Posts Tagged ‘glossolales’

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Extraits en flirt

19 mai 2011

"Bonjour, votre cerisier fait de l'ombre à mon lila, c'est un bel arbre mais il prend trop de place et empêche le mien de s'épanouir". Elle porte une robe rouge à pois blancs quoiqu'il a plutôt l'impression que le morceau d'étoffe s'est posé sur elle, a entouré son corps avec espièglerie et y reste suspendu malicieusement. Ses cheveux blonds sont en bataille et décorés de brindilles, ses ongles maculés de terre, elle est pieds nus et tient un sécateur dans ses mains. Il imagine tout à fait la scène, elle taillait ses rosiers en savourant l'herbe sous ses pieds, a levé les yeux encore une fois sur son arbre, comme tous les jours, et exaspérée est venu le voir. C'est vrai qu'il est grand son cerisier. Il faut faire quelque chose. Elle continue à parler en tirades, le suit alors qu'il farfouille dans son garage, tire une échelle, monte sur les branches et s'attelle à apaiser son courroux. Ses plaintes charmantes se transforment en indications, (plus à droite, oui, bravo), puis en sollicitude (voulez-vous une limonade?). Les branches pleuvent à terre. Il redescend. "Vous devriez aller vous rafraîchir si vous voulez être à l'heure au restaurant". Elle en reste bouche bée, la bouche ouverte, il l'a enfin désarçonnée. "Je passe vous prendre dans une heure." Elle s'en va en bafouillant et il sourit. Six mois qu'il n'osait l'aborder, cela valait bien quelques coup de scie.

* * *

Ses pas se pressent. A la sortie du métro, se battre contre la pluie fine et éviter les flaques, aller d'arbres en abri-bus pour rester au sec. Elle vérifie sa tenue, s'arrête brièvement pour remettre du gloss. Plus que quelques pas, un coin de rue à tourner avant de passer devant la librairie. Parfois elle s'arrête, en général elle s'arrange pour y faire ses achats, mais des livres, elle n'en achète pas souvent. Maintenant elle en offre. Elle ralentit doucement, sent chaque goutte minuscule sur sa tête, et passe nonchalamment devant la devanture. Du coin de l'oeil, elle surveille, elle ne sait jamais, parfois il relève la tête et lui fait un signe de la main. Elle passe, puis se presse à nouveau, court presque jusqu'à la station suivante… Elle s'engouffre dans le métro un peu essoufflée, en manque d'air, en manque d'audace. Un jour elle osera, peut-être, entrer et plonger dans ses yeux profonds, oser un sourire un peu plus appuyé… Arriver à la fermeture, et lui proposer d'aller boire un verre. Un jour elle osera ce risque, celui qu'il dise oui comme non, un jour elle devra sortir du rêve et avancer dans la réalité. En attendant elle s'adosse contre la vitre, ferme les yeux et soupire en attendant demain.

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Il bascule son siège, met les pieds sur la table et sifflote en faisant tourner un stylo dans sa main. Aujourd'hui il y a une nouvelle secrétaire, une jolie intérimaire dont le rire résonne le long des murs jusqu'à son bureau. Sa jupe est un peu plus courte que celle des autres, son sourire plus malicieux et son regard plus franc. Il fait tourner son siège en regardant regardant par la fenêtre, ses doigts hésitent à glisser vers le bouton de l'interphone, ou vers celui de son pantalon peut-être, il y a une nouvelle secrétaire aujourd'hui, sa jupe virevolete et son pas sautille. Il rêve encore un peu, l'air pétille, son corps s'étire, le téléphone sonne. "Votre rendez-vous est arrivé."

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Extraits de larmes, d’amour et d’oignons

13 mai 2011

Le soir en repartant de ma visite je regarde l'horizon avaler le soleil, ce disque enflammé rugit dans le ciel pourpre et c'est beau. Je suis dans le train du retour, ma vue alterne entre des champs ondulants et des tours perdues dans la campagne. Je pose mon livre, je bois la fin du jour de mes yeux et de mon âme, dans un élan vers toi, si loin et pourtant à côté de moi… il suffirait que je tende la main… Je sais que tes yeux quelque part se réchauffent de ces feux agonisants et qu'une part de moi est près de toi. Ces dix minutes de ciel me remplissent de paix et allègent ma peine. Un jour tu quitteras tes barreaux, la société te pardonnera tes méfaits et nous prendrons ce train, ensemble, une dernière fois.

