Posts Tagged ‘tranchedevie’

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D’espoirs

25 Mai 2011

Une fois par semaine elle achète de l'espoir au bureau de tabac, pour un euro cinquante elle repart avec un rêve dans sa poche. Elle a ses rituels, l'achat du vendredi, jour du tirage, puis quelques jours qui passent et le retour à la réalité lundi matin alors qu'elle consulte les résultats en ligne en buvant son café. Toutes les semaines elle se rêve une existence autre que son quotidien, elle s'imagine sans le stress des factures et des traites à payer. Pendant son weekend elle s'est vue dépenser des millions et sauver le monde. Son lundi la rassure, rien n'a changé mais elle peut tenir jusqu'au vendredi prochain ou une fois encore elle se délestera de quelques pièces pour refaire battre son cœur un peu plus vite et avoir l'impression de vivre.

Tous les vendredis elle revit le même enfer, les doigts qui tremblent, ses pas qui la portent au café alors que son esprit se révolte, tu n'as aucune chance, et que son coeur bat violemment d'incohérences et de désirs puissants de changement, d'autre chose, de la liberté que cet argent pourrait lui procurer. Une liberté qu'elle n'ose prendre, elle s'imagine comme un oiseau mutilé des ailes qui ne parvient à guérir et qui a besoin d'être porté, tiré, lancé vers les airs.

Ses doigts qui tremblent coupent des cheveux, effilent, colorent, massent, ils sont assurés alors, elle sait deviner jusqu'où écouter une cliente, par leurs mots silencieux et les regard de ces femmes qui défilent sous ses mains, elle devine le reste et soigne, transforme, illumine la façon dont elles se voient et n'osaient s'imaginer. 

Au fil du temps ses guerres internes la rongent vers l'extérieur, doucement, insidieusement. Elle ne demande plus à ses clientes comment elles vont, personne ne remarque les cernes qui noircissent ses yeux jour après jour alors que l'hiver n'en fini pas de refroidir la terre. Les samedis sont les plus rempli, elle qui tenait le rythme en rêvant de voyages se replie sur ses désespoirs. Elle sait qu'elle doit être ses propres changement, elle seule peut acter ses espoirs et leur donner vie. 

Un matin elle oublie son sac en allant travailler. Il lui reste un ticket de métro pour aller jusqu'à son salon, le soir elle rentre chez elle sans faire son détour habituel. Elle se coule un bain, immerge son corps dans l'eau trop chaude, et ferme les yeux. La lumière dans la salle de bain est éteinte, elle a simplement allumé une bougie et parfumé son eau de sels bleus qui lui rappellent la mer. Elle repose son âme et laisse flotter son imagination. 

Soulagement. 

Enfin le rituel est brisé, demain elle ira travailler le pas différent, les yeux souriants d'un billet non acheté, elle serre contre elle ses espoirs d'avenir et se dit que l'enfer est terminée, elle va pouvoir avancer et construire sans attendre de miracles venus d'ailleurs.

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Extraits en flirt

19 Mai 2011

"Bonjour, votre cerisier fait de l'ombre à mon lila, c'est un bel arbre mais il prend trop de place et empêche le mien de s'épanouir". Elle porte une robe rouge à pois blancs quoiqu'il a plutôt l'impression que le morceau d'étoffe s'est posé sur elle, a entouré son corps avec espièglerie et y reste suspendu malicieusement. Ses cheveux blonds sont en bataille et décorés de brindilles, ses ongles maculés de terre, elle est pieds nus et tient un sécateur dans ses mains. Il imagine tout à fait la scène, elle taillait ses rosiers en savourant l'herbe sous ses pieds, a levé les yeux encore une fois sur son arbre, comme tous les jours, et exaspérée est venu le voir. C'est vrai qu'il est grand son cerisier. Il faut faire quelque chose. Elle continue à parler en tirades, le suit alors qu'il farfouille dans son garage, tire une échelle, monte sur les branches et s'attelle à apaiser son courroux. Ses plaintes charmantes se transforment en indications, (plus à droite, oui, bravo), puis en sollicitude (voulez-vous une limonade?). Les branches pleuvent à terre. Il redescend. "Vous devriez aller vous rafraîchir si vous voulez être à l'heure au restaurant". Elle en reste bouche bée, la bouche ouverte, il l'a enfin désarçonnée. "Je passe vous prendre dans une heure." Elle s'en va en bafouillant et il sourit. Six mois qu'il n'osait l'aborder, cela valait bien quelques coup de scie.

