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Jeanne

17 juin 2010

Tu t’approches de moi à petits pas depuis la sortie du métro jusqu’au café « Les Ambassades« , ton chignon blanc impeccablement épinglé, chaque cheveux brillant à sa place avec une coquetterie sur le côté, une épingle ornée d’une discrète perle noire. Le dos légèrement courbé, le cou tendu en avant, les lunettes petites et ovales au bout de ton long nez. Tes yeux bleus si clairs et rieurs s’en échappent et regardent le monde à côté de tes verres. 

 

Tu es ma Grand-Mère Jeanne.

 

Petit à petit, avec patience, tu franchis la distance et tu t’assieds avec élégance à notre table du mercredi, près de la fenêtre. Elle nous est réservée, elle nous attend et les fleurs y sont toujours fraichement coupées. Tu poses ton sac, enlèves tes gants, et fais un rapide tour de la salle avant de fixer le serveur d’un air faussement sévère. Ce dernier s’approche en souriant et t’offre une légère inclinaison du buste alors qu’il te salue. Notre rituel a ses habitudes, ou nos habitudes sont désormais devenues un rituel. La suite change d’une semaine à l’autre, le thé commandé, les potins échangés, nos commentaires amusés sur les passants qui alimentent à leur insu notre étude du monde parisien.

 

J’aime ces moments passés avec toi. Tu es si fine et fragile aujourd’hui, et pourtant une force défiant les âges émane de toi. Je lis sur ton visage tant d’histoires, tant de rires et de larmes, tant de choses vécues. Car tu as vécu, intensément et en bravant joyeusement les conventions et les us et coutumes. J’ai en moi une image de toi le visage renversé vers le ciel, tu portes ma mère dans tes bras, tu te tiens fermement ancrées pieds nus dans ton jardin et tu ries aux éclats. La photo s’est délavée avec le temps, mais on devine les couleurs vives et acidulées des années soixante. Tu portes une robe chasuble imprimées de losanges, tes cheveux ondulent autour de ton visage et tes yeux sont soulignés d’un trait épais et interminable.

 

J’aime cette photo de toi. Ma part schizophrène aurait aimé te connaître alors et oser moi aussi enlever mes chaussures et planter mes pieds dans l’herbe, sentir le sol, la terre autour de mes pieds. C’est quelque chose que tu fais encore, lorsque tu arrives quelque part. Quelque chose de sensuel, de vivant, de vital que de sentir la Terre vibrer sous ton corps. Tu enlèves tes chaussures et tes bas et tu t’imprègnes du lieu. C’est une condition pour toi de pouvoir vivre pieds nus, comme l’air qu’on respire ou l’eau qu’on boit. Etre quelque part sans communier avec le sol t’est impensable.Tu n’as ainsi tenu qu’une demi journée à Nice – le sable a brûlé la plante de tes pieds et tu as doucement refusé d’y rester plus longtemps.  Comme toujours, Grand-Père Jacques t’a regardée, a souri. Vos lieux de vacances n’avaient pas d’importance, le tout pour lui était de les passer avec toi. C’est lui qui a pris cette photo de toi, comme tant d’autres affichées dans des cadres et des albums. Lorsqu’il partait en voyage, Grand-Père Jacques emportait avec lui un album entier de toi. A la fin, quelques pages étaient consacrées à ses enfants, puis aux enfants de ses enfants, mais l’essentiel est remplie de toi. Toi rayonnante dans une robe de cocktail, les cheveux dénoués en fin de soirée, les jambes reposant sur les accoudoirs d’un fauteuil, toi au réveil, les yeux encore perdus dans des rêves sereins. Toi heureuse, maman, fatiguée. Toi riant, au téléphone, toi en noir et blanc, en sépia et en couleur. Toi jeune, toi mûre, toi aujourd’hui. 

 

Grand-Père Jacques t’aime. Il est fier de ton visage ridé par le temps, de ces chemins de vies comme il aime les appeler, les chemins d’une vie partagée. Il suit la trace de leurs sillons sur ton visage en un geste intime qu’on ne peut qu’envier de l’extérieur. Après tant de temps, vous avez encore votre complicité et vos charmantes attentions. Après tant d’années, vous continuez à vous confier l’un à l’autre vos « petits » secrets qui deviennent grand dans le regard de l’autre. C’est un trésor que l’on vous envie de loin, de vous  être trouvé et surtout d’avoir su vous garder l’un l’autre.

 

– C’est du travail, me répètes-tu souvent. C’est un travail que nous avons fait volontier pour la majorité des jours, mais quelques-une des mes larmes les plus amères lui sont dues. 

 

Aujourd’hui tu arrives avec des airs de grande instigatrice. Avec un regard digne et surtout satisfait, tu tires trois cartes postales noir et blanc de ton sac.

 

– C’est pour Jacques, dis-tu de ta voix grave. 

 

Tu te tais, me lances un regard espiègle avant de reprendre.

 

– Il en a un un paquet dans une boîte à sucre en métal, qu’il cache depuis des années tout en sachant que je passe régulièrement le chiffon à poussière dessus. Je lui en rajoute une de temps en temps. 

