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Lucile.2 (Grandefousque)

6 octobre 2009

Grandefousque, Chapitre 2.2

Curieuse, Lucile était sortie de son lit. Désorientée, ses pensées flottants toujours dans le royaume des rêves, elle sentait à peine ses pieds nus contre la pierre rapeuse des escaliers. Elle n'avait plus qu'une dizaine de marches à franchir lorsque Poulpiquet, le valet de son père, s'était précipité dans l'entrée. Essayant de comprendre, elle avait regardé le petit être au corps tordu se battre avec obstination contre la lourde porte en bois aux portants en fer forgé. Le manoir disposait de plusieurs entrées, mais Lucile n'avait jamais vu cette porte ouverte. Poulpiquet lui avait dit un jour que personne n'en avait franchi le seuil après sa mère. 

Sa mère la portant dans ses bras, entrant dans leur demeure pour la dernière fois. 

Il y avait eu un grincement sinistre, les gonds avait enfin cédés et une bourrasque de vent glacé s'était engouffrée avec fracas, accompagnée de feuilles et de branches mortes. Clignant des yeux, Lucile n'avait d'abords rien vu. Puis, une femme était apparue. Elle avait discerné son ombre, une silhouette fine enveloppée d'un manteau et surmontée d'un chapeau marron, un sac sur le dos, d'autres dans ses mains. Pas de visage, quelques cheveux blonds et des lunettes. Elle s'était avancée de quelques pas et Poulpiquet s'était à nouveau débattu avec la porte afin de la fermer. Les sifflements de la tempête s'étaient assourdis, l'inconnue avait fixé Poulpiquet, la bouche sévère entrouverte, les traits figés et ironiques.

— Je vois qu'il a toujours son korrigan de compagnie.

Poulpiquet n'avait pas répondu se contenant de lever la tête avec défiance. Puis, il avait glissé un regard paniqué vers Lucile, réalisant enfin sa présence. De surprise — de choc peut-être? — les mains sèches de l'inconnue s'étaient ouvertes et ses sacs étaient tombés à terre. 

— Va chercher le professeur, avait sifflé Poulpiquet à l'intention de Lucile.

"Le professeur", pas "ton père", avait noté silencieusement Lucile. 

Elle avait tourné des talons, la petite fille en chemise de nuit, elle avait grimpé les marches jusqu'en haut, sous les toits, là où son père se réfugiait le soir près d'un feu lorsque le sommeil se refusait à lui, pour penser à sa femme morte tragiquement. Là où un portrait d'elle souriait encore et où l'odeur des roses imprégnait les tapis au sol. 

Après elle ne savait pas. Obéissant docilement, elle était retournée se coucher et s'était rapidement endormie malgré des éclats de voix. Elle aurait aimé rester et écouter, le manoir avait tant de coins sombres qu'il n'était pas difficile de s'y cacher, mais quelque chose dans le regard de son père l'avait presque effrayé. Comme une douleur animale, mêlée de peur et de colère. Elle s'était endormie donc, bercée par la tempête rageant autant dehors que dedans.

Et ce matin, l'inconnue avait disparu, Poulpiquet vaquait discrètement, presque trop efficace pour être honnête, et son père s'était enfermé dans sa bibliothèque. Elle pouvait l'entendre aller et venir, claquant les livres sur les tables, tournant les pages, à la recherche de quelque chose, une ligne, un mot, un secret qui se serait caché entre les pages jaunies de manuscrits qu'on ne trouvait nul part ailleurs.

Du moins, c'est ce qu'elle imaginait, toujours allongée par terre, son doigt traçant des cercles dans la poussière, son esprit luttant contre la musique assourdissante qui cognait sa tête. Ses pensées commençaient à divaguer vers des objets tels qu'un balai et une éponge… Avec assez de volonté, on pourrait peut-être remettre cette pièce en état… en lavant les vitres, peut-être qu'on y verrait plus clair.

Tout à coup, Lucile eu un sursaut. L'obscurité régnant n'avait rien à voir avec la saleté des fenêtres. Cette idée prit forme avec force.

Elle se leva et alla pencher la tête dehors. Un amoncellement sombre tournait lentement au-dessus de la forêt. Jamais le ciel ne lui avait paru aussi bas et menaçant. La cime des arbres semblaient pouvoir les toucher et l'air était si oppressant que Lucille eu du mal à respirer.

Papa va partir.


Pourquoi avait-elle pensé cela? Il y eu comme un déclic, comme une idée lumineuse, une évidence qui s'imposait en elle. Cela était déjà arrivé. Le ciel s'obscurcissait, Mélanie Nuage arrivait avec son panier de provision, son père et Poulpiquet disparaissaient une ou deux heures. Jamais très longtemps. D'ailleurs, le ciel ne restait jamais sans lumière de façon aussi persistante. En général, lorsque elle entendait le chant précurseur de Mélanie, tout était redevenu normal.

Comment ne l'avait-elle pas remarqué avant? Et pourquoi la lumière ne revenait-elle pas cette fois-ci?

    C'est l'heure des hirondelles

La gigoudine gigoudaine,

C'est la ronde des belles du ciel,

La gigoudine gigoudain.



Lucile dévala les escaliers pour aller à la rencontre de Mélanie.