* * *

Ses pas se pressent. A la sortie du métro, se battre contre la pluie fine et éviter les flaques, aller d'arbres en abri-bus pour rester au sec. Elle vérifie sa tenue, s'arrête brièvement pour remettre du gloss. Plus que quelques pas, un coin de rue à tourner avant de passer devant la librairie. Parfois elle s'arrête, en général elle s'arrange pour y faire ses achats, mais des livres, elle n'en achète pas souvent. Maintenant elle en offre. Elle ralentit doucement, sent chaque goutte minuscule sur sa tête, et passe nonchalamment devant la devanture. Du coin de l'oeil, elle surveille, elle ne sait jamais, parfois il relève la tête et lui fait un signe de la main. Elle passe, puis se presse à nouveau, court presque jusqu'à la station suivante… Elle s'engouffre dans le métro un peu essoufflée, en manque d'air, en manque d'audace. Un jour elle osera, peut-être, entrer et plonger dans ses yeux profonds, oser un sourire un peu plus appuyé… Arriver à la fermeture, et lui proposer d'aller boire un verre. Un jour elle osera ce risque, celui qu'il dise oui comme non, un jour elle devra sortir du rêve et avancer dans la réalité. En attendant elle s'adosse contre la vitre, ferme les yeux et soupire en attendant demain.

* * *

Il bascule son siège, met les pieds sur la table et sifflote en faisant tourner un stylo dans sa main. Aujourd'hui il y a une nouvelle secrétaire, une jolie intérimaire dont le rire résonne le long des murs jusqu'à son bureau. Sa jupe est un peu plus courte que celle des autres, son sourire plus malicieux et son regard plus franc. Il fait tourner son siège en regardant regardant par la fenêtre, ses doigts hésitent à glisser vers le bouton de l'interphone, ou vers celui de son pantalon peut-être, il y a une nouvelle secrétaire aujourd'hui, sa jupe virevolete et son pas sautille. Il rêve encore un peu, l'air pétille, son corps s'étire, le téléphone sonne. "Votre rendez-vous est arrivé."

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Tu respires ta peine (tu respires à peine)

16 Mai 2011

Floc floc floc… Les gouttes perlent sur la peinture satinée. Des cloques se sont formées qui n'éclatent pas, elles sont gonflées à bloc et reflètent la lumière jaune provenant de l'imposante lampe posée sur la déserte…

Autour des cloques, l'eau s'immisce par une faille là où la peinture s'est effritée. Elle s'éparpille en gouttelettes qui hésitent au chemin à suivre. Tendues vers le sol, elles s'aventurent timidement à la découverte du plafond, puis s'élancent en honneur à Galilée, floc floc, elles reflètent la lumière dans un fugitif éclair et s'écrasent dans la bassine prévue à cet effet.

Tu as le temps de regarder. Le plafond, les cloques, le manège. La bassine se remplit patiemment, elle est bientôt au bord. Tu imagines la personne qui va venir, l'homme à la bassine qui s'occupe à surveiller le temps et à vider l'eau. Tu imagines aussi que personne ne vienne et que cette bassine déborde en une flaque d'abord discrète et oubliable, puis en une marée persistante dont les traces marqueront les murs. Tu imagines l'eau s'introduire dans le sol qui est le plafond du voisin du dessous, le trajet de l'eau qui recommence inexorablement vers le bas de floc en floc et de flaque en flaque.

Tu es assis et tu attends. 

Aujourd'hui, tu es encore descendu à Concorde. Tu as marché vers la correspondance en bout de quai en te demandant pourquoi tu n'étais pas monté en queue, il y a eu un courant d'air et tu t'es souvenu, tu as juste eu le temps de remonter dans le métro avant que les portes ne se ferment sur ton visage livide. Ton corps tremblant t'as lâché sur un siège, tu t'es retrouvé comme une de ces gouttes, en vertige, sans savoir que faire. Tu as continué jusqu'à Châtelet en reprenant ta respiration, doucement, encore un trajet, encore une journée, il faut continuer jusqu'à demain et le jour d'après et ainsi de suite, de stations en stations, de tremblements en respiration, il faut faire le chemin, porter son deuil, sa peine, continuer à regarder la lumière et à s'émerveiller pour elle, par elle, vers elle malgré son absence, malgré l'air qu'elle a emporté avec elle, malgré les larmes qui coulent en toi comme ces gouttes du plafond et qui à force créent une rivière salée de douce amertume. Un jour tu retourneras en Bretagne et face à la mer tu libéreras cette eau, tu ramasseras les coquillages qu'elle aimait, tu oseras sourire et être heureux en son absence.

Mais pour l'instant il faut t'y faire. Il n'y aura plus de détours, il n'y aura plus de chemins ensemble. Sa présence en toi est si forte encore, elle réside dans chaque parcelle de lumière glissant jusqu'à toi, son rire te vient des fontaines et son parfum se mêle à celui des fleurs du balcon. Tous les jours tu oublies et tu descends à Concorde. Tous les jours, à la même heure, les jambes te manquent. Tu aimais tant ce rituel du soir, tu passais la prendre, c'était un si petit détour, elle sortait en riant du bureau, ses doigts se mêlaient aux tiens et vous faisiez le trajet ensemble jusqu'à chez vous.