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La goutte perle le long de sa joue, se perd presque dans sa barbe naissante puis hésite sur la commissure de ses lèvres. Une autre goutte s'ajoute, rallie la première, et descend dans son cou. Il ferme les yeux, sens d'autres larmes monter dans ses yeux. Ses doigts s'agitent, coupent, il continue en reniflant jusqu'à avoir formé un tas d'oignons émincés qu'il mélange à la chair hachée.

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L'engin la nargue par son silence. Dehors le vent s'est tu, les oiseaux sont cois. Les arbres paisibles dorment tandis qu'elle attend. Elle attend un seul son qui, strident, briserait la tranquillité de la nuit, son corps crie pour ce bruit et la voix de l'aimé au creux de son oreille.

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Les lettres pleurent de ses yeux et les mots coulent de ses doigts. Il dit adieu de loin de peur de fléchir face à son regard de biche et ses lèvres tristes et tentantes. L'encre lui est difficile mais nécessaire. Après tout, il est marié. La nounou de ses enfants ne devait être qu'une passade d'été, il ne pensait pas que, dix ans après, il en serait à payer son loyer et celui de ses parents. Il l'aime, mais il préfère quand même son compte en banque, et plus encore celui de son épouse…

Je suis auteur contraint sur le blog du Convoi des Glossolales

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Extraits contrastés

1 mai 2011

Elle a des cheveux bouclés blonds vénitiens qui viennent taquiner l'épaule gauche de son compagnon, là où elle a niché sa tête. Elle est un peu en travers sur leur oasis improvisé dans leur jardin, un sourire flotte et illumine son teint délicat. Couvertures et coussins gisent ça et là, ils dorment paisiblement à l'ombre d'un saule dont les branches pleurent jusqu'à eux. Lui est sur le dos, la respiration tranquille, les cheveux noirs tranchant avec sa peau pâle et cernée, son bras gauche recevant le corps de sa mie et revenant sur son ventre. Mains ouvertes, doigts enlacés aux siens. A côté d'eux des pas furetant silencieusement. Vingts euros pris dans un portefeuille, trente dans l'autre, les téléphones disparus mais les cartes SIM en évidence sur la table. Une hésitation devant quelques bracelets nonchalamment posés sur une desserte, finalement un glissé dans sa besace. Il les regarde avant de partir, ils sont beaux, innocents, il saisi leur appareil photo et prend un cliché d'eux unis dans leur vulnérabilité, il repose l'appareil et s'en va dans un autre jardin tenter le sort et remplir ses poches.

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Le vin tourne dans son verre et envoie son reflet rouge sur sa peau… Elle lève les yeux, sourit, s'illumine d'une plaisanterie. Sa conversation est légère, sa cuisine excellente, ses gestes sont mesurés. Parfois elle éclate de rire, déployant sa gorge en arrière vivement et sans calcul. Le dîner bat son plein, les convives sont charmés, conquis, ils se disent que Georges son mari à bien de la chance, qu'ils ont l'air heureux tous les deux. Personne ne remarque ses manches un peu trop longue par cette chaleur, les ombres sous ses yeux couverts de fond de teint. Parfois Georges frôle sa main, son bras, dans un geste à l'apparence tendre et amoureuse… J'ai l'impression d'être la seule à voir le tressaillement de son corps, la panique dans ses yeux. J'ai glissé les clés de mon appartement Breton dans son sac, un billet aller simple, quelques euros. Je vais vous laisser, bonsoir, merci pour cette soirée… J'espère qu'aucun orage ne viendra troubler l'après-fête et qu'elle pourra partir.

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Ses paupières sont closes, elle reste en boule sous les draps métisses frais et rugueux. Le jour peine à percer les rideaux, le sommeil tarde à la quitter. Elle entend sa maison se vider de ses bruits, la voiture dehors qui démarre, enfin, elle se déplie, jambes et bras loin d'elle, et savoure le calme voluptueux de sa solitude.

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Parfois elle pleure sans savoir pourquoi, la fatigue, un film triste, un dessert raté ou quelque chose d'indéfinissable qui l'imprègne et qui doit sortir. Les larmes coulent et avec elles l'amertume, elle se laisse aller sachant qu'ensuite un manteau paisible viendra la recouvrir de légèreté.

