Posts Tagged ‘tranchedevie’

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Mots

21 janvier 2012

La dernière fois que Gabrielle avait touché à ce document, c’était un jeudi 13, déjà il faisait doux pour la saison alors qu’octobre l’insolent contredisait les dictons.

Le soleil s’immisçait par la vitre jusqu’à la somnolence, la bourse continuait à chuter dans le stress quasi résigné des salles de marché. Le téléphone avait arrêté de sonner. Gabrielle se souvient qu’elle avait ressortit un petit T-Shirt d’été et qu’elle regrettait presque ses nu-pieds. La France s’accrochait encore à son triple A et elle avait du mal à s’intéresser aux chuchotements feutrés des couloirs en attente d’un meilleur taux, d’un climat économique plus clément, de prévisions d’éclaircies.

Gabrielle, elle, sentait la chaleur du dehors réchauffer ses mains et chatouiller son inspiration.

Gabrielle, elle, rêvait tant d’être ailleurs qu’elle n’avait cure des convenances. Elle était inoccupée, désœuvrée, payée à faire joli derrière un bureau. Elle avait sortit sa clé USB et avait travaillé.

Pour elle.

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Lumière

6 janvier 2012
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Dans les vestiges de l’ombre, une étincelle s’agite. Franck est sur le toit, encore. Assis sur la crête, il observe la ville, une bière entre les doigts. Bientôt, l’aurore donnera naissance au jour, au songe d’un lendemain. En attendant il reste, sur le toit, dans le vent un peu froid qui balaye ses mèches claires. Dans l’entre-deux de promesses non tenues qui lui permettent de continuer, d’attendre, d’espérer.

Derrière lui, il ne sait plus et devant lui n’existe pas encore. Son immobilité ne pourra durer, il faudra décider, avancer, être. Ses yeux noirs scrutent sans savoir que chercher, il est calme, à force d’attendre il a failli oublier. Aujourd’hui il attend que son attente cesse, c’est une redondance dont le manège s’est mis en branle, doucement, de façon presque imperceptible. Ce fut un soupir puis une brise, et peut-être grandira-t-elle en ouragan.

Il n’est pas temps, pas tout de suite. La lumière se lève enfin, un premier rayon s’aventure sur sa peau. Il va redescendre, dormir un peu avant de se perdre dans la routine qui l’a si bien endormi jusque là.

Mais demain peut-être, ou le mois prochain, pas tout de suite mais bientôt, il saura là où la route doit le mener.

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Une terrible beauté est née

24 novembre 2011

Gizèle marche, vite, ses talons claquent la moquette, le lino, ses cheveux s'échappent en vrac. Menue femme décidée, elle franchit des paliers, traverse des couloirs, gravit des escaliers. Contre elle une chemise cartonnée, contre elle des secrets, des armes par des mots. Elle est une traitresse en traitrise de traitres, en l'entreprise la guerre est déclarée. Deux hommes dressés l'un contre l'autre et en quête de pouvoir. Entre eux un titre et les hommes qu'ils manipulent pour gagner.

Gizèle est une employée fidèle, malléable. Envoyée au front elle a séduit Gaston avant de chavirer sous son charme. Sacrifiée pour la cause, elle s'est trouvé une autre voie.

– Trahissons, soyons nos propres maîtres, avait fini par murmurer Gaston, essoufflé par la nuit.

Le corps repu de sensations nouvelles, l'âme en révolte dans une colère naissante, Gizèle avait acquiescé. Les petits soldats bafoués sont plus dangereux que des mots couchés sur du papier. De part et d'autre des secrets furent volés, une entente nouvelle émergea, un troisième pouvoir se dessinait.

Gizèle s'arrête, respire, son reflet la regarde au travers d'une vitre et considère son ambivalence, le vertige d'un désir, l'envie d'autre chose. Elle ne réfléchissait pas, avant, elle avançait bercée par sa routine régulière, un peu tassée, un peu négligée, un peu rien en somme.

Aujourd'hui elle se tient droite, a le regard dur, les hommes la regardent et leur yeux se promènent de courbes en questions et en tout cas s'attardent. Après des années sans penser une idée émerge, s'impose et guide ses pas. C'est l'histoire de quelques couloirs, étages, de barrières à franchir. De regrets à tuer pour devenir celle qu'elle aurait dû être. Gizèle continue à avancer, les chemises cartonnées se regroupent, s'entassent contre sa poitrine et l'écrasent un peu, son décolleté se galbe au fil de ses traitrises, elle connait tous les codes, les siens, ceux de Gaston, elle s'empare du butin, rafle, et ne laisse rien derrière elle.