Tu ne sais comment avancer, pourtant il le faut. Tu as promis sans réfléchir, elle t'a regardé avec ses grands yeux et t'a demandé de promettre et maintenant il faut continuer.

Tu es assis dans une salle d'attente, tu respires ta peine et tu patientes. Tu tends ton visage vers les cloques au plafond, tu espères qu'elles éclatent et lancent leur eau sur ton visage sec, comme une explosion de larmes mêlées de plâtre, qui pleureraient à ta place.

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Extraits d’enfance

15 avril 2011

La maison est trop bruyante. Ses trois étages résonnent de cavalcades joyeuses, dans les escaliers, les couloirs, de cris et de chants. Quinze cousins sous un même toit crée du chahut, des chaussettes sous les lits, des pulls dans toutes les pièces, des plâtrées de pâtes servies dans de grosses gamelles de cantine. Tout à coup un jeu de cache-cache s'improvise. Des petits bruits de pas furtifs s'enchaînent, "le collé" compte puis part en quête. Il va silencieusement regarder derrière les rideaux, dans les cagibis, sous les fauteuils. Chaque découverte provoque un éclat de rire étouffé, le groupe des "collés" s'agrandit. A la fin du jeu, le total n'y est pas : il manque Jacques. Les bruits reprennent, son nom est scandé comme un chant victorieux mais il reste introuvable. Il a gagné le jeu mais est absent pour savourer sa victoire… Jacques est sur le toit. Il s'est glissé dans le grenier, a ouvert la lucarne donnant sur le ciel et s'est hissé sur les tuiles. Allongé au soleil, il ferme les yeux au vent et savoure le quasi-silence qui l'entoure.

* * *

Quatre silhouettes accroupies au bord de l'étang contemplent l'eau argentée dans lequel se reflète la naissance d'un jour hésitant. Elles sont enveloppées de manteaux noirs et d'écharpes, elles attendent. Les sons voyagent et résonnent, que ce soit le piaillement d'oiseaux nocturnes ou le craquement de branches par le pélerinage de discrets rongeurs. Tout à coup, une ombre chuchote. De concert, elles élancent leurs bras, leurs poignets, leurs doigts, lâchant chacune un galet qui saute sur l'eau en de multiples ricochets. Les ombres comptent. Un gagnant est désigné, puis elles repartent vers la maison. C'est le premier jour des vacances d'hiver, la tradition est respectée.

* * *

Clic clic clic, les ciseaux s'affolent, la petite fille pleure devant ses mèches noires et bouclées qui s'envolent vers la terre et tombent sans bruit à ses pieds. Ses orteils sont recouverts par ce manteau de plumes sombres, comme un duvet léger qui se réchauffe avec le temps. Sa mère s'affaire, coupe, égalise, effile, clic, clic, clic. La petite fille ne se voit pas, ses larmes étouffent sa vue et la vie autour d'elle se colore de flou coloré comme sur la palette d'un peintre. Finalement sa mère lui passe un dernier coup de peigne, balaie les vestiges de son enfance et pousse un léger soupir de satisfaction. Mouchoir. Reniflements. La petite fille se découvre dans le miroir, ses mains fines touchent doucement ses cheveux brillants et lisses qui encadrent son visage. Elle secoue la tête, surprise, étonnée, se sourit, fait des mines, oublie ses larmes et part en courant faire admirer sa nouvelle coiffure à la voisine.

* * *

Elle se baisse et ramasse un caillou noir et lisse qu'elle lui tend. Il hésite, ose une main timide. Le soupèse, caresse ses rondeurs avant de le glisser dans sa poche. Elle sourit, il attrape sa main et trottine gaiement à côté d'elle.

N'hésitez pas à aller découvrir d'autres auteurs anonymes sur le Convoi des Glossolales

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Toit

11 avril 2011

Tu es accueilli par le dos de Damien et le rire de Belou qui ne t'est pas destiné… 

…Cette femme n'a pas le droit d'aimer ta fille, cette femme n'a pas le droit de rire ainsi, d'avoir une voix aussi chaude et agréable, cette femme…

Damien s'écarte, son visage s'empourpre d'émotions qui te sont illisibles… Tes yeux se baissent, ton coeur se brise, cette femme est enceinte, et sur son ventre brille un diamant presque trop gros pour être joli.

* * *

Tu es allongée sur le toit et tu réaménages le ciel. L'univers serait plus joli si cet amas d'étoiles se décalait vers la gauche, et si celle-ci s'éloignait se sa voisine. Tu ne sens plus tes bras sous ta tête, ton esprit flotte.

– Ces tâches de nuages sont en trop, tu ne trouves pas? Il faudrait gommer le ciel.