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Extraits d’enfance

15 avril 2011

La maison est trop bruyante. Ses trois étages résonnent de cavalcades joyeuses, dans les escaliers, les couloirs, de cris et de chants. Quinze cousins sous un même toit crée du chahut, des chaussettes sous les lits, des pulls dans toutes les pièces, des plâtrées de pâtes servies dans de grosses gamelles de cantine. Tout à coup un jeu de cache-cache s'improvise. Des petits bruits de pas furtifs s'enchaînent, "le collé" compte puis part en quête. Il va silencieusement regarder derrière les rideaux, dans les cagibis, sous les fauteuils. Chaque découverte provoque un éclat de rire étouffé, le groupe des "collés" s'agrandit. A la fin du jeu, le total n'y est pas : il manque Jacques. Les bruits reprennent, son nom est scandé comme un chant victorieux mais il reste introuvable. Il a gagné le jeu mais est absent pour savourer sa victoire… Jacques est sur le toit. Il s'est glissé dans le grenier, a ouvert la lucarne donnant sur le ciel et s'est hissé sur les tuiles. Allongé au soleil, il ferme les yeux au vent et savoure le quasi-silence qui l'entoure.

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Quatre silhouettes accroupies au bord de l'étang contemplent l'eau argentée dans lequel se reflète la naissance d'un jour hésitant. Elles sont enveloppées de manteaux noirs et d'écharpes, elles attendent. Les sons voyagent et résonnent, que ce soit le piaillement d'oiseaux nocturnes ou le craquement de branches par le pélerinage de discrets rongeurs. Tout à coup, une ombre chuchote. De concert, elles élancent leurs bras, leurs poignets, leurs doigts, lâchant chacune un galet qui saute sur l'eau en de multiples ricochets. Les ombres comptent. Un gagnant est désigné, puis elles repartent vers la maison. C'est le premier jour des vacances d'hiver, la tradition est respectée.

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Clic clic clic, les ciseaux s'affolent, la petite fille pleure devant ses mèches noires et bouclées qui s'envolent vers la terre et tombent sans bruit à ses pieds. Ses orteils sont recouverts par ce manteau de plumes sombres, comme un duvet léger qui se réchauffe avec le temps. Sa mère s'affaire, coupe, égalise, effile, clic, clic, clic. La petite fille ne se voit pas, ses larmes étouffent sa vue et la vie autour d'elle se colore de flou coloré comme sur la palette d'un peintre. Finalement sa mère lui passe un dernier coup de peigne, balaie les vestiges de son enfance et pousse un léger soupir de satisfaction. Mouchoir. Reniflements. La petite fille se découvre dans le miroir, ses mains fines touchent doucement ses cheveux brillants et lisses qui encadrent son visage. Elle secoue la tête, surprise, étonnée, se sourit, fait des mines, oublie ses larmes et part en courant faire admirer sa nouvelle coiffure à la voisine.

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Elle se baisse et ramasse un caillou noir et lisse qu'elle lui tend. Il hésite, ose une main timide. Le soupèse, caresse ses rondeurs avant de le glisser dans sa poche. Elle sourit, il attrape sa main et trottine gaiement à côté d'elle.

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Extraits passionnés et transis

5 avril 2011

La famille était à table depuis près de deux heures déjà, les plats avaient défilés, l'alcool illuminant les regards et déliant les langues. Installées sous les oliviers, les tables se suivaient sagement les unes après les autres, nappées de blanc, bordées de chaises et de bancs. Toute la famille s'était réunie, les oncles, les tantes, les cousins, les amis aussi, autour du papet qui fêtait ses quatre-vingts ans. Les enfants s'étaient échappés depuis un moment, ils couraient sur l'herbe sèche et s'aspergeaient de l'eau de la fontaine afin de se rafraîchir. Les adolescents, eux, reposaient à l'ombre en prétendant l'ennui. Restaient les parents, jeunes et vieux, qui maniaient la fourchette et le verre, faisant honneurs aux spécialités et aux grands crus. Tout à coup, oncle Damien avait renversé son verre. Une tache rouge sombre s'était installée en s'éclaircissant sur la nappe, mordant le tissu et répandant sa couleur d'assiettes en assiettes. Tout à coup tout le monde s'était levé, surpris, criant un peu et riant surtout, dans le débat bruyant des méthodes à employer, entre le sel ou l'eau, laisser la nappe ou la rincer… Quelques anciens sont montés sur leurs bancs le verre à la main pour un toast égayé tandis que le gâteau arrivait. J'étais de ces ado qui regardaient la scène, de loin, j'étais à l'ombre, collée à toi, dans tes bras enveloppant, toi, le fils du voisin aux yeux noirs profonds. Profitant de la confusion, tu t'es penché sur moi et tes lèvres ont frôlées les miennes. C'était mon premier baiser, et aujourd'hui encore, chaque tâche de vin me ramène à cet instant et aux frissons délicieux qui ont suivis.

