Posts Tagged ‘enfance’

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Eux

16 mars 2019

Elle glisse de l’un à l’autre, leurs visages penchés et concentrés, ses enfants, le cœur gonflé, elle fixe cette image en elle.

Ils se parlent par intermittence, de passent un épluche légume ou quelque condiment. Elle aime tant les regarder ensemble, souvent elle marche un peu en arrière et remplit ses yeux de ce portrait, lui si grand et un peu trop fin, elle plus petite et dont les pas s’accordent aux siens. Alors qu’ils avancent ils se tournent légèrement l’un vers l’autre et ponctuent leur conversation de gestes amples et convaincus.

Elle aime leur grâce et leur complicité. Ce soir c’est pour elle qu’il cuisinent, joyeux anniversaire maman, ses deux ados parfois mutiques et étranges, le soir est calme et le ciel transparent, ils sont ensemble.

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Cachette

10 mars 2019

– Chut!

Les deux complices essaient d’arrêter de pouffer dans le long couloir du vestibule. 

Elle a fait un tour aux cuisines et lui à la cave, ils serrent leur butin contre eux dans l’obscurité de la nuit naissante.

Comme autrefois ils empruntent le passage sur le côté, longent un pan de bâtisse avant de se trouver devant ce qui devrait être l’entrée. Un grand et haut bosquet formant un ovale et entouré d’une haie de cyprès. Tout en face, de l’autre côté, la même création marque l’angle de la maison.

Cependant, ils ont toujours délaissé de second bosquet, préférant celui-ci plus ensoleillée en journée.

Elle pose son panier, passe devant et cherche à tâtons entre deux troncs, grinçant et soupirant des dents avant de trouver. Ses bras écartent les branches et elle se faufile à l’intérieur du bosquet.

Trois ans…

La dernière fois qu’ils se sont ainsi cachés, ils avaient quatorze ans. C’était leur rituel quotidien pendant les vacances,  dès que les adultes devenaient trop sérieux ou qu’une corvée de vaisselle les attendaient, ils partaient en douce et filoutaient le temps. Aujourd’hui il se sent ému et heureux de retrouver sa complice… devant ses yeux pétillants  et ses long cheveux noirs, il est un peu intimidé, assez troublé. 

– Alors, tu viens?

Il rit à son tour et obtempère.

En furetant au sol, ils retrouvent les grosses pierres qui leurs servaient de siège. Ils enlèvent la mousse et les regroupent, s’asseyent et sortent les victuailles. Lui une bouteille de vin rouge et un tire bouchon, elle deux verres, une miche de pain, du Cantal et un couteau. Ils trinquent, dégustent, et se sourient. 

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Chaleur d’été, sommeil d’enfants