Olivia rit et te propose d'aller chercher un sèche-cheveux pour les chasser. Entre vous, une bouteille de blanc vide, et une de vodka pleine que tu n'oses pas toucher. Ce serait facile s'endormir ton corps à l'alcool, il suffirait de tendre le bras et de laisser le liquide glacé anesthésier tes sens. Par instinct de préservation, par crainte d'une nouvelle amnésie, tu la laisses te narguer en gardant tes distances.

Jamais Damien n'avait eu ce regard. Pour toi.

En te voyant, son visage s'est d'abords empourpré. De surprise, d'embarra, de soulagement, aussi… Ce face à face entre Nadège et toi l'épargnait d'une conversation difficile. Toi, tu n'enregistres rien et tu remarques tout. Le regard brillant et légèrement coupable de Belou, les rondeurs de Nadège qui en est sans doute à son quatrième mois de grossesse, sa bague de fiançailles, et la farouche détermination  qui imprègne Damien. C'est nouveau, c'est ainsi, ce qui l'avait fait partir le fera rester. 

Tu as tendu les produits anti-poux à Damien, tu lui as expliqué les gestes à suivre d'une voix clinique et tu as appelé l'ascenseur. Un bisou à Belou.

– Bon weekend ma belle, à dimanche. 

L'ascenseur était trop grand pour ta peine et trop petit pour tes bras que tu appuies de part et d'autre de la paroi en fermant les yeux. 

Tu es revenue dans ton appartement dont la porte était restée ouverte, depuis qu'Olivia était revenue avec sa Marie-Rose ses gonds n'avaient pas bougé, tu t'es dirigée vers ta sauce au basilic brulée que tu a déversé dans la poubelle avant de gratter vigoureusement le fond de la casserole.

Olivia est entrée en fermant doucement derrière elle.

Et maintenant, vous êtes sur le toit et l'univers entier tangue légèrement. Et maintenant, quoi?

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Extraits passionnés et transis

5 avril 2011

La famille était à table depuis près de deux heures déjà, les plats avaient défilés, l'alcool illuminant les regards et déliant les langues. Installées sous les oliviers, les tables se suivaient sagement les unes après les autres, nappées de blanc, bordées de chaises et de bancs. Toute la famille s'était réunie, les oncles, les tantes, les cousins, les amis aussi, autour du papet qui fêtait ses quatre-vingts ans. Les enfants s'étaient échappés depuis un moment, ils couraient sur l'herbe sèche et s'aspergeaient de l'eau de la fontaine afin de se rafraîchir. Les adolescents, eux, reposaient à l'ombre en prétendant l'ennui. Restaient les parents, jeunes et vieux, qui maniaient la fourchette et le verre, faisant honneurs aux spécialités et aux grands crus. Tout à coup, oncle Damien avait renversé son verre. Une tache rouge sombre s'était installée en s'éclaircissant sur la nappe, mordant le tissu et répandant sa couleur d'assiettes en assiettes. Tout à coup tout le monde s'était levé, surpris, criant un peu et riant surtout, dans le débat bruyant des méthodes à employer, entre le sel ou l'eau, laisser la nappe ou la rincer… Quelques anciens sont montés sur leurs bancs le verre à la main pour un toast égayé tandis que le gâteau arrivait. J'étais de ces ado qui regardaient la scène, de loin, j'étais à l'ombre, collée à toi, dans tes bras enveloppant, toi, le fils du voisin aux yeux noirs profonds. Profitant de la confusion, tu t'es penché sur moi et tes lèvres ont frôlées les miennes. C'était mon premier baiser, et aujourd'hui encore, chaque tâche de vin me ramène à cet instant et aux frissons délicieux qui ont suivis.

* * *

Roland est assis devant son écran. Depuis une heure déjà, il attend que sa boite mail s'illumine d'un message non-lu, d'un signe d'elle lui signifiant qu'elle pense à lui, qu'elle a pris le temps de lui consacrer quelques lignes… Qu'elle a pris son billet Moscou-Paris pour venir jusqu'à lui.  Depuis ce matin, rien. Pas de petit message pour lui dire bonjour, pas de photo clin d'œil… voire plus… Depuis qu'il a commencé à dialoguer avec Tatiana, la vie de Roland a changé. Leur premier tchat sur un site de rencontre pour célibataires de plus de 45 ans avait allumé une flamme virtuelle aiguisant sa curiosité et consumant ses sens. Après des heures en ligne, au fil des jours, ils avaient fini par échanger leurs adresses mail personnelle, s'envoyant de long message et des photos délicieusement suggestives. Roland s'était réveillé un jour en réalisant qu'il était amoureux, que sa vie URL (en ligne) sans Tatiana en IRL (en vrai) était insupportable. Les messages du matin, en journée et le soir ne lui suffisaient plus, il lui fallait la rencontrer, la toucher, sentir le grain de sa peau et son parfum. Tatiana était la femme parfaite et il voulait faire sa vie avec elle. Après un virement conséquent sur le compte bancaire de sa mie afin de couvrir ses frais de voyage, il attendait donc de savoir quand il pourrait enfin la serrer dans ses bras. A force de fixer son écran, ses yeux commençaient à se brouiller. Tout à coup, le bip de sa boite mail le fit sursauter. Son mail de ce matin vers Tatiana lui revenait avec un message d'erreur : Mailer Deamond – le destinataire de votre mail n'existe pas. Le trou sur son compte bancaire, si.

