hui. Aujourd'hui que sa maison est vide et bien rangée. Il comble l'absence par des visites au cimetière et des promenades sur les bords de Marne. Il n'a pas retenu les années qui l'ont marquée, les cheveux gris, la maladie. Les derniers jours où son visage s'est creusé et la petite flamme dans son regard qui luttait pour ne pas s'éteindre.

Aujourd'hui il inspire, ferme les yeux… elle est là, debout sur son lit. S'il tend les mains, il pourrait presque la toucher.

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Les cheveux en pétard

12 mars 2010

Les cheveux en pétard. Une masse incroyable qui s'envole en frisottant, compacte, figée, libérant son visage grâce à un large bandeau noir.

Elle est impassible sur son siège, les yeux baissés sur ses mots croisés. Dans ses mains, un stylo "marketing", de ceux qu'on distribue dans les séminaires où qu'on trouve dans les grands hôtels. 

Deux boucles argentées à ses oreilles prennent la lumière qui traversent la vitre du train et la redistribue sur son visage lisse et sombre. 

De l'autre côté de l'allée, un homme la regarde. Il est jeune, un peu affalé sur plusieurs sièges, et il mâche un chewing-gum d'un air nonchalant. Il darde ses yeux sombres sur elle et attend qu'elle lève la tête.

Mes yeux vont de l'un à l'autre. C'est un jeu. 

Le visage de la jeune femme frémit, ses lèvres évitent un sourire, ses yeux résistent et s'accrochent aux mots qu'elle fait surgir sur le papier. Il sourit, ses yeux pétillent, il sait qu'il va gagner. Si elle ne le regarde pas maintenant, elle devra bien descendre du train, ranger ses affaires, se lever, regarder où elle va…

C'est un jeu. J'aimerai bien connaître la suite mais je dois descendre avant eux. Lorsque je me lève, je vois une émotion pourpre envahir le visage de la jeune femme qui est maintenant ouvertement amusée, les yeux toujours baissés.

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Les mains

9 mars 2010

A côté de moi, une paire de mains élégantes engourdies par le froid, mal réveillées.

Leurs ongles sont soignés, limés dans une courbe exacte et recouverts d’un verni discret. Les phalanges ressemblent au miennes, ce sont des mains fines et arquées. Seul un doigt porte un anneau, un cercle fin orné de pierres.

Les mains s’agitent, les mains discutent. Elles effectuent d’élégantes arabesques, se soulèvent, aériennes, avant de se reposer doucement. Elles ne sont ni lourdes ni disgracieuses et dansent au son des mots.

Peu à peu, les rougeurs s’estompent, les mains s’habituent à la chaleur du train. Elles se croisent sur un sac en cuir marron et continuent à converser gaiement avec leurs voisines, parfois encore soulevées d’un soubresaut, d’une exclamation qu’il faut absolument ponctuer.

Le train s’arrête, les mains se lèvent et quittent la rame. Je les regarde partir en me disant que je ne connais même pas leur visage.

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Lever

5 mars 2010

Il s'est levé.

Elle se roule en boule jusque la fenêtre, emmitouflée dans la chaleur de la couette. Le store ne tombe pas jusqu'en bas, elle peut apercevoir une parcelle de jour qui éclairci lentement les mailles du balcon. 

Elle pourrait rester des heures à regarder ce rayon gris perçant les nuages, tout en respirant lentement l'odeur de l'autre et le reste de ses rêves.

Il est encore là. Elle reste allongée. Elle déteste les matins tardifs où elle doit attendre son départ. Pour ne pas le croiser dans le couloir grelottant. Le regarder boire son café, prendre sa douche en même temps que lui s'habille.

Elle aime avoir ses levers pour elle.

S'étirer voluptueusement dans le silence, choisir son rythme. Quitter le monde de la nuit, prendre le temps du réveil et accueillir le jour petit à petit. La radio qui baille avec elle devant un café, les chaussons qui traînent au sol, le bouton sur le front qu'elle regarde d'un air interrogateur. 

Il part tôt, d'habitude. Sa voiture l'attend en bas, dans la rue un peu givrée. Elle ne démarre jamais tout de suite, crachote et tousse tandis qu'il frotte ses mains et pousse le chauffage.

Elle, elle travaille à côté et ne commence qu'à neuf heures. Ensuite, elle attend sur sa chaise qu'on veuille bien lui acheter un crayon, une revue, un livre ou du canson. Ses journées sont calmes, sauf en septembre et à Noël.

