Posts Tagged ‘solitude’

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Thé en madeleine de Proust

4 mai 2015

ThéièreElle aime se fondre en contemplation à l’intérieur de sa théière. A force d’y oublier son Earl Grey, une patine ambrée s’y est déposée qu’aucun traitement au vinaigre ne saurait effacer, un doré de Rhum paille ou de Cognac, strié des rayures de la cuillère à thé et dont les irrégularités font penser à une carte au trésor, une carte de vie enfermée dans une théière en étain bosselé, héritage cadeau de mariage, à l’esthétique des années sixties, choisi au Printemps par une sorte de rébellion conservatrice et puisqu’il fallait dire oui au métal, à défaut de Cambronne elle a dit non aux modèles Sheffield. Elle était jeune. Elle avait le temps de lutter.

Les années épuisent ses propres paradoxes. Elle signe enfin un pacte de non agression envers elle-même, son pathos, ses névroses et ses ancêtres. Reproduisant absentément les gestes de ses aïeules, et après s’être tant cramponnée aux symboles — les siens et ceux des autres — elle choisi l’essentiel, laisse glisser ce qu’elle ne peut changer, se dépouille de ses contradictions et de ses angoisses. Elle lâche le spleen et largue les amarres pour voguer à la rencontre de ce qui est.

Chauffer l’eau, la théière, préparer les tasses et attendre. Verser, attendre encore. Fermer les yeux et humer le passé de l’enfance, le rappel rassurant de l’immuable, en quiétude de l’impuissance : lorsqu’on sait qu’on ne peut rien, qu’on accepte sa limite, alors les doutes disparaissent, alors l’adversité se soumet à vous.

Les marques cuivrées ne sortent de l’obscurité que lorsqu’elle s’y penche, qu’elle bascule vers la lumière et laisse la lumière inonder l’ombre. En ressortent ces dessins énigmatiques qui pourraient être des cicatrices, des histoires enfouies aussi belles que nostalgiques, encore parfois humides de larmes invisibles qu’elle refuse autant que les femmes avant elle de laisser couler. Ses racines plongent profondément dans les entrailles d’une terre compacte, d’une humanité sacrifiée « au service de » tout ce qui n’est pas elle. Elle a tracé une voie sur la carte, sans boussole, bousculée par des vents contraires, elle s’est arque-boutée à contre courant jusqu’à atteindre son île salvatrice.

Une part d’elle est un corps terrassé et l’autre est une enfant blonde sur une plage en méditerranée. Elle est ici et ailleurs, elle est tout.

Ξανθούλα χορός μεταξύ των κυμάτων

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Sous la lumière de l’ombre

1 février 2015

C’est un soir parmi d’autres.

Dans la routine des jours, elle a oublié.

Dans l’absence. L’inexistence d’une présence.

Assise, les mains à plat sur la table cirée en bois sombre. La nuit percée par la lampe au-dessus d’elle qui ne suffit pas à éclairer toute la pièce.

Elle respire.

Les yeux fermés, tendue vers le vide, un sourire.

Entre l’avenir et elle, un ravin. Elle s’est posée à la limite, regardant de l’autre côté, sans savoir encore quand exactement ni comment elle atteindra l’autre bord.

En face, un champ de fleurs possibles, la mer chargée de vents, une fenêtre ouverte sur un jardin en friche, des vêtements épars sur le sol, les rires des enfants portés par la brise, du linge sur un fil derrière la maison, l’odeur du romarin se dégageant du four ronronnant à l’aube de repas animés.

Elle inspire, bloque, expire en ouvrant les yeux sur la solitude de sa cuisine.

Le silence l’accompagne en sortie de rêverie.

Il fait un peu froid, dans cette nuit à l’ombre compromise par la lune pleine surplombant quelques nuages qui n’oseraient la cacher. Dehors, rien ne bouge. L’immobilité des choses n’est troublée que par quelques résonnances, une voiture en retard, un grincement de porte, quelques chats entrechoquant des poubelles.

La solitude est une présence familière et, singulièrement, elle ne se sent jamais seule. Une âme bat, non loin d’ici et pourtant en arrachement de distance. Un cœur, une âme, un regard.

Des cœurs, des âmes, des regards.

Sa vie est pleine.

Ils sont là.