* * *

Il est face à elle, seuls 50 centimètres les séparent, un petit demi-mètre aussi grand qu'un désert au sein duquel se cache un oasis de promesses. Il ne sait comment franchir cette distance, comment répondre à l'appel de ses yeux, à l'invitation muette de ses lèvres… Il faudrait pouvoir écarter les particules les plus élémentaires, oser briser le mur invisible qui sépare leurs corps. Elle reste silencieuse, une rougeur envahi peu à peu ses traits alors qu'il combat son indécision, un tremblement s'empare d'elle… Il ose… Ému par le frémissement qu'il  perçoit en elle, il s'élance avec fougue et douceur… alors qu'elle se plie soudainement en deux dans le plus disgracieux des éternuements.

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Les jours vides se suivaient, avant. Il marchait seul sur son chemin, ne sachant même pas à quel point il était triste. Aujourd'hui il est accompagné et ose à peine se retourner tant il a peur du souvenir de grisaille qui suit ses pas. Si elle devait partir, il ne sait comment il continuerait à marcher, à avancer. La vie sans elle est in-envisageable, inexistante. Parfois, il voit dans son regard un désir de liberté et de solitude qui semble la consumer de l'intérieur, et il en a peur. Il aime sa fougue, son élan, tant que ces derniers sont enchaînés et tournés vers lui. Il préfèrerait qu'elle meure plutôt qu'elle le quitte. Quand à mourir lui, cela impliquerait qu'il arrête de contempler sa vie, comme il la contemple elle, s'émerveillant qu'elle soit là, mais oubliant de le lui dire.

Quatre extraits mis en ligne en février sur le convoi des glossolales… Bonne lecture!

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Extraits de femmes

29 mars 2011

Une porte, deux femmes. Une dehors, une dedans, et entre les deux une enfant. Elle est assise par terre, les cheveux dans les yeux, de ses doigts maladroits elle refait ses lacets. C'est un événement pour elle, à cinq ans elle est indépendante et se chausse et se déchausse à volonté. La femme de dehors attend en frissonnant. Elle appelle sa fille une ou deux fois, doucement, fermement. Elle est garée en double file devant le pavillon, elle aimerait libérer rapidement la rue, se retrouver dans la chaleur de son foyer avec sa fille sur ses genoux qui lui racontera son weekend. La femme de dedans s'impatiente. Elle a ses propres enfants, elle aimerait que cela aille plus vite. Que la fille de son mari libère les lieux après son weekend sur deux, qu'elle retrouve sa mère de l'autre côté de la porte entrouverte, une femme maigre qu'elle ne voit pas mais dont elle entend la voix douce, ce qui est déjà trop. La fille se dépêche, se bat avec ses lacets, rate recommence, sent les larmes qui vont bientôt monter jusqu'à ses yeux. Enfin son père arrive. Il s'agenouille calmement, refait ses lacets, monte la fermeture de son manteau. Il lui tend son sac, la serre longuement dans ses bras et la laisse aller. L'enfant se faufile de l'autre côté, rejoint sa mère, sans que la porte ne laisse les deux mondes s'entrapercevoir. Il faut que tout reste à sa place, en ordre. Elle monte dans la voiture de sa mère, ferme les yeux. Le moteur démarre, elles sont parties. La porte est claquée sèchement en attendant les 15 prochains jours.

* * *

Marine est étendue sur le carrelage, la peau contre la fraicheur de la tommette rouge orangée. Les bras en croix, les jambes écartées. Elle a passé une main sous ses cheveux d'ébène qui flottent autour d'elle, des gouttes de sueur perlent sur sa peau sombre, glissent le long de son corps pour se perdre sur les carreaux. Il va falloir que Marine se lève, reprenne son balais et justifie le salaire que lui versent les propriétaires de cette maison. Mais il fait si chaud aujourd'hui… Marine reste encore un peu encore collée au sol, s'imaginant grain de poussière invisible.