La boutique ouvre plus tôt, à sept heures. C'est le gérant insomniaque qui s'en charge. Il gère les clients pressés qui viennent se procurer les nouvelles du jour. Puis, quand elle arrive, il part se coucher. Son lit est froid et il y tombe lourdement, encore habillé et les doigts noircis de l'encre qu'il a vendue. Il resurgira pour le déjeuner et elle pourra prendre sa pause. Grignoter un petit quelque chose sur son canapé en regardant la télé.

Les matins sont lents. Les après-midi sont plus animés, mais le gérant est avec elle. Ils se partagent les clients. Elle prend les étudiants en passe de manuels, il se charge des mères angoissées, inquiètes. Il les bouscule un peu, parle plus fort qu'elles en prenant des allures de dictateurs d'opérettes. Elles repartent les bras chargées de matériel, le portefeuille et le coeur léger. Rassurées et gonflées d'orgueil. Elles ont fait ce qu'il fallait, leur enfant ne manquera de rien, ce sont de bonnes mères.

Les étudiants sont moins compliqués. Certains savent déjà ce qu'ils veulent, un complément de cours, un essai compliqué ou une méthode que tous les autres, ceux qui savent, leur ont recommandé. D'autres sont plus désorientés. Ils ont une liste froissée à la main, ou cherchent un livre miracle, celui qui leur permettra de comprendre la matière. Elle leur parle d'une voix douce dans le parfum du papier neuf, ils consultent ensemble les étagères blanches où sont alignés les titres en rang de bataille.

Ses journées sont faciles. Elles coulent jusqu'au soir. 

Elle termine à six heures. Le gérant ferme à sept. Après quelques courses, elle retrouve l'appartement silencieux. 

Lui revient à temps pour l'apéritif, et là la parole vient enfin. Le rire aussi. Elle se blottit contre lui  et il laisse sa main se perdre dans ses cheveux noirs en lui racontant une histoire de boulot. C'est simple. Rien d'extraordinaire. L'Histoire ne retiendra rien de sa vie, certains la trouveraient vide et ennuyeuse, mais ça lui est égal, elle pense être heureuse et c'est le principal.

La porte claque. Il est enfin parti.  

Elle soupire longuement et repousse les draps. Une nouvelle journée peut commencer… le café, la radio, les chaussons qui traînent. La librairie et les étudiants, et le soleil enfin.

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The phone call

14 février 2010

 

It was only a couple months ago, when a mother made me cry.

It is my last day here, at work. I count trucks, I answer phone calls, I fill in charts. It’s pretty boring, but there is a pay check at the end of the month. 

I’m not really good at keeping a job. Not that I don’t work well. I show up, I do as I’m told. I blend in, I’m invisible. I guess I’m so good at making myself forgotten, people don’t miss me, once I’m gone. The temp agency already called me this morning. I’m to fill in for a maternity leave in a billing department, for a big insurance company. It’s a little closer to home, it’s slightly better paid, I think they did me a favor. No client of theirs ever complained about me. 

Except two months ago, when I cried at work. I cried at work, I cried in the subway, I cried in my car coming back from the supermarket. 

I don’t know how it started. I don’t know why. I have an older daughter, she’s seven, she’s never been a problem. She’s like me I guess, she’s nice and polite and behaved. Her grades are good, her friends are average, her teachers probably forget her from one year to the next.

My son, he’s different, he is smart and beautiful. 

My son, I don’t know what’s wrong with him. 

Until he was three, I never had any complaints. His nanny was a nice woman who looked after him and two little babes. He was the oldest, maybe he ruled over them a little. I guess he didn’t play much with them, they were too little. Maybe her house was his kingdom, and it was normal there, it was normal that he was better than adults at chess and other old board games. When you play on a board, your head is bent down. You don’t have to look at the person facing you.

His first year of school, it was hard. Not a week went by without having to defend him in the headmistress’ office. My son is not a mean child, my son is not violent. He would never hit girls. He would never refuse to cooperate. He would never know how to manipulate other children.

I couldn’t hear it, I refused the words, the way she looked at me with her silents questions and judgements. 

I do not hit my son. I am not hit on by my husband. 

That’s what she insinuated, with her silences and her watery eyes goggling me with annoyance. She started to hate me, and my child, and the problem we created in her school.

I, I was beyond hating her, for the guilt, the pain, for the words.

Slowly, I realized that all her words weren’t lies, and that my son wasn’t the same boy I knew than the one that went in her school. And I got depressed and lost my job, and I started temping.