Elle ne sait pourquoi. D’autres âmes se sont attachées à elle. Des amitiés inattendues, des partages en dons désintéressés, des lumières qui se trouvent et se renforcent. Elle se sent humble et bénie, malgré sa laïcité elle ne trouve pas d’autre terme, elle sent une force bienveillante veillant sur elle, elle pense à toutes les femmes dont elle descend et les imagine unies et bienveillantes, penchée sur la terre et veillant sur les leurs. Elle envisage la vie au féminin malgré toutes les indignités dont ses sœurs saignent et meurent.

Le temps passe. La table est encore là, la cuisine autour d’elle survivant à la lumière vacillante, puis au-delà un couloir donnant sur un salon, une entrée, deux chambres et un bureau et une salle de bain, enfin. Son appartement est en enfilade, en élongation étroite et alambiquée et pourtant, elle l’aime.

Elle pourrait rester longtemps, ainsi, immobile et voyageant de par ses songes, bravant la fatigue et les réalités à venir. Aujourd’hui est une bulle de savon, aujourd’hui, on peut encore éviter de penser à hier et reporter le réveil des choses à demain.

Les choses à venir ne s’effacent pas, elles attendent patiemment, il est dans l’ordre établi qu’elles existent un jour et elles le savent et plutôt que de caracoler, elles trouvent leur portion d’ombre constante jusqu’à ce que la lumière soit.

Les mains, à plat sur le bois de la table, les pieds au bords de l’abime, le cœur en résonnance d’un univers ressentis et non appréhendé, elle n’est armée que de sa lumière, de sa certitude de l’à venir, des joies et des larmes souhaitées et attendues…

Jeune, elle s’était dit jamais moi, jamais ces cernes, ces compromis, jamais cette tristesse voilant la joie du jour, elle s’était jurée d’être aveugle plutôt que de pleurer. Aujourd’hui, elle sait, que les larmes peuvent jaillir du bonheur indicible de l’invisible silence d’une lumière si douce et intense, d’une certitude si entière et indiscutable, d’une ancre lancée dans un port permettant de se poser, une heure, un jour, une éternité, c’est à elle de voir.

Aujourd’hui, elle sait.

Il n’est jamais trop tard. Tant qu’un cœur bat. Tout est possible.

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Mute #JesuisCharlie

22 janvier 2015

je-suis-charlieEveryday’s routine, it goes on…

Time hasn’t stopped. Nothing’s changed and yet everything is different.

It’s the same winter cold hurting your hands and preventing the blood to flow, the same people tapping their feet in the bleak morning, waiting for the train to pull up, trying to wake up, trying to figure out reality from their dreams, the same clock telling you to get up, you sleep walk through the routine, you close your eyes under the water beating down your neck, your back, your face, you stand in front of your closet trying to figure out what to wear, cursing yourself for not planning ahead, yesterday you should have thought about tomorrow. You should have known. Someone should have known.

You’re not hungry. You never are before you leave but now your stomach hurts.

Nothing seems real anymore, everything hurts, even more than usual, if you wake up the numbness will stop and it can’t, how can you go on, how can you accept the routine, the minutes, the days, how can life go on… If you wake up you will start feeling and anger will rush in, with frustration and the deafening noise of things left unsaid.

Please tell me… how to look down in my child’s innocent eyes and explain.

Something happened.

You can’t wrap up your mind around it.

Somewhere in your head, there’s a young girl screaming that this isn’t right. If someone came into your home, if someone pushed the door and walked and spread terror, what then, how would you go on… You often get angry when your kids don’t lock the door, they feel so safe and confident, probably thanks to you, they are very curious and unafraid, you and your inner barriers admire that in them. Look, all these people dead Maman, look at those mad men, why Maman, can’t they take a joke? Poor them then. The adults are so intense and weird. It’s a pretty harsh way to disagree over a bad joke.

They bend their head solemnly; somehow they got it quicker than you.

This is what it feels like. This is what happened

Someone walked into your home and killed people you had never met, even though you knew all their names and faces, even thought you had read their work, laughed at some of their jokes and frowned over others. Some one walked over your soul and reminded you that nothing is forever, they showed you how hard it is to remain true to freedom, how much courage it takes to unabashly laugh in spite of or because of how absurd our world is.

You who won’t speak, you who knows so well how to love and embrace the present, today you can’t cry over what is nor over what will never be. You are mourning in silence, knowing things must change but not quite sure where to start.

They had so much joy and irony in them, still, they had so much to do, to draw, to speak of.