 

J’esquisse un sourire. Ces photos sont sages et me renvoient à une époque où même toi et lui n’étiez pas nés. Jacques et Jeanne, Jeanne et Jacques… Je te regarde siroter ton thé vert au jasmin, je savoure ton sourire espiègle alors que ton regard se perd au-delà de la rue, loin au dessus des toits parisiens jusqu’à l’appartement que vous partagez encore. Tu es à côté de moi mais une part de toi est restée là-bas. Vous êtes beaux, tous les deux.

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DASS

29 Mai 2010
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Votre mère n'a plus voulu de vous. Elle vous a laissé à l'assistance publique, vos frères et vous, elle a signifié qu'elle ne souhaitait plus s'occuper de vous et elle est partie. Vous ne la reverrez que 35 ans plus tard, pour lui signifier à votre tour que vous ne vous occuperiez pas d'elle, que vous paieriez pas son hospice. Oeil pour oeil…

La société utilise des mots feutrés, des mots détournés qui ne veulent rien dire. Elle dit que votre mère vous a confié à la DASS, elle parle de "remise volontaire en vue d'admission comme pupille de l'Etat". Confier, cela n'a aucun sens. Son acte se détournait de vous, son acte vous laissait seule, dans le sentiment d'indignité, marquée à jamais d'un sceau invisible et honteux criant que vous n'étiez pas digne d'être aimée. Votre mère ne vous a confié à personne. Votre mère vous a abandonnée pour un ultime amant, elle a disparu en gardant l'autorité parentale et en vous rendant inadoptable. Vous aviez encore, après tout, une grand-mère.

De votre enfance, vous gardez le goût du pain mou, la couleur gris sale et une claustrophobie liée à une panique qui empêchera souvent l'air de remplir vos poumons. Une sensation de flou, aussi : vous aviez besoin de lunettes, besoin décelé très tard et qui reculera l'âge auquel vous apprendrez à lire.

Les semaines passent, votre grand-mère, vous rend fidèlement visite tous les samedis. Elle essaie d'adoucir votre sort avec quelques biscuits et avec ses mots d'amour. Elle ne peut guère plus, la mère de votre maman dont les larmes ont tari. Lorsqu'enfin elle obtient le droit de vous recevoir le week-end, elle vous laisse sa chambre et dort avec vos frères dans le salon. Elle se prive de repas en semaine pour pouvoir vous nourrir correctement. Pendant deux ans, elle continue à travailler vaillamment à l'usine tout en blanchissant et en  maigrissant. Vingt-quatre mois avant que les mots parviennent à sortir de votre bouche, vous avez grandi, et que vous demandiez de l'argent à l'assistance publique, avant qu'elle n'obtienne une forme de pension. Cet argent lui permettra de vous aimer et de vous nourrir sans se priver, de son côté, des produits dits de première nécessité.

L'essentiel, elle vous le donne. Elle vous entoure de ses bras, de sa chaleur et de son amour, elle essaie d'effacer la blessure maternelle qui brûle votre coeur et vos yeux brillants. Elle vous berce, caresse votre visage de ses mains usées, elle veille sur votre sommeil et votre âme.

Elle pose ses yeux sur vous, "Mémé", elle pose ses yeux sur ses quatre petits-enfants aux pères inconnus et aux teintes de peaux si différentes. Elle-même rayonne d'un métissage affirmé et assumé. Elle a grandi dans la haine de termes comme "métisse", "quarteron" – un quart de quoi? trois quart de quoi? Elle se sent 100% humaine et vivante. Une fois adulte, elle arrêtera de lisser ses cheveux, elle arrête d'essayer de ressembler à quelqu'un d'autre. 

Plus tard, une fois qu'elle sera morte, une fois que vous aurez vos propres enfants, cinq, du même père avec lequel ils grandissent, vous comprendrez à quel point elle vous a permis de vous construire dans la vie, d'être actrice, de vivre debout. Votre mère n'est que cela, une mère, une génitrice. C'est à votre grand-mère que vous penserez les soirs de forte fièvre, lorsque vous épongerez le front brûlant de vos enfants, puis de vos petits-enfants. Ce sont ses gestes que vous reproduirez, ses chansons que vous chanterez. En vous regardant dans le miroir, vous qui avez la peau si claire par rapport à la sienne, vous voyez, comprenez, vous sentez l'amour qu'elle vous a transmis, et vous souriez.

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Départ

26 Mai 2010

Tu ne sais pas pourquoi tu es partie. D’où t’es venue cette certitude qu’ici tu allais t’éteindre à petit feu et ton salut passait par une vie ailleurs. Tu es partie sans prévenir. Les tiens, les autres, ton job, ton appartement. Ta vie. Tu es partie dans une grande inspiration, très vite et sans réfléchir.

 

Il ne fallait surtout pas réfléchir. 

 

L’évidence est si forte, elle t’atteint en en plein visage au réveil, comme une giffle froide. Ton coeur s’emballe un court instant et tes mains se crispent sur vos draps blancs, l’esprit paralysé sur la vision de ton départ, sur cette certitude si fermement ancrée en toi. Tu attends quelques secondes, tu regardes en face cet instant où tu n’es pas encore partie puis tu te lèves, ton corps ici et ton esprit là-bas. Tu prends une douche rapide, relevant tes cheveux longs dans un chignon à la diable, tu déambules nue dans ton appartement, tes pieds fin frôlant le parquet brillant, tes longues mains choisissant les quelques vêtements et objets que tu ne laisseras pas derrière toi. Choisissant enfin une petite robe légère et des sandalettes. Les papiers, les clés de la voiture. 