* * *

Elle a le permis mais c'est lui qui conduit. La voiture continue malgré sa volonté, elle est passagère privée de ses droits, subissant le défilement de paysages et de routes. Leur rue calme bordée de pavillons clonés aux haies de lauriers impeccablement taillées, les villes de banlieues entassées autour de la capitales, essoufflées de moyens, décorées de géraniums et de pensées roses fuchsia. S'ensuit l'autoroute sous un ciel gris dont le reflet s'accorde au bitume. Elle est assise, elle serre les dents. Derrière elle, ses enfants sont correctement harnachés, les yeux vissés sur leurs consoles de jeux, leurs esprits passifs et silencieux. A côté d'elle, il conduit. Son énervement n'a duré qu'un temps, le temps de la rébellion de sa femme, le ton est monté jusqu'à ce qu'elle plie, qu'elle cède. C'est quand même plus simple comme ça, quand elle se tait, baisse les yeux, lorsqu'elle lui épargne ses envies contraires. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas, et de quoi aurait-il eu l'air, vraiment, en arrivant chez ses parents sans elle pour le traditionnel repas du dimanche. Sa femme est belle, avenante et douce, il aime l'avoir à son bras, il aime quand elle reste à sa place, légèrement en retrait, légèrement derrière lui. Il conduit avec assurance, sa voiture file. Tout est bien. A côté de lui, elle regarde par la fenêtre, le visage lisse, les lèvres closes. Elle regarde par la fenêtre, elle s'échappe dans un ailleurs où elle est libre et où elle ose ses avis et ses choix. Elle serre les poings, ses ongles plantés dans ses paumes, retenant ce hurlement silencieux qui résonne en elle depuis des années.

* * *

Aurélie est debout depuis si longtemps qu'elle ne sait plus… elle ne sait plus rien. Elle vacille, s'allonge sur le canapé. La fatigue sans doute de cette année en plus, ou bien encore des verres enchaînés au fil de la journée. Elle a trinqué avec le concierge avant de partir, le cafetier, puis la standardiste en arrivant. Puis ses collègues de travail, son patron, sa secrétaire, sa rivale exubérante de ses 2 kilos de moins qu'elle, et l'autre là, en face, avec qui elle n'échange jamais que des incivilités. Il lui a amené de la Chartreuse : "allez la vieille, on va voir si ton estomac le supporte". Ensuite les copines en mode apéro, puis un dîner surprise chez son père et sa belle-doche. Elle est chez eux, encore, lorsqu'elle se relève soudainement du canapé duquel elle regarde le monde tourner, et tente d'attraper son téléphone. Toute la journée, de verre en bouteille en toast, un coin de sa tête tentait vainement de lui rappeler quelque chose, mais quoi, elle en savait pas et préférait lever une fois encore le coude ou réciter des vers… Quelques minutes plus tard, elle parvient à l'allumer et faire le numéro. "Allo chéri? tu ne m'attends plus au restaurant j'espère…"

Quatre extraits mis en ligne en février sur le convoi des glossolales… Bonne lecture!

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L’escalier

27 mars 2011

Il ne reste plus que Belou et toi dans la salle de bain. Belou s'assied toute droite sur la chaise que tu occupais auparavant et te regarde dans le miroir alors que tu sorts le sèche-cheveux de sa boîte. Tu enroules ses cheveux blonds sur une grosse brosse ronde et tu tires avec autant de douceur que possible de la main droite tandis que la main gauche oriente le flux d'air chaud. Inlassablement, tu tends, tires, enroules les pointes de façon à faire de jolies boucles sur ses épaules, tandis que Belou reste raide sur sa chaise, scrutant chacun de tes gestes et admirant le résultat. Tu poses enfin tes ustensiles. Belou ressemble à une petite fille modèle. Elle te sourit à travers le miroir, apaisée, heureuse.

Le son strident de l'interphone interrompt brutalement cet instant entre ta fille et toi.

– Papa, papa!! hurle Belou en glissant presque jusque en bas de ton escalier blanc… Papa, j'ai eu des poux!!

Belou court hors de l'appartement dont la porte est restée ouverte. Olivia te tend sa valise et te suit en riant alors que tu courts à ton tour avec les soins anti-poux : il faudra que Damien prenne le relais pendant le weekend afin de s'assurer que toutes les lentes sont anéanties.

Belou vous défie de la rattraper et continue à tourbilonner de marches en marches en criant vers son père. Angoisse et humiliation ont disparu, elle vient de vivre une aventure qui l'emplit tout entière, dont elle déborde et qu'il faut absolument qu'elle partage avec Damien. Ses chaussures de cuir violet foncé foncent d'une marche à l'autre et martèlent le tapis bordeaux pour marquer son envol, plus bas, plus vite, tu vois à peine ses cheveux flottant derrière elle alors que tu la pourchasses gaiement. Tu entends Olivia derrière toi qui se raccroche parfois à la rampe mais qui tient bon dans votre folle descente quasi aérienne qui tourne, tourne, et rend votre tête légère. 

Belou arrive bien avant toi en bas. Tu es au premier étage lorsque tu entends sa voix. 

– Bonjour Annabelle.

C'est une voix couleur beige, agréable, riche, une voix d'alto, une voix de Nadège. Tu t'arrêtes. Olivia te rejoint, pose une main amicale sur ton épaule et te tend l'autre.