They have been robbed of a future and you feel like you have been robbed too, that something that wasn’t quite yours but that you felt you could claim as yours was ripped away.

Today’s routine is about whys an why nots, it’s about never knowing when you will be home, where exactly will people be so afraid that they will call in a bomb scare, the threat is unreal and only exists in themselves, to you everyone is a potential companion whether is be for 5 minutes or a lifetime, today is about trains going backwards and people trapped and scared, today is about walking endless hallways and finding a way home… and when you forget your phone, you are truly even more peacefully alone than usual.

Life will go on. People will heal, they will forget, blindness is so much more comfortable. There will only be a few, like you, waking up in the middle of the night to wonder and cry for the lost ones and the darkness in the ennemy’s souls, for, so you think, they must have endured hell on earth to hate so much that the only answer would be to walk into someone else’s home, cross the sacred threshold and shed blood. There is no redemption, there is no going back and you have no answer and so, in your own innocent loneliness, all you can do is walk the hallways in the cold and find your way home to hold your children.

And when you arrive, they will look at you and say:

– They are not lost, they are dicks.

And they will be right.

 

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Pantin

29 octobre 2010

Votre démarche est saccadée, brisée, chaque escarpin pointu levé haut et lancé devant vous avec une raideur involontaire. Ils sont beaux ces escarpins, en daim brun foncé et entourant des pieds qui se savent à peine en vie. Qu’importe : vous avancez. Avec votre silhouette fine, vos bras longs qui échappent parfois aussi à votre contrôle, et surtout avec votre immense sourire gai et joyeux ornée d’une masse de cheveux noirs et courts, vous être méprenable avec une marionnette d’Arlequin qui se serait déguisée en salariée d’un laboratoire pharmaceutique. 

Cette idée vous plairait si quelqu’un osait vous la soumettre. 

Il est difficile d’ignorer ce qui tient les fils de votre maladie. Les causes de cette dégénerescence nerveuse qui vous déguigande et force vos mains à s’accrocher aux murs, aux portes, aux bras, pourvu qu’il y aie de la moquette et que je ne glisse pas, la tête haute, souriante, toujours, et avant tout digne et défiante. Vos doigts serrent mon coude nerveusement, nous marchons lentement tandis que vos fils et pantins disparaissent soudain. Votre débit ne ralentit, pas bien au contraire, il se penche sur les subtilités des process de validation interne, m’étourdit dans la complexité des relations humaines et me perd arrivé au découpage de la France et au coûts des campagnes de promotion transplantation et oncologie, je manque d’air, reprenons à l’envers et recommençons. C’est la fin de l’année fiscale, les dossiers doivent être bouclés, chaque chose à sa place et pas une virgule qui déborde des budgets. 

Il n’y a, pour moi, aucun enjeux. Mon avenir se fera ailleurs que dans ces couloirs. Je ne fais que passer. Je souris, je hoche de la tête, je processe, je réorganise. Je sais faire ça. Passer, observer, diagnostiquer et porter remède. A force, j’ai aussi appris à lâcher prise et à partir. En me retournant parfois avec la joie du chemin parcouru, mais surtout avec le souhait d’aller plus loin, de vivre et construire la route de mon choix. Un jour, peut-être  pourrais-je poser mes bagages quelque part et avoir l’envie et la possibilité de rester. En tout cas, j’aimerai bien… 

Je vous apprécie. Vos collaborateurs aussi. Ils parlent de vous à mots feutrés, par allusions. Une réalité à moitié assumée, tue et ouverte et laissant place à maintes conjonctures. Chaque phrase en suspent exprime affection, respect et peine.

La peine de vos collaborateurs, de ceux qui vous on vu votre lutte s’accroitre au fil du temps. La tristesse liée à votre maladie qui ne peut qu’avancer, même en stagnation il n’y aura jamais de progès et que très peu espoir de mieux être. 

Eux ne peuvent rien à part essayer d’alléger les moments que vous passez à leurs côtés dans l’entreprise qui vous emploie. Ils abrègent vos trajets et viennent à vous. Ils badgent, rient avec vous et vous offrent leur bras le plus naturellement du monde.

Le sol vous parait si près de vous parfois.

Je le sais dès que je vous vois. J’ai travaillé en pharmacovigilance dans le laboratoire qui justement fabrique les drogues que vous devez vous injecter. J’ai reçu les alertes de médecins traitant des femmes malades, atteintes de formes progressives ou cycliques, parfois les deux, parfois despérément enceintes et sans issues, j’ai lu et analysé les articles de presse relatifs aux stades d’avancement, aux effets secondaires, aux recherches et théories. 