24 juillet 2013

La chaleur étouffante lui paraissait avoir escaladé d’heure en heure, rampant de pièces en pièces et imposant sa chape au corps et au sens, jusqu’à ralentir l’esprit et obligeant à la torpeur. Coincée entre l’armoire et la fenêtre ouverte sur l’absence de vent, Solange veille la nuit. Ses enfants sont installés sur les canapés du salon, qui reste encore la pièce la plus fraîche de la maison. Immobiles et dans des postures improbables, ils dorment profondément quoique haletant de sueur. Ils semblent avoir été terrassés soudainement de chaleur, même si chaque soir lui offre cette image de l’enfance, ses petits happés brusquement par les rêves, qui du livre encore ouvert sur le torse, du bras s’évadant du matelas et traînant au sol, des jambes en étoile de mer reflétant les mains nonchalamment oubliées derrière la tête. Une seconde éveillé et la suivante happés par les songes.
Cette facilité au sommeil l’émerveille. Le repos s’impose à eux avec une précision quasi administrative, sans doute à cause de la routine rigoureuse qu’elle leur a offert, 19h00 à table, 20h00 histoires puis lecture, 21h00 extinction des feux. Lorsqu’elle arrive tard à cause d’un train contrariant et qu’elle passe embrasser leurs fronts et caresser leur cheveux, elle regarde longuement leurs visages, écoute leur souffle paisible, le pincement au cœur de n’avoir pu partager quelques moments avec eux. Pourtant cette routine lui apparait comme indispensable et indiscutable, les petits ont besoin d’habitudes, de repères, leur sommeil est sacré.
Mais si le cadre est rigoureux, les règles y sont libres, les enfants de Solange grandissent en bruits de rires et de disputes, d’aventures, de poursuites et de caches-caches, d’anecdotes incroyables et extraordinaires partagées au milieu des escaliers…
Ces instants du soir sont précieux et elle s’astreint à être à l’heure, quitte à amener « des devoirs » qu’elle fera assise en tailleur par terre avec un dîner léger à grignoter.
Ce soir la chaleur l’oblige au rien.
Solange est arrivée tôt, les oreilles en vertige d’une climatisation mise au maximum et quasi exsangue qui avait sifflé d’épuisement toute la journée. Les jambes lourde du trajet en train, debout dans la fournaise et la transpiration des autres.
Les enfants étaient énervés, ils avaient eu chaud, il faisait lourd, pas une brise pour soulager l’emprise irrespirable de l’attente avant un orage.
Elle passe la main par la fenêtre, hors de la maison, et sent l’air qui se rafraîchi : il y a deux mondes, celui de l’intérieur dont les murs irradient de chaleur, et celui de l’extérieur osant petit à petit la fraîcheur.
Solange fini par installer un matelas d’appoint au sol et s’installe près du sommeil de ses enfants. Dormir en haut serait impossible, il n’y a que poussière brûlante et irrespirable.
Lorsqu’enfin l’orage explose et envoie ses bourrasques bousculer l’existant, les yeux de Solange se ferment, bercés d’une pluie lumineuse et fracassante portant la fin de cette journée caniculaire.

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Rosalie ne connaît pas le son de sa voix

9 mars 2012
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Les mots s’abattent sur Rosalie en une avalanche brutale. Il n’y a pas d’issue possible, pas d’alternative. Elle laisse les cris fondre sur elle, le son siffle l’air, franchit l’espace à en égratigner sa peau et ronger sa confiance en elle. La voix qui la domine résonne rageusement, chaque virgule creuse un bleu sur son âme et chaque point défonce l’espoir.

Rosalie ne sait pas : la douceur d’une respiration entre un chant amoureux, le ronronnement des câlins doux maternels, le réconfort d’un rire chaleureux.

Son âme se blottit en elle, Rosalie aimerait se réfugier dans le noir, trouver l’oubli d’un coin de la cuisine, se réfugier sous la table, dresser des murs entre la voix et elle, interposer des objets faute de distance.

Lorsque la voix enfin se tait, les mots restent. Read the rest of this entry ?

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« La Compa » (Le Churchill)

20 septembre 2011
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C'était un jeu entre eux autrefois.

Leurs points de rendez-vous étaient codés, seuls les membres du groupe pouvaient comprendre. Ils se donnaient rendez-vous "Place Pereire" et non Place de Maréchal Juin, et allaient boire un verre au "St James", autrement connu comme le James Joyce, ou encore au "Churchill", campé devant l'arc de Triomphe sous l'enseigne du Sir Winston. Seuls Le Saint-Cyr et le Parc Monceau avaient droit à leurs appellations propres. Le parc abritait des promenades confidences limitées au duo, trios ou quatuors, de préférence par temps gris ou encore le dimanche, à l'ouverture, pour éviter la cohue.

Il leur arrivait parfois de donner rendez-vous à des amis étrangers à leur groupe, qu'ils perdaient par fausse inadvertance dans Paris avec leurs lieux inexistants. Les garçons en jouaient en semant des filles trop pressantes, et les filles en riaient alors que leurs prétendants dépités n'arrivaient jamais au rendez-vous. Ils partaient à Lyon avec une carte de Paris et retrouvaient malgré tout le quartier Latin, où encore s'évadaient à Lourdes ou à vélo sur les routes de France avec un simple sac et une boussole.