– Je vais lui donner les produits. Tu as eu ton quota de Damien pour l'année ma belle, remonte et je te rejoins.

Tu hésites. Ce serait plus simple. Mais t'effacer, disparaître et les laisser partir ainsi tous les trois t'est impossible. Tu dois la voir, son visage, son maintient, tu dois la voir et tu dois être vue d'elle. Cette femme passe du temps avec ta fille, quoique Belou reste dorénavant quasi muette sur ses "un weekend sur deux" loin de toi, tu devines la présence de Nadège de façon ancrée auprès de Damien, et donc auprès de ta fille. Cette femme qui utilise le prénom de ta fille, "Annabelle", alors que le monde entier à part la CAF l'appelle Belou. Tes dents se serrent à s'en fendre, tu ne sais si l'état civil de Belou est devenu le petit nom intime qu'utilise Nadège ou bien si c'est une façon de te nier. Tu ne sais rien, ce pan de vie t'es entièrement à imaginer.

Tes poings se crispent, tu mordilles tes lèvres tout en cherchant une respiration difficile.Tu ramasses tes épaules, le ventre en noeud, et tu descends lentement. La conversation entre Belou et Nadège te devient plus précise, tu décèles une tonalité bien entière et armée de tendresse chez cette femme tandis une colère sourde monte en toi. Tu as fait ton deuil de Damien, tu n'imagines pas que vous puissiez avancer côte à côte. Il a le droit de refaire sa vie, d'aimer une autre femme de façon durable et constructive, mais pas comme ça. Parce que Belou existe, parce que vous l'éduquez ensemble, tu attends un minimum de la part de ton ex-compagnon. Malgré ces pages entières dont vous ne parlez jamais, ou peut-être justement à cause des silences lourds et épuisants que vous entretenez entre vous, tu te découvres cette exigence de transparence. Cette exigence de savoir exactement de quelle façon vit ta fille lorsqu'elle est loin de toi, de connaître les adultes occupant une place assez importante pour l'influencer et participer à sa construction, à son éducation, à la façon qu'elle a d'appréhender le monde.

Tu es accueilli par le dos de Damien et le rire de Belou qui ne t'est pas destiné… 

…Cette femme n'a pas le droit d'aimer ta fille, cette femme n'a pas le droit de rire ainsi, d'avoir une voix aussi chaude et agréable, cette femme…

Damien s'écarte, son visage s'empourpre d'émotions qui te sont illisibles… Tes yeux se baissent, ton coeur se brise, cette femme est enceinte, et sur son ventre brille un diamant presque trop gros pour être joli.

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Rituel (les poux de Belou 3)

18 mars 2011

Vous êtes rangées en file indienne face au miroir de la salle de bain, Olivia, un peu tendue, est à genoux devant Belou qui tripatouille ses cheveux l'air enchantée, Belou se tient debout devant toi alors que tu appliques avec douceur le "traiquement" sur ta fille, et tu es assise sur une chaise tandis Madame Rémy manipule derrière toi le shampooing anti-poux à l'huile de coco fourni par Olivia d'un doigté élégant que tu lui envie presque. Monsieur Rémy a battu stratégiquement en retraite.

– Je vous laisse entre vous anéantir les poux. Pour anéantir cette engeance, je vous fait confiance.

Tu te demandes si Monsieur Rémy parle en vers avec ses clients, ou s'il s'agit là uniquement d'un rituel badin entre sa femme et lui. Ils t'apparaissent comme d'une autre époque, leur amour et leurs petites attentions te sont touchants, les fleurs du vendredi, le brunch du dimanche après leur messe, leurs regards complices, la façon qu'ils ont d'être intimes et aimants l'un envers l'autre, sans même se toucher et sans mettre leur entourage mal à l'aise. Ce lien paisible entre eux t'est étranger, tu ignores même s'il te serait possible de connaître cette qualité de relation avec un homme, un autre, un étranger qu'il te faudrait laisser entrer. D'une certaine, façon, ils sont beaux.

Tu es un peu intimidée de laisser Madame Rémy toucher tes cheveux. Qu'elle soit ainsi dans ta salle de bain, ses bagues ornées de rubis et de diamants sagement alignées devant le lavabo, cela te parait incongru et déplacé. Elle semble n'en avoir cure cependant, et agite ses mains potelées et volubiles en riant.

– Par pitié appelez-moi Armelle les filles!

Armelle, c'est un raccourci trop soudain pour Olivia et toi qui êtes plus intimidées devant elle que devant vos propres mères… Après un bref conciliabule vous concluez sur un "Madame Armelle", plus familier mais néanmoins respectueux. Madame Armelle accepte son changement de statut avec grâce et et reprend le "frottage" vigoureux de ton crâne. 