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Lucille (Grandefousque)

22 septembre 2009

Grandefousque, Chapitre 2. Première partie

Lucile entendait les chants. Depuis aussi loin qu'elle puisse se souvenir, elle avait été bercée par des voix qu'elle seule semblait percevoir. Elle rêvait souvent que sa mère lui parlait à travers la musique qui l'accompagnait en permanence, qu'elle n'était pas vraiment morte mais s'était transformée en notes légères qui veillaient sur elle. Parfois, c'est à peine si elle les entendait, elle devait tendre l'oreille si fort que son cou la lançait, et il lui semblait que la musique ne continuait qu'en elle. Lucile avait toujours su qu'elle était spéciale. Les quelques enfants qu'elle avait côtoyés ne semblaient pas avoir la même vie solitaire qu'elle. Ils avaient des amis, une grande famille, ils allaient à l'école et couraient à travers champs en riant à coeur joie. Ils ignoraient l'obscurité mystérieuse de la forêt, sa beauté envoutante lorsque des rayons perçaient à travers les branches, la surprise délicieuse qu'on éprouvait à découvrir une nouvelle clairière. La fillette qui vivait au coeur des arbres leur paraissait bien étrange, avec son regard vert si direct et ses long cheveux sombres. Elle était un peu trop grande, un peu trop mince… 

Lucille aurait aimé avoir des amis qui puissent la comprendre, mais les jeunes villageois était trop différents d'elle. Toutefois, malgré sa solitude, elle était heureuse et  n'aurait changé de vie pour rien au monde. Elle aimait parcourir la forêt à l'écoute de des bruits de la faune et du vent, sentir la mousse sous ses pieds, coller son oreille à terre et écouter les vibrations provoquées par les animaux. Elle était entourée de mille chuchotements rassurant, la nature lui prodiguait ses fruits et sa beauté merveilleuse. En réalité, Lucile ne se sentait jamais seule.

Elle sortait rarement de la forêt. Il suffisait qu'elle s'éloigne de quelques pas dans la plaine pour que le son s'éteigne. Sa poitrine se resserrait alors et elle ne parvenait plus à respirer. Elle ne parvenait pas à rester loin trop longtemps, il lui fallait tourner des talons, quitter Grandefousque et revenir. Sans les voix, sans la musique, tout lui paraissait gris et menaçant. 

Alors que Mélanie Nuage prenait le sentier menant vers la forêt, Lucile était allongée sur le ventre au milieu de l'une de ses nombreuses pièces vides. N'ayant jamais vu d'autre manoir, il lui paraissait magnifique avec ses trois escaliers et ses nombreux étages, ses quelques fuites au toit et les grincements du vent passant sous les portes. A force d'abandon, des pans entiers de la demeure avaient pris une odeur particulière, mélange d'humidité de rouille et de poussière que Lucile flairait avec délectation : pour elle, c'était le parfum de la sécurité, c'était chez elle.  La tête reposant sur ses mains, Lucile réfléchissait tout en observant une sauterelle hoqueter  de-ci de-là sur le parquet. 

Les chants hurlaient en elle. Ce n'étaient plus de discrètes notes agréable, mais une tempête de bruit qui lui donnait le vertige. Elle s'était réveillée avec une légère migraine et avait tardé à remarquer que la musique s'intensifiait à mesure que le ciel s'assombrissait. Elle avait beau secouer la tête, impossible de se débarrasser du bruit. Elle avait erré dans le manoir jusqu'à l'étourdissement, avant d'atterrir ici, dans cette pièce vide et inutile. 

Son père aussi lui semblait étrangement agité. Hier déjà, lorsque l'inconnue avait frappé à leur porte, son visage s'était fermé. Il n'était pas sorti de la bibliothèque depuis. Lucile ne pouvait s'empêcher de penser que les événements étaient liés. La musique, l'inconnue, l'agitation de son père.

A part Mélanie Nuage, personne ne venait jamais leur rendre visite. Quoique la clairière abritant leur demeure soit plutôt grande, trouver le chemin menant au manoir n'était pas tâche facile. Aussi avait-elle été surprise d'entendre quelqu'un frapper lourdement à la porte principale. La nuit était tombée depuis longtemps et un orage tordait la cime des arbres avec violence. La pluie frappait la terre avec dureté, faisant gicler jusqu'aux cailloux, salissant les fleurs et les herbes odorantes, le tonnerre assourdissait jusqu'aux moindres pensées. 

Curieuse, Lucile était sortie de son lit. Désorientée, ses pensées flottants toujours dans le royaume des rêves, elle sentait à peine ses pieds nus contre la pierre rapeuse des escaliers. Elle n'avait plus qu'une dizaine de marches à franchir lorsque Poulpiquet, le valet de son père, s'était précipité dans l'entrée. Essayant de comprendre, elle avait regardé le petit être au corps tordu se battre avec obstination contre la lourde porte en bois aux portants en fer forgé. Le manoir disposait de plusieurs entrées, mais Lucile n'avait jamais vu cette porte ouverte. Poulpiquet lui avait dit un jour que personne n'en avait franchi le seuil après sa mère. 

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Ma fille, elle, croit aux fées. (Grandefousque)

7 septembre 2009

Grandefousque



Chapitre 1.

A première vue, le village de Grandefousque ne sortait en rien de l’ordinaire. Situé à deux lieues d’une dense forêt et à une vingtaine seulement de la ville de Saint-Malais, ses maisons s’éparpillaient d’abords à travers des champs verdoyants bordés de fleurs sauvages odorantes, pour ensuite se concentrer et former un maigre centre ville. Les chemins de terre cédaient la place à quelques pavés maladroitement posés, censés épargner les habitants de la poussière de la campagne. Quelques bâtisses élégantes se rassemblaient autour de la place centrale, tournant le dos au reste comme pour oublier l’existence des moins lotis. De loin, les murs de pierre roses et les toits d’ardoises grises formaient un arrangement chatoyant et pittoresque. 

Néanmoins, malgré son charme, Grandefousque ne parvenait jamais à garder ses visiteurs très longtemps. Les gens de passage y étaient pourtant toujours bien accueillis. L’auberge « Le Chat Doré  » appartenant à Grand-Jean et sa femme Babette arborait un extérieur coquet et accueillant. Située sur l’artère principale, elle était propre et bien tenue, les repas y étaient simples et conviviaux. Fermiers et artisans s’y mélangeaient de bonne grâce, faisant résonner les murs de rires et de chants ancestraux. Les portes de tous étaient ouvertes, on pouvait s’exercer à lever la massue sur des bandelettes de cuir, aider le boulanger à pétrir son pain ou découvrir les chèvres chauds de la voisine. Le seul inconvénient était l’inexistence d’électricité et de téléphone (la question du wifi et des portables rencontraient un haussement d’épaule en guise de réponse) . Il y avait bien un poste chez monsieur Bouscaud, maire et médecin de la ville. Il avait aussi fait tirer un fil pour avoir la lumière chez lui et les bourgeois amassés sur la place centrale en avait profité pour s’équiper. En revanche, le reste des habitants n’en voulait pas. L’eau courante oui, c’était bien pratique de ne plus devoir tirer l’eau au puits, surtout en hiver, mais sinon,

– Ma foi c’est un luxe ben extravagant! s’exclamaient les Grandfousquais lorsqu’un voyageur surpris les questionnaient sur le sujet.