Yet I hoped things would be better this year. We still wouldn’t take him to see a specialist, but he started karate. He was taught all about honoring his opponents and respecting others.

Then the letters started coming, from different mothers, one, two, three… Every week, a different one, for a different girl. This time, the words weren’t said to my face, they were written to the system, photocopied to me and sent by postal mail. Angry incoherent words read by many eyes, that burned my heart with pain and guilt and shame. 

And the last one came…

The last letter was a work of art. A work of worry, with well chosen phrases as precise as a scalpel. There was no anger, no confusion, just cold worried facts, a reminder of the law and a warning : once more, and we’ll go to the cops. 

It was a letter telling the story of a boy who hit a girl, a boy who put his hands around her neck and squeezed. A boy who manipulated other kids : you hold her like this, and I’ll hurt her. The words told the story of a horrible stranger and yet the stranger was my son. 

Your son needs help, your son must have the help he needs, your son deserves to become a balanced young man who respects girls.

That’s what the mother said, with her chiseled ways.

The system took over. 

Nowadays, every week, he sees a child psychiatrist, a psychomotor specialist, a teacher for « special kids », he’s had his IQ tested and had a whole psych evaluation.

My son is smart, very smart, but until two month ago, my son didn’t know how to play. He didn’t understand how kids in his class played, what were their rules, he felt excluded and he hit them.

Today, my son runs to school and laughs. There is still work that needs to be done, but already he is a changed little boy who know what it is to be carefree and to have friends. Already, he is on the path to freedom and happiness. 

Today, I can breathe, I can relax. And maybe who knows, people from my next job, they’ll see me and remember that I am there. Maybe they’ll want me to stay a while.

 

This mother, she made me cry. I think she saved my boy.

But I will never tell her. She tried to call me just now. I recognized her phone number from her letter, it hurt me so much I know it by heart, and I hung up on her. 

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La plage aux grains de café

28 janvier 2010
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Te souviens-tu de nos promenades sur la plage aux grains de cafés? Elle était plus isolée que les autres. Elle était moins mondaine, moins peuplée. L'atteindre était difficile. Le sable granuleux refusait de devenir fin et blanc, il collait en mosaïque à nos pieds, chaussures, ou sacs. Il semait ses couleurs salées dans nos affaires, exaspérant nos mères, nous exaspérant plus tard lorsque nous sommes revenues avec nos enfants. Eux aussi ont du se rincer dans une bassine tiède avant de gagner le droit d'entrer dans la maison. 

Il n'y avait pas vraiment de parking. Il n'y avait pas vraiment de route. Sur le flanc de la colline, attirée par le vertige de la falaise, le vent nous poussait vers la mer fracassant les rochers. A gauche, la sécurité de la terre et du roc. A droite, fougères et ronces surmontant le vide. Nous marchions doucement, notre pas sûr de précautions et d'adresse, notre corps n'oscillant jamais plus que nécessaire.

Depuis, ils ont bétonné. Ces agriculteurs tournés vers la terre, quelqu'un leur a démontré à force de chiffres que les plaisanciers ne se bornaient pas à encombrer leurs routes et effrayer leurs vaches. Les touristes dépensent de l'argent. Alors, aujourd'hui, je rejoins le sable de la plage aux grains de café en longeant la route. 

Le sentier que nous dégringolions existe encore, les jeunes s'y défient en riant. Heureusement pour moi aujourd'hui, une pente douce a  été aménagée et me permet de rejoindre ce sable jamais sec. Je me hisse sur un rocher, et je reste immobile. Je reste dans l'odeur du sel, dans le son des vagues. Souvent, les enfants de mes enfants ramassent des coquillages et les ramènent dans leurs chaussettes. Une fois rentrés, une fois rincés, ils feront des roudoudous, avec leurs mères. Ils caraméliseront le sucre, feront fondre du beurre, et rempliront leurs coquillages de ce mélange délicieux et brûlant. Ils les laisseront reposer sur le rebord de la fenêtre, attendant avec impatience de pouvoir y coller leur langue.

Sur la plage, les mères cherchent une autre sorte de coquillage. Nous aussi, nous sommes restées courbées dans le sable, fouillant le ressac à la recherche de grains de cafés. Ces coquillages minuscules, blancs striés de beige. Autour de nous, les pêcheurs du dimanche ramenaient des moules, des couteaux, des crevettes ou des coques. Nous étions peu à chercher ce coquillage, et nos récoltes étaient irrégulières : tant que nous en trouvions un, nous étions contentes. Nous ne parlions pas. Nous partagions ce silence coupé par le  chant du vent sur lequel s'harmonisaient les vagues et les mouettes. 