Trahir, oui, mais seule.

Ce texte fut envoyé au concours de nouvelles de la Biennale de Lyon organisé avec le Télérama. N'ayant pas gagné ce concours, je le mets en ligne ici afin que tous puissent en profiter, un mail m'ayant prévenu que finalement, seuls les 10 nouvelles retenues seraient mises en ligne. Il faut dire que nous fûmes 1600 participants! :)
Le titre imposé : Un ligne d'un poème de Yeats, "une terrible beauté est née"
La contrainte : 2011 signes espaces compris et titre non compris.

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Julie trace des lignes

26 octobre 2011
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La voiture cahote entre la pluie sombre, la nuit est parfois coupée par la lumière orange des quelques lampadaires disséminés dans la campagne. Les arbres allongent leurs ombres et bravent la tourmente en secouant leurs feuilles, tandis que la radio murmure un air de jazz qui se mêle au bruit du moteur.

Sur son rehausseur, Julie trace des traits en lignes sur la buée de la fenêtre. Elle s'est réveillée de ce voyage si long. Les yeux endormis, elle a collé son front contre la fraîcheur de la fenêtre, le doigt songeur, la peau humide. La pluie s'accroche à la vitre et transperce l'obscurité d'un peu de lumière, ses dessins la rassurent, l'apaisent.

Devant, sa mère conduit. Elle avance dans le paysage au-delà qui est immense à s'y perdre, le vertige infini de l'horizon invitant aux rêves en rire des choses…

Pour Julie, l'extérieur est sans limite et effrayant. Il mène à l'inconnu et ses dangers. Il rappelle des heures tristes que sa mère et elles ont laissé derrière elles, elles s'en sont défaites comme d'un vêtement d'injustice, elles bondissent en avant sans savoir où se terminent leur route. Pour l'instant elles franchissent les kilomètres vers un jalon, une halte où respirer avant de repartir.

Au bout du chemin, une maison entourée de fougères. Les pierres y sont irrégulières, les fenêtres grincent avec les volets et le vent quotidien. Autour il y a quelques arbres, des champs et un fossé guidant l'eau par ici ou par là. Les pièces sont petites, la cheminée trapue abrite un feu qui crépite et réchauffe. C'est la maison de l'enfance, le père et la mère y sont encore, un peu plus fatigués, un peu plus voûtés mais débordant encore et toujours d'un inconditionnel amour pour leur fille et leur petite-fille.

Julie n'y pense pas. Elle aimerait rester là, dans cette voiture en marche, et que cet instant de l'entre deux ne cesse jamais. Elle suit les gouttes posées sur la vitre et retenant la lumière, elle reste dans la contrainte de ses traits dessinés en lignes, et s'y sent bien.

 
 
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Alzheimer

2 octobre 2011
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Je serais ta mémoire 

Si nous avions le temps,

Les images qui s'effacent

Plus rien que le présent.

Je serais ton espoir

Si nous goûtions aux vents,

Mais déjà, plus de traces

De nos marches d'antan.

Je serai ta mémoire.

En puisant en arrière, j'inventerai demain.

Tu seras mon espoir.

Car grâce à ton besoin, j'existerai enfin.

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Jane puissance deux

21 août 2011
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Jane s'agite.

(Jane est agitée, elle se trouve lente, ralentie).

Elle va et vient dans sa cuisine trop petite, toujours, il y a sans cesse un meuble dans son passage, à croire qu'ils se déplacent pour la contrarier, ses ustensiles ne sont pas à la bonne place, il faut déplacer pour dénicher et faire tenir, il faut pousser pour faire la place aux légumes à couper, à la viande à préparer, aux bols et saladiers. Jane s'agite, Jane s'énerve.

(Jane est énervée. Elle sent le temps filer entre ses gestes, il n'y aura jamais assez de jours, de secondes, l'oxygène s'éloigne d'elle alors que sa poitrine se compresse et elle ne comprend toujours pas comment elle s'est réveillée un jour sa jeunesse éteinte avec des tournants manqués, des occasions refusées par peur, peur de qui ou de quoi, de l'échec ou de la réussite, Jane ne sait ce qu'elle changerait si elle pouvait revenir en arrière, ou plutôt, Jane refuse de se retourner tant elle a conscience des actes manqués qu’elle essaie si bien d’enfouir et d’oublier au gré des jours, aujourd'hui Jane a peur de se réveiller demain avec encore des rages en regrets et des pleurs en dessert, ce soir Jane se dit que quelque chose va changer).