Cependant, malgré ce détail, la vie à Grandefousque paraissait paisible et reposante. Alors pourquoi ne pas rester plus longtemps? Nul ne pouvait se l’expliquer. Tout comme ils n’auraient pu dire pourquoi leur pas ne s’étaient jamais tournés vers la forêt. Quoiqu’ils n’en aient jamais touché mot à quiconque – on les aurait pris pour des fous – tous les visiteurs avaient à un moment ou un autre de leur séjour ressenti un grand froid étreindre leur coeur. Un silence mystérieux tombait soudainement autour d’eux, l’ombre se faisait plus grande. Les villageois se regardaient furtivement avant de fixer au sol, tuant leur mots à mi-chemin, finissant leurs gestes comme à regret. Les portes claquaient brusquement. Puis, de même qu’un vent qui se serait engouffré avec violence dans les rues pour en repartir aussitôt, la lumière refaisait surface et chacun reprenait ses activités avec nonchalance. Seul le visiteur devait se reprendre, un peu étourdit et se demandant s’il n’avait pas rêvé, songeant tout à coup qu’il serait peut-être temps de faire ses bagages. Un chant résonnait gaiement non loin et Mélanie Nuage faisait son apparition, balançant un panier de victuailles au bras et se dirigeant vers la forêt. 

– Encore une! s’exclamait parfois l’aubergiste à son intention. 

Mélanie hochait de la tête en souriant, saluait de-ci de-là et continuait résolument vers là ou personne n’allait jamais. 

Le soir venu, l’auberge était vide. Grand-Jean et Babette haussaient des épaules en soupirant et souvent, il y avait une tournée pour tout le monde.

*

Un jour, l’ombre refusa de partir. 

Mélanie Nuage avait senti les signes et entendu la musique, une musique que des oreilles non entraînées ne sauraient entendre. Quelques notes de cristal, un murmure enchanté qui émanait de la forêt attendant de s’éteindre. Il fallait faire vite alors, saisir une tarte, un saucisson et un panier, traverser le village d’un pas pressé et continuer jusqu’à la forêt. Au retour, elle prenait le temps d’admirer les fleurs uniques rencontrée sur sa route, de chasser un papillon ou de chercher une herbe particulière. L’aller devait être rapide, discret. Les villageois s’écartaient sur son passage, le visage grave, l’air entendu. Le temps qu’elle parte de chez elle et arrive sur la rue principale, l’ombre devait avoir disparu. 

– C’est moi qui chasse les nuages! lançait-elle parfois joyeusement à la ronde.

– C’est toi qui nous amène le soleil! lui répondait-on.

Un jeu de mot sur son nom. Une plaisanterie ancrée dans les habitudes qui lui survivrait peut-être. Mélanie n’était pas très belle, elle n’était ni très grande ni très fine. Brutalement veuve à vingt-deux ans, après à peine un an de mariage, elle ne s’était jamais remariée et s’était arrondie au fil du temps. 

Au fil de la solitude.

Ses cheveux bruns étaient tressés puis retenus dans un chignon recouvert d’un carré de toile selon un rituel que sa mère lui avait appris. Ses yeux bleus perçants pétillaient de bonne humeur et il émanait d’elle une impression générale inoffensive et accueillante. Pourtant, lorsque le froid traversait l’âme des villageois, lorsqu’elle devait se hâter d’aller « là-bas », la peur entourait ses pas et se reflétait sur les vitres des maisons aux portes closes. 

Lorsque Mélanie Nuage réalisa, à l’entrée de Grandefousque, que la lumière ne revenait toujours pas, son visage se crispa d’inquiétude. Elle entra dans le village avec précaution, scrutant les quelques Grandefousquais encore dehors. Elle s’arrêta devant l’auberge et interrogea Grand-Jean du regard. Accompagné de monsieur Bouscaud, il scrutait le ciel en secouant la tête. 

La porte de l’auberge s’ouvrit soudain et un homme court sur patte et vêtu de noir s’enfuit à toute allure en direction de la ville. Dans sa hâte de partir, il avait mal fermé son sac de voyage et quelques chemises s’envolèrent derrière lui sans qu’il prenne la peine de s’arrêter les ramasser. Cet homme d’affaire était venu dans l’espoir d’acheter quelques terres afin de construire une usine à bidon. Plus tard, on sut par la gazette hebdomadaire qu’il avait couru d’une traite jusqu’à Saint-Malais et exigé qu’on l’interne dans une maison de repos, jurant par tous les diables que Grandefousque était hanté et qu’il ne parviendrait jamais à se réchauffer. 

En voyant son dernier client disparaître, Grand-Jean éternua et grommela dans sa barbe:

– Babette ne va pas être contente. C’est pas bon pour les affaires tout ça, surtout qu’y a le petit qui va bientôt arriver…

– C’est pour quand déjà? demanda monsieur Bouscaud.

– Vous devriez le savoir, pesta Mélanie, c’est vous le médecin quand même.

Monsieur Bouscaud leva la main pour l’arrêter.

– Les naissances, c’est pour la sage-femme. Pour ce… pour ça là-haut, que dois-je dire à mes électeurs? Est-ce que… je veux dire, je croyais que cela ne devait plus arriver. 

– Eh, depuis huit ans on est plutôt tranquille, y en a qu’une de temps en temps… Alors, Mélanie? coupa Grand-Jean d’un ton protecteur.

– Je ne sais pas, soupira-t-elle. Je vais voir.