Ils, c'était nous.

Nous étions nombreux et peu à la fois, plusieurs noyaux coexistant, soeurs, cousins et amis d'enfances, ceux de Chaptal, Carnot ou de St Ursule, ou encore les "expatriés" de Levallois.

Parfois, les garçons se retrouvaient autour de Top Gun et recréaient la bande son tandis que les filles préféraient fumer des cigarettes sur le toit en rêvant études et vacances. Le monde était à nous et nous le refaisions des nuits entières dans des canapés affaissés aux relents de "cervelle", Gin-Baileys-grenadine (jamais plus!), sous lesquels la télécommande s'était égarée, ou encore à trois heures du matin, assis au milieu d'une rue pavée, sous les éclairages publics et dans l'inconscience des voitures tardives.

Sympathisants de droite et de gauche se déchiraient autour de la direction des taux d'intérêt et de l'utilisation des budgets publics mais le conflit au Moyen-Orient était résolu, sauf avec un récalcitrant bien sûr et il fallu un jour convenir d'honnir le sujet. Nous lisions le Monde et le Figaro et regardions les nouvelles du vingt-heure. Nous construisions des châteaux tout en donnant du whiskey aux poissons rouges, "pour voir", nous tombions amoureux dans des overdoses de nuits blanches et de café en cherchant des citations intelligentes pour retranscrire nos émois.

Le bac approchait, les préparations et séparations à venir aussi. Certains se marièrent, certains se brouillèrent, le groupe s'est dissous avec le temps mais les noyaux sont restés, et aujourd'hui grâce à Facebook ou Foursquare, d'autres liens réapparaissent en douceur nostalgique.

En ce moment, je passe beaucoup devant le Churchill, et je savoure les chemins du Parc Monceau aussi, avec à chaque fois une pensée immense vers vous tous : à bientôt… (autour d'un drink

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Rosalie

16 juillet 2011

 

Rosalie enfouit ses secrets au plus profond d’elle même, ses mots tus, ses petites souffrances et malins plaisirs, les désirs qu’il ne faut pas avoir, les questions qu’elle n’ose pas poser aux adultes, les regards qu’elle aimerait qu’on porte sur elle et les rêves qui lui semblent si grands que jamais elle n’oserait se pencher pour leur donner vie, de peur d’être engloutie, d’être dévorée par une frénésie gourmande et destructrice, quelque chose d’intense qu’elle devine sans comprendre ou qu’elle comprend sans deviner, elle n’a que sept ans, des cheveux bruns tous raides qui tombent sur ses tâches de rousseurs et des yeux sombres et brillants, elle est à peine née et déjà elle marche sur un manteau d’inavoué qu’elle refoulera et fuira, comme tous les autres, comme nous les autres dont les fondations reposent sur nos névroses inconscientes qui nous ont façonnées et qui nous définissent, comme sa mère aussi qui ne pousse pas la porte vers la délivrance, l’affrontement, la thérapie, sa mère dont elle retrace les pas et de qui elle a appris le mensonge, l’évitement de soi, dont elle lit les larmes de la veille sans y penser, sa mère à qui elle ressemble comme toutes les petites filles veulent devenir leur mère, porter des talons hauts et se déplacer à travers la vie arborant une assurance complexe et vacillante, sauf que Rosalie peut-être pourra être sauvée, il suffirait d’un faux pas pour retomber dans la justesse, changer de route, elle ne sait pas tout cela alors qu’elle continue à empiler ses silences et blessures et ses rires qu’elle n’ose pas, oui il suffirait peut-être d’un simple souffle en elle pour qu’enfin tout respire comme l’herbe et l’étang et les arbres dehors qui se redéploient sous une pluie d’été chaude et bienfaitrice, après tant de jours assoiffés la nature se redresse et exhale son rappel enivrant qu’elle peut survivre à tout et surtout à nous.