Les mains fines de Jane s'affairent avec compétences. Lorsque ses hôtes arriveront, un repas fin et simplissime de raffinement les attendra.

(« Les dîners Jane sont une tuerie. Elle pourrait faire passer du poisson pané pour un repas trois étoiles»).

Elle repousse ses mèches blanches en songeant à l'emploi du temps minutieux qu'elle s'impose, combien de minutes pour la préparation des aliments, la cuisson, la mise du couvert et la décoration de la table, sa préparation et décoration à elle, douche, maquillage-ravalement-de-façade, choix de la robe et des accessoires. Ses cheveux au carré ne souffrent plus d'aucune couleur, c'est presque plus simple pour s’habiller, et les yeux s'y perdent plutôt que de s'attarder sur les rides. Encore aujourd'hui, Jane est considérée comme "un joli morceau", qui "se défend bien" "malgré son âge".

(Jane songe à ses cheveux noirs de jadis, sa silhouette plus facile à apprêter, Jane est coincée dans sa cuisine et paralysée sur un quai de gare, le train va partir, depuis des années elle n'avance plus, ses pieds sont restés ancrés sur le bitume alors qu'elle ne monte pas dans ce train et qu'il s'éloigne sans l'emmener, qu’il s’élance tel une nef sur une mer noire, en avant vers un inconnu terrifiant, vers une aventure en joies qu'elle s'est empêchée de vivre. Elle s’est jetée dans sa carrière et se dit qu’elle aura au moins réussit ça, même si cela ne suffit pas. Aujourd’hui Jane rêve de dunes et de courses en quad dans le désert, dans son cœur bat une valse qu’elle aurait aimé danser.)

Pour Jane, la présentation des mets est aussi importante que leurs saveurs. Elle associe des tomates cerises à sa roquette parfumée de basilic frais et de mozzarella (rouge foncé, vert foncé, blanc), ses doigts épluchent une lamelle sur deux de courgettes (vertes et jaune) coupées en grosses rondelles, d’aubergines (violettes) en carrés et revenues dans de l’ail auxquelles elle rajoutera des fines lamelles de poivrons (oranges). La viande blanche marine dans un mélange de miel et de sel pimenté à l’ocre. Ses recettes sont chamarrées, il lui est impossible d’avaler un plat qui ignorerait son regard et encore plus inimaginable de cuisiner sans marier le goût à la vue.

(Jane s’envisageait peintre, petite elle crayonnait sans cesse et rangeait ses feutres en fonction de son humeur et du résultat visuel, en dégradé de couleurs ou en contrastes audacieux.  Elle devient autiste face à un interlocuteur dont les vêtements jurent et s’empêche de réarranger les décorations de Noël de ses nièces. Peintre, ce n’est pas un métier, Jane est directrice marketing et c’est tellement plus joli sur une carte de visite.)

La soirée de Jane défile, son four émet une odeur chatouilleuse alors qu’elle apprête la table et réarrange son collier de coquillages nacrés. Ses invités arrivent pour une soirée axée boulot et réseau d’influence, un de ces rituels des us et coutumes des cercles auxquels elle appartient, il faut suivre les règles ou disparaître. Il faut connaître untel, avoir vue les bonnes expos, les bons livres, il faut pouvoir briller par sa conversation, son humour, sa culture, à défaut de passer pour un sot ou un mutant et de s’en trouver puni. Posséder l’info, le bon numéro, savoir s’orienter dans sa jungle personnelle… La conversation ressemble à celle de la semaine dernière chez Georges, et Jane en est lassée.