Mélanie Nuage continua son chemin, courant presque sur ses jambes rondelettes, sortant du village figé dans le noir, se hâtant à travers la campagne et arrivant à l’orée de la forêt. Là, elle s’arrêta afin de reprendre son souffle et ses esprits. Il ne fallait pas effrayer la petite. Lucile avait l’habitude de ses visites à l’improviste, mais son père ne lui avait jamais expliqué pourquoi lorsque Mélanie arrivait, il s’enfonçait profondément dans la forêt, parfois pendant des heures.


// A SUIVRE //

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Elle peut s’asseoir et réinventer la paix du monde qui s’arrête.

5 septembre 2009

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Longtemps , elle n’a pas écrit. Depuis ce moment terrible à Paris, dans sa chambre. Ce regard de lecteur méprisant, un lecteur si important qui d’un revers des yeux a fait éclaté ses certitudes. 

 

Elle est devenue muette. Après. 

 

Elle se souvient, elle a essayé pourtant. Sa plume est restée sèche. Elle s’est attardée là, sur sa chaise, à nettoyer son stylo ou regarder ses ongles. A surfer sur des sites futiles. 

 

Sans écrire.

 

Comment gratter le papier lorsqu’on n’a plus rien à dire, qu’on se sent si vide et inintéressante.

 

Elle s’ennuie.

 

Les lignes qui refusent d’exister, les carnets s’entassant dans un carton, dans l’obscurité, les yeux qui se ferment sur des mots à peine formés. Il manque toujours un mot, un souffle.

 

Elle se souvient qu’au départ, elle a fuit. Emmitouflée, insensible. C’était vital, de quitter cette capitale où son inconscience et sa naïveté gisaient au cimetière. Elle ne voulait pas se souvenir, alors. Se retourner et se regarder au passé, faire front et assumer sa part d’erreur.

 

Non. Alors elle a attendu. Elle a attendu jusqu’à ce que d’autres souvenirs s’empilent et masquent sa blessure mal fermée qui lançait sa fierté et son talent. (En convalescence, tout ressemble à du coton.)

 

Un jour elle s’est levée et a redécouvert qu’elle vivait. En équilibre fragile, elle a pris son crayon et écrit. Le soir. Une vieille lampe lui venant de sa grand-mère propage quelques rayon jaunes. Le reste n’existe pas, le reste est confiné à l’obscurité et l’oubli, et c’est parce que ce reste a disparu qu’elle peut s’asseoir et réinventer la paix du monde qui s’arrête.

 

Les première minutes sont toujours très lente, maintenant encore. L’oxygène interminable qu’elle savoure enfin. Sa poitrine oppressée réapprend à respirer et s’ouvre. Les yeux fermés, elle écoute l’air apprivoiser ses poumons. Il lui faut refaire connaissance avec le stylo qu’elle avait trouvé sous un meuble au café, ses mains redécouvrent son poids et sa texture, le joie de tenir un objet si modeste et si vital.

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un deux trois, un deux trois…

2 août 2009

Un dîner romantique dans un restaurant bien choisi, quelques regards éloquents échangés au-dessus d’une chandelle. Un cadre, une ambiance, les attentions classiques de la tradition courtoise.

Sur une place cernée d’ampoules colorés qui oscillent dans le vent, la musique s’étire langoureusement alors qu’il l’entraîne dans une valse nonchalante et fluide. Leurs peaux se touchent, leurs doigts frémissent, leurs corps se cherchent, tournant inlassablement, un deux trois, un deux trois ; leurs yeux s’évitent, leurs cœurs s’affolent, contre l’autre, loin de l’autre, doux vertige du décor qui s’efface, des lumières qui se fondent, qui s’oublient, et ils restent main dans la main, main sur la taille, comme deux figurines sur une boîte à musique qui ne s’arrêterait jamais, qui les figerait ainsi pour toujours dans un rythme ternaire immuable, un deux trois, un deux trois.

S’ils avaient à choisir, s’ils étaient encore libres devant l’avenir qui les attend, c’est ce moment qu’ils garderaient, qu’ils graveraient en eux. Oui, si leurs yeux, n’étaient pas tâchés d’encre, si leurs actes n’étaient pas déjà faussés…Si elle s’était affranchie de ses mots pour reconnaître la réalité, et s’il s’était délivré de son poison pour vivre pour lui-même…

Nous portons tous en nous des cicatrices plus ou moins bien refermées. Des plaies qui nous font encore souffrir comme de vieux rhumatismes ou dont le souvenir nous frappe au visage. Un nom, une odeur, un son oublié tant bien que mal. 

Nous portons tous en nous les marques de notre passé, ce sont celles qui nous forgent et racontent parfois notre histoire aux peintres s’attardant sur nos rides, ces reliefs qui enchantent les plaques des photographes. 

Nous portons tous en nous nos fantômes, vestiges d’ivresses intenses ou de moments désespérés. Un rien peut faire basculer le meilleur des souvenirs dans l’horreur, il faut beaucoup de joie et de sérénité pour obtenir l’inverse, pour faire glisser d’anciennes larmes vers une nostalgie douce amère. 

Nous traversons la vie dans une inconscience insouciante, négligeant avec indifférence les conséquences de nos actes. Combien de mots, combien de gestes et d’oublis ont pu faire souffrir ceux qui ont croisé notre route, que nous avons oublié et qui aujourd’hui encore boitent par notre faute 

Mais elle ne sait pas encore cela, elle. Vierge de toutes blessures, elle se laisse entraîner à la griserie de leur valse, ignorant qu’on ne sait jamais les traces qu’on laisse. Lui-même ne sait pas ce qu’il gravera en elle ni ce qu’il gardera de leur rencontre. Et plus tard, de toute cette triste plaisanterie, c’est cet instant qu’elle détestera le plus. Sans doute parce que ce sera le plus beau, le plus pur, celui qu’elle aurait préservé au plus secret de son être. Cette place ressemblant à tant d’autres, le vieil homme à l’accordéon, la danse des lumières autour d’eux, en eux, et cette harmonie parfaite et inoffensive. 

Mais il faut partir. La musique s’est arrêtée et ils se regardent, un peu essoufflés. 

C’est l’heure…

La toile finement tissée ne rencontre aucune résistance, au contraire, la porte e

st grande ouverte, elle est si accessible qu’il l’en mépriserait presque.