 

Tu as mis des années à prendre ce départ. Même si tu laisses quelqu’un derrière, le reste sera plus facile : il suffit de respirer, il suffit de vivre, de tendre ton visage au vent en fermant les yeux, de tendre tes bras et de valser les pieds dans le sable humide.

 

Là-bas, plus loin, existe un port tranquille niché entre rochers et falaises, bordé d’une plage au sable granuleux et presque rose grâce aux coquillages amenés par la marée. Il a gardé ton enfance et tes rêves, il a regardé ton corps grandir, maigrir, guérir.

 

Tu sais pourquoi tu es restée. 

Si longtemps. Pourquoi tu as continué à vivre comme si de rien n’était. A te regarder du dehors, de l’autre côté de la vitre. Tu t’es obstinée à te regarder évoluer sur scène, portant masque, costume et maquillage. Jouant le jeu, voguant dans l’absence de désir, voguant sans direction et en te retrouvant toujours au même point, au même jalon de ta vie que tu ne parvenais à dépasser. 

 

Parfois la vie nous rattrape, et que faire alors? Ton âme se mourrait et qu’il n’y avait de salut qu’ailleurs. C’est un peu grandiose comme phrase, ça ressemble à ce que tu aurais écrit à seize ans dans ton journal. 

 

Pourtant… 

 

Tu conduis dans le silence, écoutant la pluie battre les vitres de ta voiture. Tu conduis dans la pluie vers des côtes ennuagées et ton esprit se souvient d’un chant nostalgique parlant d’une terre aride et brûlée par le vent mais surtout inondée d’espoir et de lumière. Un jour tu iras là-bas et tu poseras tes mains sur le sol craquelé. Tu sentiras la chaleur, tu regarderas en face le regard blessé des habitants dont on a volé le passé. Ces ombres fièrement campées qui survivent en luttant, les coudes serrés et le sourire au lèvre.

 

En attendant tu continues à t’éloigner de ta vie. Personne ne sait où tu vas. Tu ne seras pas difficile à trouver pour les intimes. Les arbres défilent et tu commences à formuler de timides futurs. Tes besoins sont modestes, il te faudra un emploi, à temps partiel cela suffira peut-être, et une chambre quelque part. 

 

C’est un début, un départ. Un endroit pour te reconstruire, pour te retrouver, pour respirer enfin.

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Retrouvailles

17 Mai 2010

Ca va mieux après un verre de vin.

 

Tu es arrivé les mains tremblantes et l’oeil fatigué. Tant de temps sans nouvelles de toi, puis ces petits pas l’un vers l’autre. Un signe discret sur facebook, twitter, quelques commentaires suivis de tchat, puis ton appel téléphonique si triste de la semaine dernière. 

 

Dix-sept ans sans se voir, forcément nous avions changé. Dix-sept ans, parce que… 

 

Silence. Nous nous regardons avec un sourire dont nous parvenons presque à taire la tristesse d’aujourd’hui. Un sourire complice et franc, avec cependant quelques zones d’ombres et de regrets. 

 

Malgré les circonstances, cela fait du bien de te revoir.

 

Les bras posés sur la table, je garde mes mains croisées près de moi, je ne franchis pas la ligne invisible, celle qui partage cet espace en deux parties parfaitement égales. Je reste de mon côté, « sur mon territoire ». En face de moi, un thé fumant. Je n’ai pas soif mais je prends parfois la tasse dans mes mains pour me donner une contenance. En face de toi, un premier verre de vin que tu vides d’un trait. Tu soupires et là, enfin, tu décroises tes mains, tes épaules tombent et tu m’apparais moins nerveux, moins tendu. Je t’en verse un second auquel tu tardes à toucher. Tu y plonge tes yeux soucieux, tu passes machinalement ton doigt sur le bord du verre. A partir de ce soir, le chef de famille, c’est toi.

 

Je te regarde. Ton front est barré de rides, tes cheveux ont discrètement éclairci. Ton visage est moins fin, et sous tes yeux, des cernes se sont incrustés de façon indélébile là où auparavant il n’y avait qu’une insouciance frôlant l’arrogance.

 

Je vois encore en toi le voisin de palier avec qui je faisais la course dans les escaliers. Ta mère avait estimé que j’étais assez bien éduquée pour te fréquenter, et j’étais formellement invitée à goûter avec toi le mercredi après notre cours de solfège. Le matin, tu forçais tes doigts sur un piano tandis que j’écorchais mon violon. Nos écarts et fausses notes vibraient les uns vers les autres et nous nous amusions parfois à nous répondre. Nous nous étions retrouvés dans le même cours de solfège, ce qui avait bien arrangé nos mères. Pendant plusieurs années, la mienne nous a emmenés tandis que la tienne faisait le trajet inverse. L’entrée de l’immeuble en brique rouge bordant le périphérique avait un sol en carrelage à l’ancienne. Nous ne faisions pas attention aux dessins sur le sol, seule nous importait la ligne blanche à un mètre de l’escalier. Tout à coup, d’un même élan, nous nous lancions en avant. Nos jambes volaient de marche en marche, nos souliers frappant le bois ciré avec force et bruit. Nous nous accrochions à la rampe, aux barreaux, nous nous accrochions l’un à l’autre, le dernier tentant de freiner le premier, celui de devant essayant de repousser celui de derrière… D’en bas, ta mère haussait un tout petit peu la voix. 