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Roland est assis devant son écran. Depuis une heure déjà, il attend que sa boite mail s'illumine d'un message non-lu, d'un signe d'elle lui signifiant qu'elle pense à lui, qu'elle a pris le temps de lui consacrer quelques lignes… Qu'elle a pris son billet Moscou-Paris pour venir jusqu'à lui.  Depuis ce matin, rien. Pas de petit message pour lui dire bonjour, pas de photo clin d'œil… voire plus… Depuis qu'il a commencé à dialoguer avec Tatiana, la vie de Roland a changé. Leur premier tchat sur un site de rencontre pour célibataires de plus de 45 ans avait allumé une flamme virtuelle aiguisant sa curiosité et consumant ses sens. Après des heures en ligne, au fil des jours, ils avaient fini par échanger leurs adresses mail personnelle, s'envoyant de long message et des photos délicieusement suggestives. Roland s'était réveillé un jour en réalisant qu'il était amoureux, que sa vie URL (en ligne) sans Tatiana en IRL (en vrai) était insupportable. Les messages du matin, en journée et le soir ne lui suffisaient plus, il lui fallait la rencontrer, la toucher, sentir le grain de sa peau et son parfum. Tatiana était la femme parfaite et il voulait faire sa vie avec elle. Après un virement conséquent sur le compte bancaire de sa mie afin de couvrir ses frais de voyage, il attendait donc de savoir quand il pourrait enfin la serrer dans ses bras. A force de fixer son écran, ses yeux commençaient à se brouiller. Tout à coup, le bip de sa boite mail le fit sursauter. Son mail de ce matin vers Tatiana lui revenait avec un message d'erreur : Mailer Deamond – le destinataire de votre mail n'existe pas. Le trou sur son compte bancaire, si.

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Il est face à elle, seuls 50 centimètres les séparent, un petit demi-mètre aussi grand qu'un désert au sein duquel se cache un oasis de promesses. Il ne sait comment franchir cette distance, comment répondre à l'appel de ses yeux, à l'invitation muette de ses lèvres… Il faudrait pouvoir écarter les particules les plus élémentaires, oser briser le mur invisible qui sépare leurs corps. Elle reste silencieuse, une rougeur envahi peu à peu ses traits alors qu'il combat son indécision, un tremblement s'empare d'elle… Il ose… Ému par le frémissement qu'il  perçoit en elle, il s'élance avec fougue et douceur… alors qu'elle se plie soudainement en deux dans le plus disgracieux des éternuements.

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Les jours vides se suivaient, avant. Il marchait seul sur son chemin, ne sachant même pas à quel point il était triste. Aujourd'hui il est accompagné et ose à peine se retourner tant il a peur du souvenir de grisaille qui suit ses pas. Si elle devait partir, il ne sait comment il continuerait à marcher, à avancer. La vie sans elle est in-envisageable, inexistante. Parfois, il voit dans son regard un désir de liberté et de solitude qui semble la consumer de l'intérieur, et il en a peur. Il aime sa fougue, son élan, tant que ces derniers sont enchaînés et tournés vers lui. Il préfèrerait qu'elle meure plutôt qu'elle le quitte. Quand à mourir lui, cela impliquerait qu'il arrête de contempler sa vie, comme il la contemple elle, s'émerveillant qu'elle soit là, mais oubliant de le lui dire.

Quatre extraits mis en ligne en février sur le convoi des glossolales… Bonne lecture!

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Extraits de femmes

29 mars 2011

Une porte, deux femmes. Une dehors, une dedans, et entre les deux une enfant. Elle est assise par terre, les cheveux dans les yeux, de ses doigts maladroits elle refait ses lacets. C'est un événement pour elle, à cinq ans elle est indépendante et se chausse et se déchausse à volonté. La femme de dehors attend en frissonnant. Elle appelle sa fille une ou deux fois, doucement, fermement. Elle est garée en double file devant le pavillon, elle aimerait libérer rapidement la rue, se retrouver dans la chaleur de son foyer avec sa fille sur ses genoux qui lui racontera son weekend. La femme de dedans s'impatiente. Elle a ses propres enfants, elle aimerait que cela aille plus vite. Que la fille de son mari libère les lieux après son weekend sur deux, qu'elle retrouve sa mère de l'autre côté de la porte entrouverte, une femme maigre qu'elle ne voit pas mais dont elle entend la voix douce, ce qui est déjà trop. La fille se dépêche, se bat avec ses lacets, rate recommence, sent les larmes qui vont bientôt monter jusqu'à ses yeux. Enfin son père arrive. Il s'agenouille calmement, refait ses lacets, monte la fermeture de son manteau. Il lui tend son sac, la serre longuement dans ses bras et la laisse aller. L'enfant se faufile de l'autre côté, rejoint sa mère, sans que la porte ne laisse les deux mondes s'entrapercevoir. Il faut que tout reste à sa place, en ordre. Elle monte dans la voiture de sa mère, ferme les yeux. Le moteur démarre, elles sont parties. La porte est claquée sèchement en attendant les 15 prochains jours.