C’est vraiment trop facile.


IX.

Arrivés en bas de chez elle ils se taisent mais leurs yeux parlent à leur place. Le digicode, la porte en bois qui grince, les escaliers en spirale. Il est derrière elle, son regard vacille tant il est près du but, si près d’elle, de sa main glissant sur la rampe, du frottement de sa robe contre ses jambes, de sa nuque délicate que ses cheveux relevés dévoilent. De son secret enfermé là-haut, dans son appartement. 

Et s’il ne voulait pas aller jusqu’au bout, s’il voulait simplement vivre cette histoire, après tout il n’a encore rien fait, tout reste possible… S’il n’écoutait que lui et s’il l’enlaçait là, sous l’ampoule presque grillée, sur le palier. Elle est si excitante, si désirable, si parfaite. 

Mais son obsession ressurgit et le frappe brusquement, il doit s’arrêter un moment tant la douleur est forte. Il se débat un dernier instant et l’oxygène lui manque. Il ne peut plus reculer. C’est sa fièvre qui l’a amené jusqu’ici, c’est elle le maître maintenant. Il n’est plus temps de penser ou réfléchir, il fera ce qu’il doit faire. 

Occupée à fouiller dans son sac, elle n’a rien remarqué. 

La clef qui tremble dans la serrure, l’appartement qui s’offre à eux silencieusement. Il ne reste que leurs cœurs essoufflés et la lune solitaire qui les regarde à travers le carreau.

Ils ne se touchent pas, pas encore.

(extrait de L’encre Volée)

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Les Larmes de Pierre – Chapitre

26 juillet 2009

Guernevez-chantier

 

Je sais, c’est de la triche… celui-ci était déjà sur facebook (les fautes d’orthographe aussi). Mais je pense que sa place est plutôt ici. A force, je parviendrai peut-être à reconstituer le puzzle.

Not sure I’ll have the energy to translate this one (aka, learn French, heh! Sorry.)

Chapitre 7.

 


Ta mère est venue te voir. Après l’enterrement, elle s’est organisée, a pris ses dispositions. Elle avait bien vu, ta mère, que tu avait besoin d’elle. 

Elle a quitté son village et prit le train, une petite valise carrée à la main. Le corps frêle et digne. Tes deux premiers enfants étaient nés dans le pays, elle n’avait eut que quelques rues à traverser, quelques chemins à prendre entre sa ferme et ta maison de ville. 

Cette fois-ci tu étais plus loin. Elle a quitté le cimetière et porté sa peine jusqu’à la gare, la serrant contre elle, assise sur sa banquette entourée d’étrangers, la gardant en elle dans les rues sales et urbaines, jusqu’à ton immeuble. Jusqu’à l’ascenseur qu’elle a refusé de prendre, montant les marches une à une, se pressant avec lenteur. Jusqu’à ton appartement vide – les enfants étaient à l’école – jusqu’à toi, pauvre petite chose recroquevillée sur un canapé près de la fenêtre. Les yeux ailleurs, dehors, ne cherchant rien, n’attendant rien. Elle a posé sa valise et s’est approchée de toi, prenant tes mains, ton visage, te serrant contre elle fièrement, sauvagement, sa fille, sa chair et son sang, t’enveloppant dans son odeur, dans le parfum de ton enfance. Et là, réfugiée dans sa chaleur, dans son amour inconditionnel, tu as pu te laisser aller et pleurer, tu as pu laisser rugir le cris de détresse que tu retenais en toi.

Elle est restée près de toi, ombre silencieuse et droite, elle s’est affairée sans se plaindre à faire tourner ta maison. A recevoir les proches chez toi les semaines suivant l’enterrement, à s’occuper des enfants, veillant à ce qu’ils aient des vêtement propres et un repas chaud en rentrant de l’école. Elle t’a laissé pleurer à ta façon sans te juger, sans rien exiger de toi. Comme une louve protège son clan, elle a veillé sur vous tant qu’elle a pu, jusqu’à ce que son absence là-bas au village devienne trop gênante. 

Vos pièces se sont imbibées de ses odeurs de cuisine, le cellier bien rempli et vos papilles inondées du plaisir de ses plats simples et goûteux. Certains mots ne franchiront jamais ses lèvres, son âme pudique ne saurait nommer les émotions qui la transpercent, mais ta mère cuisine. Elle communique son amour, ses inquiétudes, ses joies et ses peines à travers ses recettes. Ses petits-enfants sont contraints à la soupe du soir qu’ils attaquent avec joie, à leur plus grande surprise. Ta mère est là, ménagère discrète et efficace, et les fumets de ses potées et confitures veillent sur vous. Elle t’a transmis son instinct nourricier et tu te prends aujourd’hui à répéter certains de ses ges

tes, un tour de main particulier, un ingrédient original. Et parfois, en humant une conserve de fruits nouvellement ouverte, ces moments reviennent avec force te couper le souffle, juste une seconde, le temps d’une odeur, d’un souvenir. Un parfum peut porter en lui toute une époque de notre vie, il suffit de quelques particules pour retourner des années en arrière. Tu goûtes aux fruits d’un doigt distrait en repensant à ta mère, à ton deuil, le visage habité d’un sourire doux-amer, avant de continuer ta recette.


Ta mère a fait ce qu’elle a pu, ensuite elle est rentrée chez elle avec sa petite valise carrée un peu abîmée par les ans. Un bagage noir sans prétention, sans serrure, quand elle a quitté sa maison pour épouser ton père toutes ses affaires tenaient dedans. Elle avait ça et son trousseau blanc brodé à la main. 
De sa voix douce et claire, elle te prie de l’excuser, mais il est temps. Temps de quoi? L’excuser de quoi?
De repartir, de te laisser, d’être ta mère. Ta mère sait tout. Elle sait que les femmes sont jugées coupables dès la naissance, que la société ne leur pardonnera rien. Elle ne l’a jamais dit mais elle a imprimé ce fait en elle, toutes les mères sont coupables et c’est injuste. Elle pourrait te dire que nos mères ont fait couler en nous des larmes de sang, qu’elle les regarde en arrière et voit des oiseaux pris dans leurs cage, les ailes meurtries à force de se débattre. 