Enfermée dans sa chambre, Rosalie regarde. L’eau tombe d’un ciel lourd et gris relâchant malgré lui par endroit un souvenir du soleil. L’obscurité définit le paysage du jardin familial, le vent secoue et gémit.

Ses cheveux fins sont collés à son front contre la vitre froide sur laquelle des gouttes mènent leur flou en lumière. Ses yeux regardent, inlassablement.

Elle n’enfouit rien, ne souhaite rien, ne songe à rien. Elle s’ignore.

Cet instant est simple.

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Alice

2 juin 2011

Je n’ai pas eu peur lorsque papa est parti. Je savais qu’il nous reviendrait, et que s’il avait besoin de ce temps hors du deuil de sa femme, ce n’était pas nous qu’il quittait. Je savais que je ne perdrais jamais mon père, il était dépourvu de cette fragilité en vertige de maman. S’il se mêlait rarement de notre « éducation », il savait adoucir certaines restrictions d’un regard, d’une ébourrifade dans les cheveux, voire parfois d’un contournement manifeste des décisions de maman.

Au fil des mois, alors qu’ils pleuraient tous les deux en absence l’un de l’autre, l’oxygène et la vie s’est retirée de notre maison à un point tel que Matthieu et moi avons rejoint leurs silences. Alors que Matthieu a continué à s’imaginer chevalier et guerrier, ses gestes ont perdu en amplitude. Ses voitures roulaient toujours dans sa chambre, ses rêves se cognaient déjà contre les quatre murs de son domaine, mais ce porte fermée et sans que rien ne perce vers l’extérieur. Nous avions isolé Matthieu de nos souffrances, et il s’est de lui même coupé de nos névroses pour survivre et s’accomplir hors de nous.

S’il n’avait pas été marqué par la dépression de maman, le départ de papa a créé une faille en lui. Lorsqu’il venait nous chercher le vendredi soir ou le samedi matin, il le guettait du balcon pour ne rien rater de son apparition. Dès l’ombre de son couvre chef décelée, il buvait des yeux la progression de papa jusqu’au portail de l’immeuble, puis s’élançait vers la porte du palier qu’il faisait voler grande ouverte, accroupi contre les barreaux des escaliers, il attendait. Il ne descendait jamais, il restait à regarder son père progresser vers lui comme si chaque pas était une réassurance, une preuve que son père l’aimait et faisait le chemin jusqu’à lui, jusqu’à ce qu’enfin il puisse s’accrocher à ses jambes et le serrer aussi fort que possible.

Maman disparaissait dans sa chambre, la débandade de fenêtres et de porte d’entrée était pour elle un signal. Nous ne la voyions pas avant de partir, et lorsque papa nous rédéposait dimanche, elle attendait son départ avant de venir nous accueillir.

Lorsque papa est parti, nous sommes resté seuls faces aux absences de notre mère. Nous ne manquions de rien matériellement, maman se souvenait parfois du minimum et le cercle bienveillant qui s’était créé autour de nous veillait au reste.

J’ai moi-même appris à faire nos sacs pour nos weekends et à faire les menues courses dont nous pouvions avoir besoin. Acheter du pain pour le petit déjeuner, quelques fruits et légumes pour le quotidiens, devinrent des actes habituels et tû. Ainsi nous pouvions continuer. Ainsi je pouvais attendre que papa revienne vivre chez nous, je n’ai jamais douté de son retour, ainsi je pouvais attendre que maman revienne parmi nous, il m’a fallu des années pour me guérir de l’angoisse de sa tristesse et de la culpabilité de ne pas avoir été suffisante à combler sa douleur, ainsi je pouvais offrir à Matthieu une enfance plus apaisée que la mienne même si particulière, ce qui lui permettrait de grandir avec des moindres failles.

Je n’avais personne, moi, pour me tenir la main et essuyer les larmes qui coulaient le soir et ne s’arrêtaient qu’avec le sommeil. (pardon si ce texte est trop noir, il s’insère dans un ensemble que j’espère plus lumineux. En tout cas j’y travaill – aujourd’hui de ma voiture sur un petit téléphone…)