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Marine est étendue sur le carrelage, la peau contre la fraicheur de la tommette rouge orangée. Les bras en croix, les jambes écartées. Elle a passé une main sous ses cheveux d'ébène qui flottent autour d'elle, des gouttes de sueur perlent sur sa peau sombre, glissent le long de son corps pour se perdre sur les carreaux. Il va falloir que Marine se lève, reprenne son balais et justifie le salaire que lui versent les propriétaires de cette maison. Mais il fait si chaud aujourd'hui… Marine reste encore un peu encore collée au sol, s'imaginant grain de poussière invisible.

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Elle a le permis mais c'est lui qui conduit. La voiture continue malgré sa volonté, elle est passagère privée de ses droits, subissant le défilement de paysages et de routes. Leur rue calme bordée de pavillons clonés aux haies de lauriers impeccablement taillées, les villes de banlieues entassées autour de la capitales, essoufflées de moyens, décorées de géraniums et de pensées roses fuchsia. S'ensuit l'autoroute sous un ciel gris dont le reflet s'accorde au bitume. Elle est assise, elle serre les dents. Derrière elle, ses enfants sont correctement harnachés, les yeux vissés sur leurs consoles de jeux, leurs esprits passifs et silencieux. A côté d'elle, il conduit. Son énervement n'a duré qu'un temps, le temps de la rébellion de sa femme, le ton est monté jusqu'à ce qu'elle plie, qu'elle cède. C'est quand même plus simple comme ça, quand elle se tait, baisse les yeux, lorsqu'elle lui épargne ses envies contraires. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas, et de quoi aurait-il eu l'air, vraiment, en arrivant chez ses parents sans elle pour le traditionnel repas du dimanche. Sa femme est belle, avenante et douce, il aime l'avoir à son bras, il aime quand elle reste à sa place, légèrement en retrait, légèrement derrière lui. Il conduit avec assurance, sa voiture file. Tout est bien. A côté de lui, elle regarde par la fenêtre, le visage lisse, les lèvres closes. Elle regarde par la fenêtre, elle s'échappe dans un ailleurs où elle est libre et où elle ose ses avis et ses choix. Elle serre les poings, ses ongles plantés dans ses paumes, retenant ce hurlement silencieux qui résonne en elle depuis des années.

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Aurélie est debout depuis si longtemps qu'elle ne sait plus… elle ne sait plus rien. Elle vacille, s'allonge sur le canapé. La fatigue sans doute de cette année en plus, ou bien encore des verres enchaînés au fil de la journée. Elle a trinqué avec le concierge avant de partir, le cafetier, puis la standardiste en arrivant. Puis ses collègues de travail, son patron, sa secrétaire, sa rivale exubérante de ses 2 kilos de moins qu'elle, et l'autre là, en face, avec qui elle n'échange jamais que des incivilités. Il lui a amené de la Chartreuse : "allez la vieille, on va voir si ton estomac le supporte". Ensuite les copines en mode apéro, puis un dîner surprise chez son père et sa belle-doche. Elle est chez eux, encore, lorsqu'elle se relève soudainement du canapé duquel elle regarde le monde tourner, et tente d'attraper son téléphone. Toute la journée, de verre en bouteille en toast, un coin de sa tête tentait vainement de lui rappeler quelque chose, mais quoi, elle en savait pas et préférait lever une fois encore le coude ou réciter des vers… Quelques minutes plus tard, elle parvient à l'allumer et faire le numéro. "Allo chéri? tu ne m'attends plus au restaurant j'espère…"

Quatre extraits mis en ligne en février sur le convoi des glossolales… Bonne lecture!

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Extrait tempêtueux

21 mars 2011

Quatre extraits pendant et après la tempête, mis en ligne en février sur le convoi des glossolales… Bonne lecture!