Elle pense à ma mère, un animal vaincu et révolté dont l’âme savait encore pleurer, dont les yeux perdaient parfois de leur dureté pour redevenir ceux d’une jeune fille dont la porte est encore ouverte sur la lumière. Elle se souvient d’une femme qui a combattu sa vie entière contre la culpabilité qu’on infligeait à ses sœurs et elle. Elle n’a pu vaincre qu’une fois son pouvoir géniteur disparu, qu’une fois qu’elle était devenue ancêtre, qu’une fois que le cancer était installé et là enfin un sourire s’est dessiné sur son visage, le figeant dans la mort.
Oui, elle sait tout cela, elle te regarde et voit sa culpabilité de mère s’inscrire sur tes traits. Elle aurait aimé qu’ils soient réduits au silence, ces maudits thérapeutes avec leurs incessantes rengaines sur Freud et son blâme permanent de la maternité, pour qui tout est la faute de nos mères, ou plutôt de la mère de nos mères et de toutes celles avant elles, qui ont enfermé leur cœur palpitant dans la pierre froide et dure, qui ont enterré leurs sentiments endeuillés de leurs espoirs, empreints d’amertume, elles ont déposé leur propre être aux pieds de la sacro-sainte tradition, des usages du monde et de la respectabilité.

Les hommes disent que les mères forgent les suivantes en un collier de perles brisées qui se ressemblent toutes avec le temps, mais ce sont avant tout des femmes, qui se laissent envahir par leur mère et celle de leur mari, par leur compagnon, leurs enfants et la culpabilité incontournable qu’on leur lance en permanence au visage. 
Ta mère est un roc. Elle s’est regardée en face et s’est jugée non coupable, elle a absout ses sœurs de son propre chef. Cette femme simple dans sa chaumière, dans la poussière de la campagne, est plus en paix que nous et nos diplômes.

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Chapitre 8.

Ton père lui est resté au village. Ce fermier silencieux dont la vie est liée à la terre t’a envoyé sa femme. Comme elle il n’est pas enclin à dévoiler ses sentiments, 
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Il faut du temps, la paix revient

30 juin 2009

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Tes promenades cessent, à la place tu pars au village. Avec le train les distances se resserrent, cela prend la journée mais tu peux faire l’aller et retour et arriver à temps le soir. 


Personne ne s’en rends compte. 


Tu y va presque tous les jours. Tu restes devant sa tombe sans rien dire, sans penser. D’abords déchirée, révoltée. Et puis, le temps passant, le désespoir laisse place à une immense et lourde tristesse. 


Il y a quelque chose d’étonnement reposant à entretenir une tombe. A arroser les plantes, enlever les feuilles mortes, s’assurer que la tombe reste belle. On pense au disparu tout en étant actif, en ayant l’impression de se rendre utile. Au fil du temps, les rencontres se créent autour des arrosoirs et des points d’eau. Ce sont les mêmes visages qui se croisent, chacun s’affairant lentement auprès de la pierre de son défunt.


Le cimetière de notre village est simple. Les dalles soigneusement alignées témoignent du passage du temps à mesure qu’elles reculent vers le fond. Là, la pierre blanche est tachée de grisaille et les croix sont souvent rouillées.


C’est là que vous vous reverrez. C’est là qu’enfin vous parviendrez à vous toucher, c’est un geste simple mais si difficile, son bras autour de tes épaules. Vous ne direz rien, le temps de vous recueillir, le temps de partager vos larmes. 


Serrés l’un contre l’autre. 

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Elle danse encore, elle dansera toujours

27 juin 2009

J’aimerais remercier Denis de m’avoir permis de conserver ces lignes. Quoique cette histoire n’est pas la sienne, elles le concernent car écrites directement après l’enterrement de Catherine Pénard-Guiot, sa femme. Catherine avait 43 ans, Catherine était plus jeune, plus vivante, plus généreuse et plus rayonnante que nous. Notre rencontre sur terre fut trop brève et pourtant elle a bouleversé ma vie. 

Aujourd’hui, c’est toujours un peu plus difficile.


Merci Catherine. Ta joie danse encore au plus profond de mon coeur.


J’aimerais également inclure une pensée particulière vers Tante Christine, pour qui une messe est célébrée ce soir. Je n’y serais pas physiquement, mais en union. 


Extrait des Larmes de Pierre (non terminé, non envoyé, non rien du tout…)


Tu vas à un groupe de soutien.


Ou plutôt, on t’y a inscrite. Un peu au hasard. Ton entourage, ta mère, a pensé qu’il te fallait ça. Que tu n’y parviendrais pas toute seule. Comme si elle pouvait savoir mieux que toi. 


Murée d’indifférence, tu t’y rends. La plupart des participants parlent de la perte, de la souffrance, de la dépression. Des âmes meurtries regroupée en cercles sur des chaises, la moquette usée au sol et la peinture qui commence à se fendiller dans l’indifférence.


#


Cette longue plainte douloureuse qui souffle au-dessus de vous, qui traverse vos corps, résonne autour de vous et teinte la vie d’absence et de grisaille.

Un jour, tu entends cet homme qui a perdu sa femme, qui a perdu sa flamme, la lumière de sa vie, qui se retrouve seul, vide, perdu. D’une voix rouillée il relate avec des mots simples la joie qu’ils ont eu de se découvrir, de passer vingt ans ensemble. Combien il erre dans l’existence sans pourvoir l’entendre ou la toucher, respirer en elle, sentir la peau de celle qu’il aime. Sans regretter un seul instant le moindre de ses choix, les femmes qu’il a pu quitter, les amis qui se sont fâchés, car il n’y en avait qu’une, il n’y avait qu’elle et il lui était impossible de continuer autrement dès lors qu’il l’a connue. 

Le reste n’avait pas d’importance.