 

– Les enfants, voyons…

 

Une fois arrivés au quatrième étage, et l’issue de notre course arbitrée – qui avait mis la mains avant le pied de qui, quel pan de manteau avait devancé celui de l’autre – nous l’attendions sagement, assis sur la marche du haut. 

 

Nos parents sont encore voisins. Par le hasard de la vie, par un hasard savamment calculé peut-être aussi, nous sommes parvenus à rendre visite chacun aux nôtres sans jamais nous croiser. Nous n’avons jamais demandé de nouvelles l’un de l’autre. Nous ne voulions pas savoir. Les jobs, les mariages, les enfants. Les trois ans passés aux Etats-Unis pour toi et au Japon pour moi. 

Pourtant, à chaque fois que j’y retourne, la porte de Champerret  me ramène à  notre enfance, Le Saint-Cyr me parle encore de toi, des heures que nous y avons passés, des rêves que nous y inventions comme des boutades à la vie. 

 

Nous avons grandi accroché l’un à l’autre jusqu’à nos 23 ans. 

 

Et là, quoi? Une dispute, un désaccord, un de ceux dont on ne se remet pas à cet âge quand on est orgueilleux et susceptible. Les deux âmes fières que nous étions sont parties chacune de leur côté sans se retourner. Nous avons laissé tomber un voile sur ce qui aurait pu être et avons construit nos vies dans une absence et un oubli forcé et mutuel. Je crois que nous avons quand même été heureux, finalement, l’un sans l’autre.

 

La semaine dernière, tu m’as appelée pour m’annoncer le décès de ton père. Dix-sept ans se sont envolés d’un coup. Ce soir, après les funérailles, nous nous retrouvons tous les deux seuls dans la cuisine de ma mère, tandis qu’à côté, chez la tienne, amis et voisins veillent sur elle et l’accompagnent encore un peu dans cette journée exténuante. 

 

Je soupire, je ferme les yeux. Moi aussi je suis fatiguée. Demain tu géreras la suite. Il y a un testament, un rendez-vous chez le notaire, des tensions naissantes à appaiser entre les tiens… Demain nos vies reprendrons, mais pour l’instant nous sommes ce soir, l’un en face de l’autre, avec des mots entre nous que nous n’avons jamais prononcés. Ils sont palpables, il suffirait d’un rien pour leur donner naissance et soulager les blessures que nous nous sommes infligés il y a trop longtemps. Tu te lèves lestement, tu sais encore où sont les verres, et tu me sers. 

 

– Ca ira mieux après un verre de vin.

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papiers d’amour recyclés – Coquine canicule 3

2 Mai 2010

Paul Vignaut fut l'un des premiers à emménager rue des Tilleuls, il y a trente ans de cela. La résidence était à peine terminée, les haies de lauriers ne faisaient que 50 cm de haut et ne suffisaient donc pas encore à cloisonner les voisins. 

Paul Vignaut n'est pas très beau. Il n'est ni grand ni musclé, il a des cheveux noirs frissonnants et une calvitie naissante, mais ce n'est pas ce que ses voisins retiennent. L'ancien de la rue, le vétéran qui se souvient des débuts de la résidence entière est foncièrement gentil. Adorable. Dommage qu'il soit seul depuis dix ans. C'est triste…

Sa femme lui manque. Tout, ses rires et ses peines, ses manies, les petits mots qu'elle lui laissait dans ses poches, dans son portefeuille, dans son attaché-case. Des petits-mots griffonnés à la hâte avec amour, sur un reçu, un bout d'enveloppe, un post-it au dos duquel elle avait écrit la liste de course ou l'horaire d'un rendez-vous.

Elle appelait ça un recyclage d'amour. Il en a une boîte pleine dans son garage, remplie de morceaux de papiers blancs, rouges, orange, verts, des morceaux d'amour de toutes les couleurs. Elle y faisait des dessins, racontait des histoires, ou écrivait simplement "tu es mon monde, mon univers", "ma vie avec toi est un rayon de soleil", "je t'aime"… Il lui répondait avec des noeuds, des noeuds compliqués et alambiqués, des noeuds d'amour en ficelle, en bolduc, en lacets de chaussures. Des noeuds qui voulaient dire "je suis lié à toi", "contrairement à ce noeud notre vie est simple" ou "j'ai l'estomac noué en te voyant, tu es magnifique, je t'aime". Lui aussi les laissait dans son sac à main, dans ses chaussures, dans le pot à sucre. Ils se faisaient des surprises, ils continuaient à réinventer leurs sentiments et leur émerveillement commun.