Elle est encombrée de fatigue, ses yeux peinent à rester ouverts. Elle continue néanmoins à rouler droit devant elle, agrippée au volant comme à une bouée, le dos vouté et penché en avant comme pour mieux voir la route. Les arbres s'inclinent au-dessus de sa voiture et la protège de la pluie et du vent. Le vent malmène des branches, craquèle des troncs et mélange le sol à l'air, soulevant poussière, terre, graviers. Allez, allez… presque arrivée… Sa gorge est sèche, sa voix éteinte, elle se sent sale des heures passées à foncer la route. Elle songe au thé chaud qui l'attend, au bain reposant, à la sécurité des murs en granits. Elle doit atteindre son refuge avant que la tempête ne se déchaine, sinon… Sinon l'être aimé risque de l'attendre vainement, lumière vacillante, dîner refroidissant, avec pour seule compagnie la colère des cieux grinçant le toit.

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Le vent siffle dans les arbres aux bras décharnés. La pleine lune peine à renvoyer sa lumière à travers les lourds nuages qui traversent rapidement le ciel. C'est soir de tempête, c'est une nuit mauvaise. De ses doigts tremblants, tante Jeanne gratte une allumette sous la casserole. Le gaz lance des flammes bleues et réchauffe la soupe d'oncle Phil. Ses sorties varient en fonction des marées. Le temps d'amarrer, de décharger à la coopérative et de faire peser et évaluer ses prises, il ne devrait plus tarder. Pour une fois, il n'affrontera pas la tempête en mer, simplement en voiture sur le chemin du retour. Tante Jeanne l'attendra au coin de la gazinière, sa cuillère en bois remuant doucement le souper.

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Tu te réveilles après la tempête et tu ne sais plus exactement où tu es. L'eau du ciel s'est mêlé à la mer, le vent a secoué ton embarcation. Là, au moment précis où tu sors de l'inconscience, un calme étrange teinté de bleu et de gris, un brouillard planant sur les eaux accueille ton regard. Le ciel d'un noir palissant sombre dans l'aube timide, reflétant tes yeux qui prennent la mesure des dégâts. Tes instruments, toute l'électronique, plus rien de fonctionne. Le sel a blanchi tes mains et tes vêtements, tout est trempé et tu grelottes, dépliant tant bien que mal une couverture de survie et des vêtements secs de ton placard étanche. Tu es seul au milieu de l'eau, sans le repère des étoiles, tes instruments ne fonctionnent plus et tu dérives au gré du courant et des vents. Surtout, tu es en vie.

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Elle plonge, tombe, l'air fouette son visage. Ses cheveux s'emmêlent au vent derrière elle. Elle n'en finit pas de chuter et se dit qu'Alice a du trouver le temps long. Un bruit strident la fait sursauter : elle se réveille.

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Tristes Extraits Douloureux

13 mars 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite d’ailleurs à aller découvrir… Il est peuplé de textes et d’auteurs doués et surprenants.


 

Franck sifflote et affute sa lame. Sous ses pieds reposent quinze retraitées dont les corps nourrissent des futurs vers de pêche. L’herbe est jaunie de chaleur, la terre craquelée de soif. Devant la maison, le portail rouillé gémit au vent brûlant qui transporte poussières et grain de sable. De l’autre côté de la colline, en face, la plage, d’où émanent les rires insouciants des vacanciers bravant la canicule. Franck sent la soif en lui. Tous les ans, c’est ainsi. Il aligne un nouveau corps dès l’automne arrivé. Un corps d’été congelé, un corps de femme ridée et racornie, toutes de la même taille, toutes en chignon blanc, toutes reflets de sa mère. Son anniversaire arrive, il va lui falloir aller la voir, subir ses moqueries acerbes et accepter qu’elle ne l’aimera jamais. Cette année, peut-être, il sera un homme. Cette année, peut-être, il parviendra à la faire taire, elle, et non une autre. Franck sifflote et affute sa lame. Dans quelques heures aura lieu la messe du soir, la messe des vieux, dans quelques heures il partira à la chasse.

 

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Pétrie de douleur elle ferme les yeux, maudissant sa journée, son patron, le stress, les cigarettes en trop. Ses doigts massent sa nuque dans une tentative sensée évacuer les tensions, elle s’essaie d’être sourde aux sifflets dans ses oreilles. Elle se transporte en Grèce, où une plage de marbre noir donne sur une mer turquoise aux bas-fonds enchanteurs, se berce de vagues, et sombre doucement dans l’oubli en espérant que sa douleur aura disparu au réveil.

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Parfois se lever était difficile. Déplier son corps, sentir la douleur se propager et rejoindre chaque articulation. Il fallait s’occuper des enfants, les aider à s’habiller, les emmener à l’école, puis prendre le bus jusqu’à l’officine où elle était assistante. Toute la journée à répondre au téléphone, à prendre des notes, à taper… Toute la journée à agiter les doigts, plier, déplier… Puis le soir, le chemin inverse jusqu’à la sortie de l’étude, le babil incessant de gaité des enfants jusqu’au silence dans leurs lits, jusqu’au repos de la nuit pendant lequel, enfin, la douleur de son corps pouvait disparaitre le temps d’un court sommeil.