Avec pudeur et humilité, il raconte le bonheur d’avoir vécu, les souvenirs qui apaisent parfois ses insomnies, le drame silencieux de la maladie, qui l’a emportée morceau par morceau, qui a brisé son corps et finalement emporté la lumière qui dansait en elle. Les nuits froides à se retourner dans son lit car elle n’est pas à côté de lui. Il ne reste plus qu’une photos dans un cadre, une voix sur un répondeur. L’absence est la plus terrible des tortures. Le spirituel a beau consoler et rassurer, l’homme garde en lui cet instinct animal et physique qui crie au manque, car les autres illuminent nos existences de leur présence, ils sont nos fers de lance, nos ancres, les moteurs qui nous permettent d’avancer et de trouver du sens. Seuls, nous ne sommes rien. Nous nous définissons par rapports aux êtres dans des relations qui peuvent autant nous grandir que nous rabaisser, et eux se définissent par rapport à nous dans ces mêmes liens. C’est un pouvoir fragile et important, c’est quelque chose de sublime et de tragique que cette dépendance à la chaleur humaine.


En face, une voix s’élève et parle du désert et de la couleur du blé. C’est un homme  aussi, qui parle de la possibilité d’une île où nous sommes attendus. Quand le soleil brille assez fort et qu’on se brûle les yeux à scruter l’horizon, on parvient presque à les voir, à les entendre encore, eux, les absents, partis sur cette île qu’on ne peut rejoindre avec des rames, qu’on ne peut deviner à travers ses larmes, mais qui est bien là et cette certitude lui permet de continuer, de mettre un pied devant l’autre et de ne pas abandonner la partie. Car il faudra qu’il en ait, des histoires à raconter, le jour où il rejoindra sa plage, où il pourra se percher sur ses falaises escarpées avec elle; et s’il arrive les mots vides, la vie inutile, sans n’avoir fait rien d’autre que d’attendre de pouvoir traverser, alors à quoi bon, et surtout, comment pourra-t-il alors la regarder en face?


Tu écoutes cette voix. Sans pleurer – tu attendras d’être dehors, les épaules voûtées face au trottoir et seule, tremblante de violents sanglots silencieux et secs – sans pleurer tu bois ce timbre grave et ces mots qui enfin ont un sens. Tu en cries presque, enfin, enfin quelqu’un qui te parle, cet inconnu vêtu de noir, assis sur une chaise face à toi. Tu oses à peine regarder son visage. Seule compte la musique qui coule de ses lèvres.


A partir de ce moment tu as ton île à toi et il s’y promène et y grandit noyé de soleil et d’insouciance. Maintenant toi aussi tu plisses des yeux pour apercevoir ce monde inaccessible. Quand le moment sera venu, tu trouveras tes rames et tu le rejoindras. Vous referez connaissance, quoique tu saches déjà tout de lui, cet être qui vole avec les anges. Après les jours noirs où tu as sombré dans tes abîmes, tu sens enfin l’air frais caresser ton visage et qu’importe la saison, pour toi c’est le printemps.

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L’encre volée – faux épilogue

12 juin 2009

A l'époque Seuil en a presque voulu. C'était trop court pour eux et pour moi l'histoire était terminée. Contrairement à leurs attentes, je n'avais rien à ajouter. Aujourd'hui je me dit que je ne suis pas allée jusqu'au bout.
Qui sait, l'été sera long et j'ai prévu d'écrire. Je reprendrai peut-être ce texte.
C'était mon premier roman abouti et, finalement, ce n'était pas si mal que ça.  Quoique un peu trop dramatique. En tout cas je peux aujourd'hui me pencher sur ces lignes sans embarras et avec même quelque tendresse. J'ai mis une partie sur facebook, voici la fin.
(les fautes d'orthographe sont d'origine

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)
A suivre?

Faux Epilogue.

Un
soleil de printemps. Elle avait eu envie de voguer sur la Seine et regardait le
scintillement de l'eau qui se reflétait contre les monuments ornant le fleuve.
Songeuse et seule. Un peu perdue dans des pensées agréables et sans nom.

Une
journée de vacances en solitaire, les enfants enfermés à l'école et l'être aimé
au bureau. Et elle, les mains vides, les doigts vides, ses pensées errant au gré
de l'eau, une brise légère dans les cheveux.

Son
livre est imprimé, finalement. Elle a réussi à en extirper les phrases de son cœur
et à aligner des pages intimes et belles qui ont su toucher un éditeur, puis un
public. Combien de ventes déjà ? Beaucoup, presque trop. Parfois, un flottement
interdit se demande s'Il l'a lu. S'il sait qu'elle a réussi son rêve et écrit
un livre. Un livre qui se trouve maintenant dans les vitrines de toutes les
librairies et qui égaie un instant la vie des gens. Puis son esprit court
ailleurs. Il est pensée non grata, une ombre inconsistante reléguée au passé.

Il
n'existe plus.

Elle
a failli ne pas l'écrire. Son histoire, ou plutôt leur non-histoire. Le titre
voulait tout dire pour elle, d'ailleurs, au départ, elle n'avait que ça, un
titre. Et quelqu'un le lui a pris, une espèce de ponte qui a imaginé un
best-seller appelé " le Carnet Rouge ". Alors elle s'est arrêtée.
Sans lire le ponte. Tout en ayant envie, mais luttant, rancunière à mort,
contre cet auteur pie voleuse. C'était " son " titre !

Puis,
un jour, elle s'est résignée en faveur d'un autre. Celui-ci existait peut-être
déjà, elle n'a pas voulu savoir.

Les
pages sont venues à vive allure, s'enchaînant sans peine comme si les longs
jours d'attente avaient créé un bouchon, et que maintenant qu'elle se donnait
le droit de faire exister cette histoire, les pages légères se précipitaient
toutes voiles dehors en grande bousculade, de peur de perdre leur unique chance
d'être.

Et
chaque mot tracé le faisait disparaître.

Elle
se souvient des questions qui revenaient parfois la hanter avec leurs doutes.
Et si… auraient-ils pu prendre un chemin différent qui les aurait réunis ? Sa
vie en aurait-elle été plus heureuse ? Mais, la dernière phrase achevée, le
point enfin final posé, son esprit trouva la paix et il devint oubli.