J’en sais trop et pas assez. 

Cela n’a, en fait, aucune importance.

Vous continuez à sourire, à garder le cap. Vous parvenez à vocaliser votre quotidien de façon libre. Je veux dire par là que vous laissez à votre interlocuteur la liberté de vous écouter et de recevoir ce que vous exprimez.

Vous réussissez à ne presque jamais vous plaindre, même si parfois en fin de journée vos yeux pétillent moins, votre sourire retombe. Vos mots se voilent des fantômes de ce que vous refusez de dire. Injustice, souffrance, peur, colère, ces termes-là n’existent que dans le silence qui hante alors votre bureau. J’ignore combien de temps nous continuerons à nous croiser, à travailler ensemble. Quand aura lieu la prochaine poussée, quand votre mi-temps thérapeuthique ne suffira plus. Je continue à écouter, observer, hocher de la tête en souriant. A dire que oui, tout est possible, qu’ensuite c’est une question de moyens, de volonté, d’organisation. Que je peux être, aujourd’hui, votre moyen, votre volonté, votre organisation. 

Plus tard, pour la suite, nous verrons. 

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Solitude

5 octobre 2010

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Tu restes devant ta fenêtre, les doigts croisés. Devant toi, la mer s’écrase impitoyable de bleu et de gris, l’écume s’élance contre les rudes rochers que le temps n’aura pas réussi à éroder.

 

Ta chambre est fonctionnelle. Tu ne demandes pas plus. Contrairement à tant de personnes, la couleur des murs ne t’influence pas et t’importe peu. 

 

Dehors, il fait froid. Un crachin gris et persistant tombe sur la terre depuis deux jours. Depuis deux jours, tu évites les sorties au maximum et tu restes avec toi-même. La solitude ne te fait par peur. Tu as bien un smartphone qui pourrait te permettre de garder le contact avec le monde extérieur, mais par choix, délibérément, tu le gardes éteint. Tout va bien, vraiment.

 

Est-ce l’âge, est-ce la thérapie qui fait enfin l’effet attendu? Tu te beignes de silence et d’absence. Ton silence ne sera jamais immaculé, ils sont si peu, ceux qui connaissent la nature des sifflets vrombissants qui vrillent tes tympans depuis tes 25 ans. Ceux pour qui le terme d’acouphène n’est pas une simple notion académique, ceux qui savent à quel point le plus profond de la nuit torture tes oreilles et ton sommeil, ceux qui comprennent ton besoin et ton intolérance au  bruit. A quel point certains bruits couvrent ta torture quotidienne, et quand justement ton supplice est exacerbée par les décibels. C’est un équilibre fragile, c’est un balancement précaire entre soulagement et souffrance.

 

Ici, tu es bien. 

 

Ici, on te laisse être. Parfois, tu te dis que cela pourrait être bien, de rencontrer quelqu’un. Quelqu’un qui comblerait ton existence muette, quelqu’un qui accepterait que son bavardage quotidien ne rencontre que des regards amoureux dénudés de mots. Quelqu’un qui n’attende pas de toi un déluge de parole et de sentiments. Une femme qui se contenterait de sa propre compagnie et qui se réjouirait des nuits sans solitude, dans la chaleur de ton corps et de tes mains caressantes. 

 

Ta femme était un peu comme cela. Elle t’aimait tel que tu étais, dans tes silences et ta différence, dans tes ardeurs masculines qui lui laissaient toutefois la liberté de choisir la couleur du papier peint. Ta femme n’est plus là, tu lui rends souvent visite dans le cimetière nouveau, tu lui apporte des fleurs et tu restes planté devant sa tombe, silencieux. Silencieux alors que ton âme lui envoie des billets enflammés et empreints de regrets. Silencieux parce que le chemin entre tes pensées et les mots que tes lèvres pourraient prononcer est trop difficile et inaccessible. 

 

Ici la tempête fait rage. Tu la regardes par la fenêtre, en sécurité. Tu entends à peine les hurlements du vents, le vacarme assourdissant de la nature qui rejoint l’orage tourbillonnant sous ton crâne. Le désordre du dehors rejoint tes fracas intérieurs, et finalement, malgré tout, tout est bien. 

 

Tu survivras.