Il ne compte plus le nombre de machines pailletées de confettis mouillés d'amour, car lui comme elle oubliait systématiquement de faire les poches de leurs vêtements avant de les laver. Aujourd'hui encore, sa maison compte quelques cachettes où il se surprend à moitié à trouver un ultime  message de sa femme. Il les laisse à leur place. Il n'ose les déranger, les ranger dans sa boîte débordant de cet amour, dans cet espace en carton contenant toute l'absence de l'être aimé.

Paul Vignaut est veuf. Comme il déteste ce mot. Veuf, ça ressemble à neuf, et lui confine aujourd'hui sa vie à des choses passées. A trente ans de vie commune, dont vingt ici, rue des Tilleuls. Trente ans de bonheurs simples et vrais et de ne rien vouloir d'autre que continuer à avancer. Ils ont eu parfois faim, ils ont eu des joies et des douleurs, celle de ne pas avoir d'enfants entre autre, mais toujours ils ont partagé cet émerveillement, cette joie, ce sourire miroir qui leur venait l'un de l'autre. 

Il regarde en arrière, sur sa vie, son chemin, et il ne voit que la lumière d'avoir vécu avec elle. Cette lumière qui s'arrête sur un soir hideux, un soir pluvieux où il a trop attendu le retour de sa femme. Quelqu'un a fini par l'appeler, quelqu'un à la voix embarrassée et trop vague au téléphone. "Prenez un taxi Monsieur ça vaut mieux". A l'hôpital, la lumière était trop forte pour ses yeux, les murs étaient trop blancs, tout était aveuglant, stérile, froid. Il a identifié, il a signé, il a écouté. Il est allé au tribunal, il a vu l'homme qui n'aurait pas dû boire ce dernier verre, ou bien qui n'aurait pas dû prendre le volant, il ne sait pas, mais c'est un homme qui n'aurait pas dû. 

"Je suis désolé monsieur, je suis tellement désolé". L'homme est reparti menotté en prison. L'homme a payé sa dette à la société, mais la société n'a pas rendu sa femme à Paul Vignaut.

Dix ans ont passé et Paul Vignaut parsème toujours sa vie des derniers mots doux de sa femme. La semaine dernière, il en a trouvé un nouveau, dans une vieille valise parquée dans les combles. Une valise qu'il n'avait pas ouvert depuis dix ans.  La valise qu'elle avait préparée pour leurs vacances communes en Corse… ("nous partons ensemble pour une aventure ensoleilée, chaque instant passé avec toi est une joie, je t'aime", un dessin d'une montagne donnant sur la mer avec un gros soleil, un papillon, un poisson et des coeurs).

Dix ans ont passé et Paul Vignaut, parfois, se dit qu'il a encore de belles années devant lui. Personne ne pourra remplacer sa femme, personne ne pourra se comparer à elle. Mais, lorsque Adèle Vaugnard vient promener son chien, il se surprend à regarder ses hanches. Adèle est une femme plutôt maigre et anguleuse, mais elle a des hanches… pleines de promesses… Il aimerait pouvoir s'y agripper, c'est un élan qu'il a en la voyant et dont il ignore l'origine. Il ne sait pas si elle a remarqué son regard sur elle, en tout cas elle n'en a rien laissé paraître.

Qu'il fait chaud aujourd'hui… Le plâtre de Paul Vignaut est tombé, heureusement, mais sa cheville le démange quand même sous les bandages. Cette chaleur pesante qui est tombée sur la France pénètre les murs pourtant épais de sa maison Elle ne le sait pas, mais cette même Adèle Vaugnard qui promène son chien est responsable de sa mauvaise entorse. Il sortait de la pharmacie avec quelques boîtes de médicaments "pour les gens de son âge" lorsqu'il l'a vue, sur le trottoir d'en face. Elle ne faisait rien de particulier, elle choisissait des fleurs orangées et énormes. Il a reçu cette vision d'un coup, les hanches d'Adèle Vaugnard, les grandes fleurs aux couleurs des post-it de sa femme, il a oublié où il était, il a raté une marche et est tombé à la renverse.

Maintenant il la voit tous les jours, c'est presque une compensation pour la douleur qui lance sa jambe, et pour l'inconfort supplémentaire lié à la chaleur. Il se sent assommé, son chien lui-même s'étale sur le carrelage pour avoir le plus de fraîcheur possible. 

Adèle Vaugnard ne sera jamais sa femme, rien ne remplacera les mots d'amours recyclés et les noeuds dont ils ont ponctué leur vie. Mais Adèle est une femme encore pleine de promesse, comme ses hanches. Paul Vignaut s'évente et rêve un peu.

La sonnette résonne à travers les pièces. C'est un bruit de harpe harmonieux et un peu trop féminin à son goût. Paul Vignaut clopine doucement en se tenant aux meubles de ses mains moites, et ouvre la porte. Adèle Vaugnard se tient farouchement devant l'entrée, les cheveux perlés d'humidité et en désordre, les mains souillées de terre. Sa robe bleue colle à son corps en sueur et en devient joliment moulante…

"Quelle bonne surprise… mais entrez-donc Adèle"

(…)

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Coquine canicule 2

23 avril 2010

Madame Adèle Vaugnard est une bonne voisine. Depuis qu'elle est à la retraite, elle arrose les fleurs de madame Arriège pendant chaque vacances, nourri le chats des Auroux , et s'occupe d'ouvrir et de fermer quotidiennement les volets des Doumonts dont l'alarme a rendu l'âme. De façon à ce que des voleurs en planque s'imaginent que la maison est encore habitée.