Il
reviendra parfois, c'est certain, comme aujourd'hui où elle songe doucement à
leurs soleils de printemps sur les terrasses de cafés parisiens. Son nom
ressurgira parmi d'autres souvenirs et odeurs du passé, pour s'effacer ensuite
lentement et disparaître à jamais. Elle n’a plus mal.

Elle
lève les yeux et regarde la foule à terre. Touristes en casquettes et citadins
pressés. Une masse grouillante écrasée par l'histoire des pierres qu'ils côtoient.
La pierre de taille aveuglante de lumière et de présence.

*

Il
a lu son histoire et n'a pas réagi. Lui qui avait enfin accès à ces mots qui
l’avaient tant obsédé. Maintenant, il essaie l'oubli. L'oubli des lignes du
passé qu'il a vu défiler sous ses yeux fatigués.

Accoudé
sur une rambarde, il regarde les péniches et leurs lentes migrations. Sa femme à
Dijon dans ses vins, son amant et les non-dits du petit-déjeuner, un fils
absent qui ressemble à sa jeunesse et à ses espoirs.

C'est
dans sa chambre qu'il a trouvé le livre. La chambre du fils. Il a hésité un
instant avant de demander d'une voix un peu enrouée s'il pouvait lui emprunter
cet ouvrage.

Regard
surpris du jeune homme, étonné que son père et lui puisse partager un même
centre d'intérêt.

Sa
femme était partie, encore, et il du attendre que son fils déserte à son tour
leur demeure inutile pour oser s'installer et l'ouvrir. En silence, sans
musique, sans cigarettes non plus – l'âge aidant, il avait arrêté – mais avec
une bouteille d'un millésime quelconque abandonné par son épouse au cours d'un
bref passage.

L'odeur
du livre neuf qu'on ouvre presque pour la première fois.

Il
l'a retrouvée tout de suite… sa lumière, sa fraîcheur, et un peu de ce mystère
qui l'avait séduit un fugitif instant avant de devenir une obsession. Premières
phrases douloureuses, comme un long étouffement humide, tant sa présence est
forte et les mots justes. Puis sa poitrine qui se détend, une souffrance un peu
lourde encore sournoisement tapie en lui.

Il
a revu le soleil du jardin du Luxembourg, ses rêves enfantins et le marchand de
glace juste devant l'entrée. Il a revécu les rires qu'ils avaient partagés et
les rêves qu'ils s'étaient confiés comme des trésors fragiles, qu'ils avaient écrits
sur un brouillon déchiré et confiés à la Seine dans des bouteilles poussiéreuses.
Comme ça, pour s'amuser, pour l'aventure des flots et les histoires qu'on
pouvait inventer… Maintenant, les bouteilles sont arrivées jusqu'à la mer et
ont échoué sur les côtes anglaises… ou bien elles sont allées jusqu'au Pôle
Nord et sont prisonnières d'un iceberg… ou peut-être se sont-elles brisées à
quelques mètres de là, contre le bord de la rive ou sur la coque d'un bateau.

Et
surtout cette chose en lui qui a pleuré des larmes amères. Tout ça pour ça ?
A la fin du livre, ses mains ont tremblé tant elle était présente en lui, et
tant la force de cette présence lui donnait le vertige, comme autrefois
lorsqu’il avait touché le fond de son autre lui, celui qui se cache dans les
limbes obscurs, prêt à ressurgir à la moindre chance.

Ses
yeux errent sur l'eau scintillante. Une drôle d'embarcation surgit lentement du
pont avec une femme en blanc en proue, les gestes libres et les cheveux au
vent. Il reste immobile et la regarde, profondément remué par la façon
particulière dont elle bouge et incline la tête. Sans comprendre pourquoi. Il
regarde cette étrangère, son dos, sa nuque parfois dévoilée par la brise, la grâce
de sa main effleurant la rampe.

*


Nous sommes bientôt arrivés Madame.

Elle
se retourne, surprise. Fait face à l'homme en uniforme et le remercie de
l'avoir prise à bord en dernière minute.

Son
nom résonne tout à coup autour d'elle. Elle agite la tête, d'où cela vient-il ?
C'est un murmure dans le vent, un écho inaudible qui pourtant retentit très
fortement en elle. Elle se retourne sans rien voir. Elle aurait rêvé…

Il
faut rallumer son téléphone. Cinq messages en absence, son éditeur va être fou.

L'escapade
est terminée.

*

Elle
se retourne et il plonge dans son sourire. Le sourire de ses yeux, le sourire
de son visage, ce sourire qu'il pourrait redessiner dans le noir et qu'il n'a
su retrouver en personne d'autre. Un sourire de lumière qui illumine celui qui
le reçoit, comme un précieux et unique cadeau. Qui va se loger là, dans le cœur,
et qui ne s'oublie jamais.

Il
faut qu'il l'appelle. Qu'il l'acclame comme il n'a pas su le faire autrefois.
Ses lèvres sont entrouvertes, il va crier son nom du haut de son perchoir et
elle lèvera la tête. Leurs regards se rencontreront et elle le reconnaîtra…
et quoi ?

Et
rien. A sa vue, il sent la fièvre remuer en lui et le cauchemar qui est prêt à
l’engloutir de nouveau. Il sent cette pulsion bourdonner avec violence, celle,
destructrice et effrayante, qui l’a dévoré jadis et dont le souvenir le fait
encore frissonner de honte et de peur.

Son
nom meurt sur ses lèvres. C'est hier qu'il aurait fallu le prononcer. Prendre
son sac et partir à sa recherche, se mettre à genoux et la convaincre de rester
à lui, les convaincre tous les deux que c’était fini, cette espèce de frénésie
malsaine qui les avait détruits. C’est hier qu’il aurait fallu vaincre ce démon
à l’appétit insatiable qui attend qu’on relâche sa bride.

C'est
ainsi. Il ne l'appellera pas. Jamais, pas hier, pas cette fois, plus jamais. Et
déjà elle est loin, une silhouette blanche dans le soleil de l'eau.

 

Nous
sommes bientôt arrivés…