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En donnant la vie à nos enfants, nous leur donnons la mort. Il n'est rien qui puisse y changer, nous même sommes dans notre propre course contre la montre, nous gravissons notre chemin vers une seule issue, vers l'absence, l'invisibilité du monde des vivants. Les croyants voguent vers un "autre chose" de meilleur et de lumineux, ou, selon les âges, de parfois brûlant et terrifiant.

… En nous mettant à la vie, nos mères nous ont condamné à mort. Les seules choses qui nous survivent sont les marques que nous auront infligées au monde. La plage aux grains de café sera encore là longtemps après nous. 

Je ne crois pas être immortelle à travers mes enfants, je n'oserai leur faire porter ce fardeau terrible d'être la continuité d'une pesante famille, aussi lourde que l'aube de l'humanité. 

Mes enfants ont des racines qui plongent profondément jusqu'aux entrailles de la terre. Ils les connaissent, les explorent, mais sont libres de s'en éloigner. Ils sont libres d'être qui ils sont et non ce qu'il faudrait qu'ils soient.

Mes enfants font partie de la vie qui palpite sur la terre, ils sont le vent du renouveau qui nous balaiera sur le côté sans regrets. Si je parviens à les libérer de nous, si je parviens à leur permettre de suivre leur propre chemin, alors j'aurai peut-être réussi à les sauver.

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Poem

24 janvier 2010

She looks upon the wind,

Eyes closed.

Salt on her lips, 

Waves crashing,

To neverness,

Her arms reaching out.

Storms are beautiful,

Alive.

She feels its power

It's strength pushing her

The edge is near, 

Her feet move, she lost control.

Stop.

Crushed against a rock,

Granite. Cold, anchored,

Immovable.

She's safe.

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Thérapie

9 janvier 2010

Contrairement à toi, Alice est allée au bout de sa « thérapie ». Elle a fait le travail. Une fois par semaine, toutes les semaines, dans le bureau d’un psy. Elle a demandé à faire une psychothérapie « cognitive » : Connais-toi toi-même, connais ton histoire, serre le mord et avance.

 

Semaines après semaines, mois après mois, elle s’y astreint. Elle prend le métro, la ligne 3, jusqu’au bout. Elle descend à Levallois, marche un peu et arrive face à une lourde porte en bois dont la peinture verte s’écaille. Il y a un code, puis un interphone. L’entrée est lumineuse, elle voit des plantes dans l’arrière-cour mais ne s’en est jamais approchée. Elle prend l’escalier de droite et monte au premier.  Les marches aussi sont en bois, recouvertes d’un tapis sombre auquel elle n’a jamais prêté beaucoup d’attention. Elle regarde en l’air, vers le palier puis la poignée de la porte. 

 

Alice essaye d’arriver cinq minutes en avance. Pour avoir le temps de se poser. D’atterrir. En entrant dans la salle d’attente, déjà, elle se dépouille du monde extérieur. Au départ elle se défait d’un simple voile, d’un souffle inaudible lui permettant d’entrer dans la légèreté. Au fil du temps, les couches cèdent les unes aux autres, le travail se fait. Elle parle. Elle se tait. En face, une paire de lunettes hoche la tête. Opine. Pose des questions. Prend la parole parfois. Elle n’est pas toujours d’accord, elle argumente. De retour chez elle, elle réfléchit. 

 

Le plus gros des progrès se font chez elle.

 

Mois après mois, année après années, Alice se défait de toi, de vous, de votre histoire et de celle d’avant, de ton histoire avec ta mère et de celle de ta mère avec la sienne. Elle se défait de vous et se réconcilie avec elle-même.

 

Elle est forte, ta fille. Elle suit son chemin et accepte qu’une partie n’en soit pas tracée par elle-même. Elle avance. C’est difficile, parfois, de ne pas lui en vouloir.

 

Un jour, elle ne s’installe pas. Elle garde son manteau, son sac sur ses genoux, les mains sereines. Elle est calme, détendue. 

 

Voilà, je ne viendrai pas la semaine prochaine. Cela fait trois ans que vous occupez mon mardi soir, avant, pendant, après, maintenant c’est terminé. Il ne s’est rien passé de particulier, mais je sais. Je reviendrai peut-être vous voir. Je ne dis pas que je vais y arriver toute seule. Mais je crois que c’est bon, je peux marcher sans canne. 

 

Le visage en face d’elle enlève ses lunettes et sourit.