(Jane a reçu une lettre ce matin, elle n’en a lu que la moitié. Trente ans après elle a reconnu l’écriture sur l’enveloppe sans avoir à l’ouvrir, son cœur a bondit comme autrefois, alors qu’encore ils passaient des heures à arpenter le parc du Luxembourg, alors qu’elle pressait l’écouteur du téléphone à son oreille pour mieux s’imprégner de sa voix, il possédait un mystère qu’elle ne comprenait pas, cet ascendant sur elle, sa façon d’être présent sans l’être, il y a des êtres derrière lesquels on a beau courir, ils ne deviennent rattrapables que si on s’arrête… Mais alors, veut-on encore d’eux ? Jane a vécu, Jane a couru, elle ne sait plus, cette histoire de train, cette histoire de peintre, et si et si, et si quoi, et si Jane était fatiguée, et si Jane voulait changer de vie, elle n’a lut que la première page « Ma très chère Jane », et n’a pas osé tourner le feuillet, elle a peur d’atteindre la fin de ces mots inattendus et d’être encore déçue et déchirée, elle est terrifiée à l’idée qu’ils ont peut-être encore une chance, elle a besoin de réfléchir, d’être sûre de sa réponse à l’hypothèse d’une invitation, et de préparer l’insipidité de son lendemain à la certitude de son inexistence. Jane a besoin de respirer.)

En fin de repas, Jane se lève et trinque. Elle se tient droite, elle sourit, ses lèvres encore glossées et ses yeux bordés de gris anthracite créant un abîme insondable devant lequel ses convives s’arrêtent sans savoir. Ce soir, Jane remercie, n’oublie personne, ce soir Jane est ailleurs alors qu’elle est parfaite. Elle se dit qu’on en rira demain, quand on saura, et quelle importance, elle a décidé, elle sait, quoiqu’il arrive, il n’y aura plus de dîners et qu’à partir de ce soir, c’est elle qui écrira la suite.

(Jane inspire enfin et se sent en vie.)

Ce texte est né d’un défi qui m’a été lancé par l’écrivain Christophe Lambert (http://lambear.canalblog.com/) sur Facebook et par le photographe Tanguy de Montesson (http://yugnat.posterous.com/) sur Instagram, suite à la publication d’une grille de scrabble*. En étant souple sur les accords, la mission est remplie à l’exception de batte. (Bon allez, petit clin d’œil : « Jane se lève avec une batte et crève les certitudes de ses convives »)

Merci les gars pour l’exercice! Ce n’est pas de la SF (la prochaine fois ?), et j’ai essayé d’écrire deux textes en un, j’espère que vous apprécierez l’effort. (…vous me devez un drink :) )

* confère illustration

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Extraits en tranches de vie

1 août 2011

Hélène trace des dessins à l'eau sur la table du café. Tous les dimanches matins, sa fourchette croise, décroise, ondule et rondule sur la surface noire. Le liquide transparent trace des sillons qui s'affinent avec la distance. Son geste rappelle les cours de dessins au collège et  les exercices à la plume, qu'il fallait recharger d'encre noire si régulièrement. Hélène a une peau de pêche, une chevelure claire aussi ondulée que fournie. Parfois, son regard se tourne vers la vitre à  la rencontre de la lumière, à la recherche d'un appel qu'elle aurait entendu. Elle n'attend rien, elle est. Je pourrais lui parler mais je la regarde en jetant des miettes de pains sur son œuvre. Elle peste un peu, me sourit. Nous commençons cette journée dans la tranquillité de son petit-déjeuner, et moi en face d'elle avec un simple café noir. Nous savourons ces instants, elle dans le silence, et moi dans la contemplation. Ensuite nos vies reprennent leurs cours, leurs courses, leurs fatigues parsemées de petites et grandes joies, et de tristesses aussi. Nous savons que nous nous retrouverons ainsi le dimanche suivant, et cet instant nous porte jusqu'au prochain.

* * *

Ce soudain silence dans sa vie la déconcerte. L'apaisement attendu se refuse à elle, les sens en alerte elle ne comprend pas. Elle se souvient de la cohue, du bruit, de l'énervement agacé qui devenait le sien, et pourtant aujourd'hui elle sombre dans le vertige assourdissant de l'inexistant. Il n'y a plus de cris, de portes qui claquent, plus de disputes, ce néant la glace elle ne parvient à s'y faire. Doucement, elle réapprend le manque.

* * *

Elle veille sur le sommeil des siens comme une louve. A pas discrets, ses rondes de lits en lits remontent les couvertures, ramassent les doudous et apaisent l’agitation des monstres menaçant la tranquillité des songes. Trois chambres à visiter, trois lits blancs vernis avec soin et bordés de coton sous des plumes légères et chaudes. Enfin, au cœur de la nuit elle ira reposer aussi jusqu'à l'aube. Elle n'est pas gourmande en sommeil. Son réveil sera immédiat au son de petits pieds nus en cavalcades sur le carrelage glacé de leur cuisine, d'orteils en manque de chaussettes et de doigts à peine sortis des rêves qui se refermeront sur des bols de chocolat au lait fumant. Les rires fuseront au-dessus de la table, des rires frais et reposés et présageant d'une journée de vacances sereine. Elle aime les regarder dormir, retrouver l'innocence d'une enfance en confiance et en abandon, elle aime savourer la tranquillité de la nuit en attentant le bonheur de demain.