La résidence où elle habite est tranquille. Quelques rues propres et fleuries au sein desquelles les enfants jouent sans danger après l'école, de petites maisons standards dans des jardins en vis-à-vis. Tout le monde voit dans les salons des uns et des autres, tout le monde s'accorde sur la couleur des barrières et la taille des haies.


Avec la canicule  Adèle Vaugnard redouble d'attention. Il faut dire que, depuis le décès de monsieur Vaugnard, elle a beaucoup de temps libre, et cela fait du bien de s'occuper. Le temps passé hors de chez elle lui permet d'exister autrement que dans le deuil… Elle aide les mamans débordées, prend une limonade avec son club de tricot tous les jours à 17h00, et promène même le chien de son voisin de jardin, Paul Vignaut. Elle le soupçonne de la regarder d'un peu trop près lorsqu'elle lui tourne le dos, mais étant donné qu'il a la gentillesse de tailler sa haie une fois qu'il s'est occupé de la sienne, Adèle Vaugnard laisse les yeux de son voisin vagabonder (Adèle Vaugnard est une pragmatique…).


Aujourd'hui, elle s'est avisée que les menthes de madame Arriège manquaient cruellement d'eau. Elle a fait le tour de la maison et ramassé les quelques pots que sa voisine a laissé là avant  de partir en Bretagne. Elle laissait derrière elle son mari et sa fille et avaient emmené ses deux jumeaux de 16 ans et une dernière fille de 13 ans prendre l'air pur Vendéen. Madame Arriège était partie en confiance, laissant ses plantes aux mains d'Adèle, son mari au bureau et sa fille aînée dans les révisions.


Madame Vaugnard fait le tour de la maison avec lenteur. Le soleil darde ses rayons impitoyables et aveuglants, écrasant même jusqu'aux sons qui disparaissent sous la moiteur de l'air. Elle plisse des yeux et regrette ses lunettes de soleils oubliées négligemment sur la table de la cuisine. Elle ramasse rapidement les plantes, ne souhaitant pas prolonger son petit tour dehors, puis passe devant la vitre du salon, celle qui donne sur la rue et dont monsieur Arriège laisse les volets ouverts afin d'avoir de la lumière…


Derrière le canapé, deux jeans collés l'un contre l'autre… des peaux qui se touchent, des lèvres qui se frôlent, des mains et des cheveux qui se mèlent. Elle voit leur corps avant de reconnaître leurs visages, elle voit des attouchements timides et ardents à la fois. Sa bouche sur la sienne, ses mains sur sa peau, leur respiration haletante et la sueur qui ruisselle sur leurs corps encore si jeunes. Les jeans sont bien là, garant d'une certaine chasteté dans leurs attouchements, mais les hauts ont sautés. Ils sont peau contre peau, dans la chaleur étouffante, dans la moiteur existante. 


Madame  Vaugnard ne part pas, Adèle Vaugnard regarde…


D'abord, elle est interloquée : quoi, ceci, ici, eux, ensemble, le fils de Monsieur Doumont les mains sur la fille de madame Arriège… Elle devrait prévenir quelqu'un… taper sur la vitre? 


Elle est un peu gênée. 


Elle est un peu gênée mais elle regarde. Elle est un peu choquée mais ses yeux ne se détachent pas du spectacle. Les pots de menthes sont tombés de ses mains, la terre sèche se mêlant à la poussière du sol, et elle sent quelque chose se réveiller en elle, une sensation qu'elle avait oublié et qu'elle ne pensait pas retrouver un jour…


D'un pas résolu, elle tourne des talons et se dirige vers la maison de Paul Vignaut.

A suivre? (…)

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Coquine canicule 1

22 avril 2010

Tout part d'une goutte de sueur… 

Juillet 2003, la France vit les volets fermés. 

Elle est en seconde année de DEUG, elle doit réviser pour le rattrapage de septembre. Il a obtenu brillamment sa maîtrise, il a du temps. Mon fils va aider votre fille à réviser, à proposé le voisin du bout de la rue. C'est comme ça dans les villages. On s'entraide. On vide les boîtes aux lettres pendant les vacances, on prête sa tondeuse, on surveille les enfants qui jouent dans la rue.

Il est venu un peu à contre coeur. La petite morveuse d'à côté, il n'avait pas envie… Ils ne s'étaient pas revu depuis son bac, il y a deux ans, et il garde en mémoire l'image d'une fille intelligente mais complexée et granulée d'acné. Il fait si chaud, traverser la rue lui demande un effort considérable. Il arrive abattu de chaleur, écrasé par la lourdeur de l'air, moite et démotivé. 

Elle sort toute pimpante d'une douche à peine tiède "mais rafraîchissante quand même", elle a mûri, s'est affinée. Elle a changé de coupe de cheveux, porte un corsaire blanc et un débardeur en coton rouge et semble très à l'aise. Elle lui offre un rafraîchissement, valse gracieusement entre les placards de la cuisine et rit de son impossibilité à maîtriser les calculs électoraux. "Ppfffff au droit constitutionnel!" s'exclame-t-elle.