 

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Rien ne peut changer le présent, mais je sais que ce soir ton cœur est un peu plus lourd sans doute, ton âme un peu plus grave. Avoir pris le temps n’aurait sans doute rien changé, t’arrêter, discuter avec elle. Quelques minutes pour la voir, l’écouter, quelques instants où elle aurait existé dans le regard d’un autre, loin de ses problèmes, de ses névroses… Son corps élancé aurait quand même plongé,  son corps si léger se serait quand même brisé volontairement. Non, cela n’aurait rien changé, pour elle, sa décision était arrêtée. Mais pour toi, pour toi aujourd’hui, cela aurait fait toute la différence… Il n’y aurait pas ce pincement. Le temps d’une seconde, de s’arrêter pour y penser. Le pas et les gestes plus lents, puis la respiration passe et la vie continue.  Je ne crains pas pour toi mais je te sais triste, c’est pour cela que je suis triste aussi, et que je t’envoie tout ma tendresse et ma joie de toi à distance. S’il n’y avait cette distance, cet océan… ce ravin d’absence qui m’empêche d’être auprès de toi, de t’enlacer de ma tendresse. Mes yeux se portent sur cette fenêtre, contre la rambarde d’où nous fumions nos cigarettes et lancions nos voix dans la cour de l’immeuble, il y a si longtemps, si jeunes et arrogants et insouciants, et je frissonne. J’enlace mes genoux de mes bras, la tête posée entre les deux, et je pense à toi. J’allume une cigarette, seule dans ce pays étranger, je pense à elle. 

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extraits décroissants

7 mars 2011

L’eau chaude lui brûle un peu la gorge. Il est installé devant la télévision, comme tous les soirs, il a mangé son assiette sans trop y regarder et boit une tisane au thym, comme tous les soirs. Il a rajouté un bouchon de rhum, puis deux, puis trois, comme tous les soirs. Il se resservira, un peu plus de rhum, un peu moins de tisane, le pas hasardeux pour revenir sur le canapé, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, Thérèse préparera son dîner, chauffera son eau, fera la vaisselle. Comme tous les soirs elle se fera petite souris silencieuse, attendant qu’il s’endorme devant sa TV, priant pour qu’il n’ait pas la force d’aller se coucher. Elle se couchera après lui et se lèvera avant, pour préparer son petit-déjeuner, pour que tout soit prêt, et qu’il se prépare et parte vite, vite, la laissant enfin au silence de leur maison.

 

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Elle tape du poing sur la table. Son téléphone s’en décroche, ses notes valsent, un stylo roule de dossier en dossier et tombe sur la moquette vieillie et rarement aspirée. Elle retape, s’empare d’une agrafeuse qu’elle fait voler à travers la pièce. En cinq ans de présence, Amélie n’a jamais perdu son calme ni élevé la voix, elle est toujours sereine, posée, courtoise, dit les choses fermement avec sourire et pragmatisme, c’est une collègue de travail idéale. Sa voisine de bureau arrive justement essouflée et en manteau et évite de justesse l’objet qui percute la porte et éclate, envoyant des petites agrafes décorer le sol. « Bon, euh… je vais prendre un café », hasarde cette dernière qui bat prudemment en retraite. Amélie respire, détend ses doigts au maximum et les fait voler au-dessus de son clavier tel un pianiste afin de rédiger le premier mail de sa journée. Elle en a une dizaine d’autres en tête juste derrière, tous courtois, fermes, implacables. On va voir ce qu’on va voir.

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Bertrand se souvenait, petit, être resté des heures devant le four, songeur, admirant la maîtrise de Julie face à cet engin que d’aucun aurait trouvé archaïque. Qui aujourd’hui utilisait encore la cuisinière de ses grand-mères ? Mais les jours de tempête, on trouvait toujours quelque chose de chaud à se mettre dans le ventre chez la vieille Julie. Elle ne dépendait ni de l’électricité, ni de ces bouteilles de gaz lourdes et encombrantes dont la plupart des maison étaient équipées. Sa maison était principalement chauffée grâce à deux solides cheminées et, si Bertrand se souvenait bien, il y avait deux radiateurs à huile, un dans la salle de bain, l’autre dans l’ancienne chambre de Candice. Là où elle devait dormir…

 

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L’odeur du dissolvant me ramène immanquablement à elle… Petite, j’aimais me nicher contre le canapé, à ses pieds, si près d’elle mais sans la gêner. Tous les dimanches soirs, elle défaisait, limait puis refaisait ses ongles. La couleur variait peu, rouge carmin, bordeaux, ce que l’on pouvait oser à l’époque. J’aimais tout, l’odeur acide du dissolvant, le bruit de la lime chauffant l’ongle, puis l’ultime attaque olfactive du verni. Ensuite, elle agitait ses mains joyeusement dans tous les sens en attendant que cela sèche.