* * *

Les pieds ancré au sol il reste impassible sous le soleil. A côté de lui une petite fille virevolte le rire au vent. Ils sont là depuis des heures, ils attendent. Dans la cohue du jour, ils veulent saisir un instant fugitif de dentelle et de blanc, un regard entre deux êtres, la promesse d'un rêve avant de retourner à leur quotidien.

 

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Les parents d’Alice

27 juillet 2011

Quand papa a rencontré maman, il a été séduit par sa longue natte brune et vertigineuse, et par ses yeux gris comme l’orage au sein duquel mer d’huile bretonne se serait perdue, et qui lui firent percuter sa propre voiture. C’est  ce qu’il lui plait de raconter. Il aime revenir sur cette anecdote, c’est une façon pour lui de dire à maman qu’il l’aime comme eu premier jour, et plus encore.

Quand mes parents se sont rencontrés, ils faisaient leurs études à Rennes 1. Gestion pour papa, première année de Médecine pour maman, un cursus vite abandonné au profit de celui d’orthophoniste.

Il faisait beau sur cette belle ville de Rennes donc, commence ainsi papa, et il avait emprunté la 204 de ses parents pour emmener une jeune fille danser. Lorsqu’il s’engageât dans la ruelle où habitait son rendez-vous, maman était de son côté très occupée à rater un créneau au volant d’une R4 cabossée que ses frères avaient rafistolée pour elle.

A ce moment du récit, maman rajoute d’un air soit complice soit las en fonction de son humeur :

– C’est bien le seul créneau que j’ai jamais raté.

Papa patienta obligeamment plusieurs minutes, tandis que maman, « rendue nerveuse par la voiture qui attendait » ne parvenait plus à se garer. Finalement, un brin excédé, il sortit de son véhicule, laissant la porte ouverte et le moteur tourner, et proposa très fermement à maman de faire le créneau à sa place.

– Si vous pensez vraiment pouvoir faire mieux que moi !

Maman sortit à son tour en levant les pieds brusquement, calant sa R4. Elle planta au passage ses yeux gris alors très assombris dans ceux de papa.

A ce moment du récit, papa place ses mains sur son cœur et fait mine de chavirer, quitte à en tomber de sa chaise.

– J’en fus tellement troublé que je ne fis pas attention aux vitesses.

Se croyant en première, il redémarra, fit ronronner le moteur… et partit en arrière percuter la portière toujours ouverte de la 204 de ses parents.

S’ensuivit une vive discussion, c’est votre véhicule, c’est vous le conducteur, c’est mon phare arrière, c’est ma portière, apprenez à vous garer mademoiselle, et vous à reconnaître vos vitesses monsieur…

Puis tout à coup, maman éclata de rire, les mains ouvertes devant elle, se rassit dans sa voiture qu’elle gara avec adresse. Puis, « plantée telle une déesse », elle sourit à papa et lui disant avec un accent forcé de la ferme :

– Allez mon bon monsieur, offrez-moi donc un café, nous allons régler cela à l’amiable.

Maman avoue alors qu’elle ne sait ce qu’il lui a pris, d’autant qu’elle était, ce son côté très courtisée par le fils d’un notaire. Papa conclue en balayant devant lui et nous regardant :

– L’affaire fut réglée par une bague au doigt, et voilà.

Et voilà.

Tout semble si parfait et facile. Malgré leur attachement l’un à l’autre, mes parents eurent pourtant une parenthèse de tristesse indifférente, deux ans dans l’absence l’un de l’autre. D’abords en silence aveugle sous le même toit, puis un an de séparation sans jamais qu’ils parviennent à prononcer le mot divorce.

Avant la dépression de maman, ils s’aimèrent protégés d’innocence, vierges aux réelles souffrances que la vie sait si bien nous infliger. Lorsqu’ils choisirent  de continuer à construire ensemble, leur gestes, quoique plus lents, furent empreint d’une gravité sereine et profonde, leur silence continuant confortablement les conversations à bâton rompu qui accompagnaient leur chemin. Nous étions le témoin quotidien de ce lien qu’ils avaient réussi à préserver et à faire grandir.

