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Rosalie ne connaît pas le son de sa voix

9 mars 2012
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Les mots s’abattent sur Rosalie en une avalanche brutale. Il n’y a pas d’issue possible, pas d’alternative. Elle laisse les cris fondre sur elle, le son siffle l’air, franchit l’espace à en égratigner sa peau et ronger sa confiance en elle. La voix qui la domine résonne rageusement, chaque virgule creuse un bleu sur son âme et chaque point défonce l’espoir.

Rosalie ne sait pas : la douceur d’une respiration entre un chant amoureux, le ronronnement des câlins doux maternels, le réconfort d’un rire chaleureux.

Son âme se blottit en elle, Rosalie aimerait se réfugier dans le noir, trouver l’oubli d’un coin de la cuisine, se réfugier sous la table, dresser des murs entre la voix et elle, interposer des objets faute de distance.

Lorsque la voix enfin se tait, les mots restent.

Rosalie connaît les tempêtes d’adjectifs, l’amertume des adverbes, la grêle martelant ses tympans de doubles négations, Rosalie maîtrise la grammaire de la haine, l’orthographe de ce qu’elle ne sera jamais assez et de ce qu’elle est trop, l’envie d’être sourde. Sa vie est une succession d’acouphènes, elle ne sait si elle craint le tonnerre des orages violents ou le silence de l’après, celui des pièces vides et de son cœur au sein duquel résonne l’écho d’un cri, grandissant, à s’en déchirer les cordes vocales.

Rosalie ne connaît pas le son de sa voix, l’idée de mots dont elle serait la propriétaire lui échappe, la notion de valeur, de respect, de dignité, n’existe pas. Rosalie ne possède qu’une maigre partie du dictionnaire, celui qu’on a bien voulu lui transmettre, Rosalie rêve d’être muette pour ne jamais, jamais parler ainsi à ses enfants.

Petit à petit un jour peut-être, Rosalie trouvera les pages oubliées, les mots effacés qui retrouveront goût et substance. Elle ne sera ni trop ni pas assez et ses lèvres apprendront le sourire radieux des lettres amoureuses et aimantes. Petit à petit un jour peut-être, Rosalie quittera le monde de l’enfance et fermera ses portes sur les blessures violentes qui l’auront pourtant forgées.

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