Depuis quelques temps, je suis auteur contraint quotidiennement sur le blog du Convoi des Glossolales. A l’inverse des auteurs affranchis qui écrivent quand ils veulent je me suis soumise à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé. Cela me permet d’avancer en terme de régularité, d’improvisation et d’innovation. Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m’appartiennent toujours, et que j’ai souhaité partager avec vous.

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des mots en pluie verglacée

27 février 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne en janvier sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite à aller découvrir…

Il marche à petits pas sur le trottoir verglacé, sa progression imperceptible illuminée par les lampadaires de la ville encore endormie. Nous sommes debout, en face, emmitouflés de sommeils et luttant contre le froid. Dans l'attente du bus, nous trompons l'attente glaciale en regardant ses efforts contre le gel au sol. Il n'a plus beaucoup à parcourir, 30 mètres, il en a 50 derrière lui, depuis le tabac où il est allé boire un café au comptoir et se fournir en Gauloises. Accroché aux murs, gagnant calmement quelques centimètres, il nous ignore. Entre lui et nous, les voitures encore givrées vont et viennent, s'arrêtent au feu, repartent. Le bus arrive. Nous montons. Il s'adosse à un arbre et nous regarde partir en s'en allumant une. Quelque soit le temps, il a son rituel vieux de quelques décennies et ce ne sont pas des degrés en dessous de zéro qui l'arrêteront. Le bus s'éloigne, nous bipons nos titres de transport tandis qu'il se transforme en tâche nonchalante.

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Longtemps il l’a cherchée. Après cette rencontre muette, malgré lui, dans la foule grouillante, il s’attache au moindre détail qui lui rappelle son existence. Une main fragile, une démarche familière. Mais ce n’est jamais elle. Les nuques lui font tourner la tête. Il suit les femmes des yeux, regardant leurs silhouettes, leurs démarches, guettant leur voix, leur rire, l'effluve d'un souvenir. Sachant que ce n’est pas elle mais se raccrochant à ce dernier espoir.

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Le bruit régulier des gouttes qui suintent de la gouttière t'accompagne. D'ordinaire cette résonance de métronome t'agacerait, mais aujourd'hui il te rassure, leur régularité à quitter le toit pour claquer au sol te garde éveillée, sur le qui-vive. Consciente. Tu as perdu le goût et l'odorat, tes yeux s'accordent mal et tu te raccroches aux deux sens qui te restent intacts. Allongée toute la journée, tes bras reposent hors des draps métisses un peu rugueux, tes cheveux sont éparpillés sur l'oreiller. Tes parents t'ont installée dans leur chambre, ta fille dans le bureau et eux dans le salon. Tes parents ont eu très peur, ta mère essaye de se frayer un chemin à toi par sa cuisine, ses soupes, compotes, par ce que tu peux avaler. Tu as trente-cinq ans et ton coeur s'est arrêté. Tu es tombée au sol, quelqu'un t'a rattrapée, heureusement tu étais dans une mairie disposant d'un défibrillateur et d'un personnel formé. Entre le kiné, l'infirmière, l'orthophoniste, les câlins de ta filles et les sourires de tes parents, tu comptes les gouttes qui tombent du ciel et te rappellent que tu es vivante.

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Elle est en sécurité dans cette voiture aux odeurs de cuir. Rien ne peut l’atteindre. Pas encore. Elle aimerait qu’il revienne. Cahotée par les rebonds, Elle m’endormira, bercée et tranquille, comme un enfant, la tête calée contre la porte de la voiture.  En attendant, elle a froid, et n’ose mettre le chauffage de peur de vider la batterie. On ne sait jamais avec ces voitures. Ce n’est pas la sienne. Alors elle reste immobile, la main posée sur la porte le long de la fenêtre, le cou raide et les doigts un peu gelés.  La porte de l’immeuble s’ouvre enfin et elle voit sa silhouette un peu floue se détacher de la lumière de la rue. La portière fait un bruit sourd alors qu’il la referme. C’est bon, dit-il en soufflant. Il pose la clé sur le tableau de bord et fait démarrer la voiture.