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Une soirée chez Belou

5 juillet 2011

Belou est penchée sur son dessin. Il fait nuit dehors, les lumières parisiennes scintillent au dessus des toits et vous offrent leur chatoiement empêchant l’obscurité. Belou n’a pas de veilleuse. Quand elle a peur la nuit, elle ouvre les rideaux de sa chambre côté salon et laisse les lueurs de la ville baigner ses murs.

Belou s’est installée par terre au milieu de la pièce. A genoux, courbée vers sa feuille, elle a méthodiquement étalé ses feutres par ordres de couleurs autour d’elle. Ils forment un arc en ciel de plastique égayant le parquet tous les 4cm. 

Ses cheveux se sont échappés de ses barrettes et tombent sur son visage et volent un peu autour d’elle : Belou a des cheveux de lumière fins et électriques. 

Elle devrait être couchée, tu restes persuadée que le sommeil est un élément indispensable au développement des enfants et qu’ainsi son cerveau et sa mémoire se développent, qu’elle grandit mieux et en meilleure santé.

Quoique étayée par des études scientifiques, ta croyance te vient de l’enfance et du soin quasi religieux dont tes grands-parents paternels entouraient cette activité. Qu’il soit nocturne ou diurne, l’acte de dormir était entouré d’un respect attentif relevant presque du sacré. Veiller sur ses rêves, lui assurer une routine vers le repos est pour toi un acte qui te rassure et t’assure que tu lui prodigues le nécessaire. Que ta culpabilité peut se taire. La culpabilité liée au père, liée à toi et aux manques qu’elle ignore mais que tu te pardonnes difficilement. Tu as des exigences envers toi-même que nul ne suspectera jamais.

Les horaires de Belou sont stricts, elle a grandi dans ton organisation nécessaire de mère seule, et c’est pourquoi les quelques écarts que tu concèdes prennent tout de suite l’ampleur d’une fête tout en bonheur. Belou a grandi avec une mère organisée et bohème à la fois, tu parviens ainsi à garder un minimum de contrôle sur le temps qui court si vite, tout en préservant le fantasque indispensable à la magie que tu souhaites lui transmettre. Comme toi, Belou sait deviner l’invisible et danser face à la lumière qui éclaire tout et rien, Belou sait être une fée, un rayon de soleil perçant la pluie. 

Parfois, tu la regardes et tu ne sais comment ton coeur parvient à contenir tant d’amour. Il n’y a pas de tristesse, pas de regrets ni de remords, l’amour qui te lie à ta fille est pur et infini, il commence avant même qu’elle n’aie été conçue et va au delà de jours à venir.

Ce soir c’est le dernier jour d’école, Belou est officiellement en vacances et elle a le droit de veiller.

Tu t’es assise sur ta table carrée en bois blanc. Devant toi, des limes à ongles, du dissolvant et du vernis, et à côté une verveine au miel de lavande bio qui refroidi. Tu as cessé de te demander comment le miel pouvait être bio, comment l’apiculteur pouvait être assuré qu’aucune abeille n’avait suivi de chemin de traverse vers une fleur élevée aux produits chimiques, voire OGM, comment peut-on savoir, même dans un fief préservé on n’est pas à l’abri d’une jardinière zélée et accro au Gaucho ou au Régent, il y a écrit bio sur le bocal en verre, tu as voulu faire un geste de consommatrice éthique et voilà, ta tisane est adoucie au miel bio. 

Ton matériel ultra sophistiqué de femme moderne aux ongles peints reste cependant en souffrance. La tête penchée, tu mordilles l’ongle de ton pouce gauche sans le ronger tout à fait et on contemplant ta fille.

Cette année a filé… La maladie de Belou te parait si loin, la peur de la perdre, le déchirement qui t’a été imposé de concéder une part plus importante à son père, suivie des larmes coulées alors que tu découvrais sa paternité à venir… 

Belou va avoir un petit frère. 

Scolairement, ta fille passe en CE1 sans soucis. Ta fille qui a un an d’avance, qui avait appris à lire toute seule et connaissait ses tables d’additions en moyenne section de maternelle, a surfé sur les apprentissages du CP. 