Ses cheveux à lui sont un peu long. Il écarte régulièrement ses mèches sombres en soufflant vers le haut, ou bien en passant ses doigts vers l'arrière et en haussant un sourcil inconsciemment.

Ils s'installent sur le canapé, près de la fenêtre sur rue, la seule aux volets ouverts car donnant sur l'ombre. La chaleur transperce les murs et les assomme malgré eux. Ils luttent pour se concentrer, il lui fait faire des divisions à la main. "Souviens-toi que tu n'auras pas droit à la calculette pendant l'examen". Elle s'applique, fait ses calculs en récitant quelques textes et se mordille les lèvres. Il trouve ça émouvant. Petit à petit il tombe sous le charme de ses yeux noisettes agrémentés de paillettes, de ses lèvres fines et allongées, de ses bras nus dorés par les quelques minutes quotidiennes passées dehors, "pour acheter le pain ou un truc dans le genre, mais pas plus. Pff, quelle chaleur"… Elle dit beaucoup "pfff", "mince" et "crétin", ("le correcteur est un crétin"), elle a un petit côté brut de pomme pas déplaisant tout en restant très féminine.

Une goutte de sueur perle de ses sourcils et glisse sur sa peau, hésite aux alentours des commissures de ses lèvres et continue à descendre le long de son cou, se perd dans le triangle où est également nichée une petite perle noire retenue par une chaîne en or, et continue à descendre jusque dans son décolleté. Sans hâte aucune, sans se presser. Il fait si chaud… 

Il regarde la goutte, le chemin qu'elle prend sur sa peau moite et il ressent le désir brutal et soudain de se pencher et de lécher cette eau salée, lentement, de bas en haut, du décolleté jusqu'aux sourcils en passant par le triangle, le cou, la commissure délicieuse de ses lèvres… C'est un désir soudain et subi, c'est une envie intense et inattendue.

Elle repart à la cuisine pour faire le plein d'eau fraîche. Elle marche sereinement pied nu dans la pénombre, il entend la porte du frigo et le tintement de bouteilles. Il en profite pour lui envoyer un SMS. "Tu danses dans les chiffres et le droit, j'ai envie de t'embrasser, tu es belle".

Elle revient. Les ressert en eau. Elle s'assoit dans le canapé en cuir noir et prend une longue gorgée en soupirant, en gardant le verre glacé contre la joue. Finalement elle le repose et bascule la tête en arrière sur le dossier en cuir. Elle est songeuse, elle continue à se mordiller les lèvres. A regarder le voisin en coin. Il est grand, noueux. Il a des yeux noirs profonds, la voix grave, le teint hâlé et des cheveux en désordre. Elle a envie de passer sa main dedans pour y mettre de l'ordre, un jour elle a été amoureuse de lui, très amoureuse, à en pleurer la nuit. Longtemps. Si longtemps. 

Aujourd'hui, elle ne sait pas. Aujourd'hui elle a vécu d'autres choses, rencontré d'autres garçons… Mais il fait si chaud, elle sent une langueur l'envahir, un désir dans le regard de l'autre aussi qui la trouble et l'envahit… 

Son téléphone vibre. Elle a reçu un SMS.

(La suite demain… bonne nuit les galopins ;) )

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Regard

22 mars 2010

Il la regarde, ravi.

Elle est debout sur son lit, une longue chemise de lin sur son corps, ses cheveux encore ensommeillés, elle est debout les mains tendues. Son rire incendie son visage, la pièce, son rire coule en cascade le long des murs, la mange toute entière jusqu'au regard qu'il porte sur elle.

Comme toujours.

Il la regarde quand elle dort, blottie entre deux oreillers blancs, quand elle se perd dans son café, s'habille, marche, lit, quand elle parle de la vie, de tristesse, de joie, d'espoir. Il aime la regarder parler surtout. Les mots imprègnent son visage, lui donne vie. Ses mains partent dans une danse frénétique, ses yeux illuminés ressemblent à deux petites lunes noires.

Elle s'essoufle un peu, se penche en avant pour mieux se faire comprendre. Elle chante ses mots qui glissent sur sa peau à lui, lui qui ne retient qu'elle, que son visage, que la vie qui s'est emparée soudainement d'elle.

Elle s'arrête un peu agacée:

– Tu m'écoutes?

Oui. Non. Il lui sourit, penaud. Il entends la musique de ses paroles qui lui semblent aussi belle qu'elle, qui est plus que belle, sa lumière, la lumière de son coeur qui a pris possession de lui, de ce qu'il a de plus précieux en lui, qu'il garde farouchement et à jamais dans la liberté de son regard.

Elle est debout sur son lit. La lumière s'est emparée de son visage, de son sourire, de tout en elle. Le lit qui est au milieu de la pièce, le lit se battant contre les cartons et les paquets à déballer, et tant de meubles à déplacer.

Ils emménagent.

Tout a été emballé dans l'ordre le plus aléatoire. La rape à fromage cotoie la pipe de Monsieur d'un côté et un foulard en soie de l'autre. Dans un panier en osier, ses précieux flacons de crèmes et poudres sont mélangés avec l'huile d'olive, le safran et le thym.