Tu la trouves plus grande, ses traits sont plus fins. Ses yeux taisent de plus en plus la vie qu’elle mène hors de toi, Belou ne partage plus ses moindres pensées avec toi, elle choisi délibérément ce qu’elle tait et les weekends passés avec Damien et Nadège font partie de ce nouveau mystère dont elle te garde à distance. 

Damien va voir un autre enfant, avec une autre femme. 

Un enfant qu’il aura attendu, d’une femme qu’il va épouser. Tu n’attends plus rien de lui, mais malgré l’absence d’amour entre vous il reste en toi la colère bouillonnante d’un passé douloureux que vous n’avez jamais évoqué. 

Damien va avoir un autre enfant que le tien. Belou va devenir grande soeur, son coeur déjà s’agrandit et se prépare à accueillir ce bébé à qui elle sera liée par le droit du coeur autant que celui du sang…

Et toi?

Toi, tu as revu l’Etranger Jacques.

Après quelques incompréhensions et quiproquo, vous avez trouvé ensemble un sentier que vous aimez à arpenter. Chacun sur vos gardes, en précaution l’un de l’autre, vous avez créé un espace où vous retrouver. Tu ne te souviens toujours pas de votre soirée de rencontre et lui ne se résout pas à te retranscrire la conversation que vous avez eu alors. 

Pour toi, cela n’a pas d’importance, comptent les rires partagés, les sorties amusantes ou culturelles, et aussi cette redécouverte des sens qui te fait un peu rougir rien que d’y penser. Depuis six ans que ta vie est illuminée par Belou, quelques hommes ont existé plus ou moins fugitivement. Aucun n’a connu ta fille. 

Jacques, lui, passe qu’elle soit là ou non. Il ne reste pas forcément, partage un moment avec vous, un instant chaleureux avant de repartir vers son appartement parfois égayé par ses deux enfants, une fille et un garçon dont il a la garde une semaine sur deux. Tu n’es pas certaine du chemin à venir, tu as décidé que tu te poserais la question plus tard, un autre jour, qu’aujourd’hui tu pouvais lâcher et te détendre et profiter de l’instant présent. Tu t’occuperas de l’avenir quand il se présentera.

Belou tire la langue et suçote un feutre bleu. Tu grondes gentiment, amusée et agacée à la fois. Imperturbable, elle se lève en silence, doucement et les bras tendus, et vient se blottir contre toi, une main enroulée autour de ton cou et l’autre vagabondant vers tes limes et tubes de vernis. Tu l’enserres avec fougue, oubliant introspection et questionnement.

C’est le début des vacances. Demain, il fera beau.

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Petits Extraits d’humour coquin

15 juin 2011

Ci-dessous quelques extraits issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du convoi des glossolales

 

 

Elle monte les marches en courant, son foulard orange soulevé par le vent. Il la regarde, sans bouger, et l’attend. Souriant.

* * *

De son siège il ne voit que son profil décidé et ses mains gracieuses qui volettent dans ses cheveux noirs afin d'y remettre de l'ordre. Elle est entourée de grâce et de mystère… Il aimerait oser ses désirs, se lever et plonger dans ses yeux noirs, lui adresser la parole et avoir enfin une réponse, un début de rêve ou une désillusion… Comme tous les matins elle se lève une station avant lui et il la regarde partir. Demain, peut-être…

* * *

Les verres tintent. Un rire cristallin résonne. Sandrine se penche en avant l'air conspiratrice tandis que sa voix grave se projette jusqu'à son voisin d'en face. A côté, son stagiaire Mattéo est troublé alors que son regard plonge pour la première fois dans le décolleté en dentelle d'une femme plus âgée que lui et tout autant troublante.

* * *

Il n’y a plus de portes, plus de couloirs à arpenter, de pièces à traverser, plus de pas à faire, de mots à chercher, il n’y a plus que deux corps qui se frôlent, se cherchent peau contre peau au bout de leurs doigts, deux êtres qui se trouvent, se découvrent, qui ont brisé les portes, arpenté les longs couloirs de leurs craintes et fait le chemin, deux âmes entremêlée qui dansent en ne faisant plus qu’un.

* * *

Lorsque Bertrand avait donné rendez-vous à Lili au Da Rosa, il ne pensait pas qu'elle viendrait accompagnée de sa sœur et de son beau-frère. 

* * *

"10 avril 1960 – Mon amour, tu trouveras ci-joint la liste des courses et un billet de cinquante francs. Ne va pas chez le boucher d'en face, j'ai découverts par la voisine qu'il faussait sa balance."