Ensemble, dans ce joyeux désordre, ils trient, remontent les étagères et les commodes.

C'est le souvenir qu'il gardera d'elle. Aujourd'hui. Aujourd'hui que sa maison est vide et bien rangée. Il comble l'absence par des visites au cimetière et des promenades sur les bords de Marne. Il n'a pas retenu les années qui l'ont marquée, les cheveux gris, la maladie. Les derniers jours où son visage s'est creusé et la petite flamme dans son regard qui luttait pour ne pas s'éteindre.

Aujourd'hui il inspire, ferme les yeux… elle est là, debout sur son lit. S'il tend les mains, il pourrait presque la toucher.

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Les petits pas

16 mars 2010

Vous marchez à petit pas, avec précaution. 

 

Un manteau beige, un grand sac en cuir carré. Dedans s’y cache une brioche et un thermos de chocolat chaud. Vos cheveux sont soigneusement mis en plis, vos yeux bruns regardent le monde avec humilité et bonté. Vos yeux cachés derrière vos lunettes épaisses, qui se posent sur votre petit-fils avec attendrissement. Ensemble, nous marchons. Nous regardons mon fils et votre petit-fils dévorer leur goûter avec le même plaisir. Ils se ressemblent. Ils sont bruns, les traits fin, ils ont des yeux noirs au regard profond.

 

Souvent, nous ne nous parlons pas. Nous avançons en les regardant. Je vous dépasse involontairement, réalise que vous êtes derrière, et ralentis le pas.

 

– C’est que vous êtes grande! …

 

Vous souriez. Un jour aussi, vous avez été jeune, le dos plus droit, moins fatiguée. Le pas énergique et volontaire. Le pas affamé, sacrifiant tout pour ses enfants.

 

Au fil des mardis, nous avons appris à nous connaître. En silence. En confidences aussi. Vous m’avez raconté, les ménages, les gardes d’enfants. Feu votre mari qui travaillait sur les chantiers la semaine, et qui faisait des petits jobs ici et là en complément. La maison dont vous êtes propriétaire, dont vous avez payé chaque centime à la sueur de vos deux fronts. Les jours où vous regardiez vos enfants manger, sachant qu’il ne vous resterait pas grand-chose pour vous-même le soir.

 

– Mes enfants, ils ont fait des études, ils n’auront pas à s’inquiéter autant.

 

Je vous écoute. Vous continuez votre chemin tranquillement, votre regard, vos gestes débordant d’amour pour l’enfant qui vous accompagne. Que vous accompagnez. Ses parents sont occupés. Ses parents travaillent. Ils ont fait des études, ils ont un bon métier. Ils ont une maison plus spacieuse que la vôtre et ne se demandent jamais comment ils vont payer leur factures. Vous êtes heureuse. Et votre petit-fils, il faut bien que quelqu’un s’en occupe, alors autant que ce soit vous.

 

– Je ne fais rien de mes journées de toutes façons.

 

Nous arrivons sur la place centrale. Nos garçons lâchent leurs jambes et courent en cercles  tandis que nous nous asseyons sur un banc. Nous attendons en nous frottant les mains contre l’hiver. En attendant les autres, les enfants du mardi qui partagent la même activité du soir. Lorsque le groupe est complet, nous nous regardons en souriant.

 

– A tout à l’heure…

 

Nous nous recroiserons à peine, le temps de récupérer un garçon heureux et fatigué, le temps d’un sourire encore avant de partir chacune de notre côté.

 

Si je me retourne, je vous verrais marcher à petit pas derrière votre petit-fils, allant avec constance et sans jamais vous plaindre.

 

Parfois, je pense à vous. Peut-être m’accompagnez-vous aussi un peu…

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Les cheveux en pétard

12 mars 2010

Les cheveux en pétard. Une masse incroyable qui s'envole en frisottant, compacte, figée, libérant son visage grâce à un large bandeau noir.

Elle est impassible sur son siège, les yeux baissés sur ses mots croisés. Dans ses mains, un stylo "marketing", de ceux qu'on distribue dans les séminaires où qu'on trouve dans les grands hôtels. 

Deux boucles argentées à ses oreilles prennent la lumière qui traversent la vitre du train et la redistribue sur son visage lisse et sombre. 

De l'autre côté de l'allée, un homme la regarde. Il est jeune, un peu affalé sur plusieurs sièges, et il mâche un chewing-gum d'un air nonchalant. Il darde ses yeux sombres sur elle et attend qu'elle lève la tête.

Mes yeux vont de l'un à l'autre. C'est un jeu. 

Le visage de la jeune femme frémit, ses lèvres évitent un sourire, ses yeux résistent et s'accrochent aux mots qu'elle fait surgir sur le papier. Il sourit, ses yeux pétillent, il sait qu'il va gagner. Si elle ne le regarde pas maintenant, elle devra bien descendre du train, ranger ses affaires, se lever, regarder où elle va…

C'est un jeu. J'aimerai bien connaître la suite mais je dois descendre avant eux. Lorsque je me lève, je vois une émotion pourpre envahir le visage de la jeune femme qui est maintenant ouvertement amusée, les yeux toujours baissés.