Tu en protestes presque, mais un coup d'oeil vers ta fille suffit à raviser ton élan : Belou est ravie. Olivia a lu solennellement le mode d'emploi, vous êtes rassemblées autour d'elle et cette infestation de poux s'est transformée en une aventure partagée avec des grandes, comme un rituel d'initiation spécial qui s'intercale entre l'art de réussir une tresse et les trucs et astuces d'une manucure rouge carmin. Pendant les trois minutes de massage puis le temps de pose, elle réclame de vous les récits de vos mésaventures d'enfants avec les poux… Quand, comment, et ensuite? 

Belou plisse des yeux et essaye de vous imaginer jeunes, en robe à smoke et collants et avec des nattes sur le côté. Pour elle, il est impossible que vous ayez été des petites filles, cette notion l'amuse comme un conte imaginaire. Elle incline la tête, prend des poses avec son "traiquement" sur la tête, et négocie un brushing au sèche-cheveux.

Toutes trois, vous jouez le jeu aussi tendrement qu'amusées. 

Pour elle. 

Tout à coup, tu te sens émue, un sanglot se bloque dans ta gorge. Que tu aimes ta fille, que tu agrémentes ses moments désagréable de  rêves, d'audace et de fantaisie, cela t'est normal. Que d'autres aient pour ton enfant ce même élan, qu'on l'entoure ainsi d'autant d'amour te touche au-delà des mots.

Madame Armelle saisit ton regard, hoche de la tête avec connivence et vous indique vos places devant la baignoire. Olivia, Belou et toi vous agenouillez en baissant le tête. 

– C'est comme en prison, chuchote Belou quasi émerveillée.

– C'est comme en pension, corrige Madame Armelle. De mon temps du moins.

Madame Armelle règle la température et vous asperge méthodiquement d'eau l'une après l'autre. Une fois que vous êtes rincées, séchées à la serviette et longuement brossées au peigne anti-poux en fer, elle remet ses bagues.

– Mon cher et tendre va se languir si je tarde, d'autre part, nous sommes attendu. 

Elle disparaît dignement tout en descendant à reculons ton escalier jusqu'à ton salon. 

Une petite assiette blanche trône à côté de tes rouges à lèvres, remplie des cadavres des parasites et de leurs oeufs. Belou compte les vivants et les morts (regarde maman, celui-là agite encore ses petites pattes. C'est dégoûtant. Tu crois qu'il a bu mon sang?).

Tu vérifies l'heure, un peu paniquée. Damien arrive dans 15 minutes récupérer Belou… Olivia secoue sa lourde chevelure rousse encore humide et te rassure.

– Fait un beau brushing à notre princesse, je m'occupe de sa valise.

Il ne reste plus que Belou et toi dans la salle de bain. Ta fille s'assied toute droite sur la chaise que tu occupais auparavant et te regarde dans le miroir alors que tu sors le sèche-cheveux de sa boîte. Tu enroules ses cheveux blonds sur une grosse brosse ronde et tu tires avec autant de douceur que possible de la main droite tandis que la main gauche oriente le flux d'air chaud. Inlassablement, tu tends, tires, enroules les pointes de façon à faire de jolies boucles sur ses épaules, tandis que Belou reste raide sur sa chaise, scrutant chacun de tes gestes et admirant le résultat. Tu poses enfin tes ustensiles. Belou ressemble à une petite fille modèle. Elle te sourit à travers le miroir, apaisée, heureuse.

Le son strident de l'interphone interrompt brutalement cet instant entre ta fille et toi.

– Papa, papa!! hurle Belou en glissant presque jusque en bas de ton escalier blanc… Papa, j'ai eu des poux!!

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Monsieur et Madame Rémy (les poux de Belou 2)

14 mars 2011

Belou, sort de la salle de bain.

– Non!

Belou est assise en tailleur derrière la porte fermée à clé. Tu l'entends se gratter furieusement la tête… Tu imagines les poux qui tombent peut-être sur ses épaules, qui sait combien il y en a, la nausée te prend et tu aimerais défoncer la porte pour appliquer de la Marie-Rose sur ta fille. Olivia est revenue en courant avec des spray et shampooings et peignes, avec ses trois enfants elle a l'habitude.

– Belou, ouvre la porte.

Un cri te répond. Ta fille s'est transformée en sauvage. Son père ne va pas tarder, ta sauce tomate-basilic commencé à émettre une odeur peu rassurante, tu prendrais bien un verre de vin sur le toit. Ton duplex fut construit sur des chambres de bonnes et l'architecte a oublié d'obturer un couloir partant de ta chambre et menant à un passage vers le haut. Olivia et toi avez placé un verrou au fond du couloir, et une armoire sans fond devant dans ta chambre. Ni-vu ni-connu vous allez prendre l'air de temps en temps. Elle fume des menthols, et toi tu respires le ciel.

Vous n'êtes pas seules face à la crise de Belou : Monsieur et Madame Rémy de Soucy sont en grand conciliabules devant la porte de ta salle de bain. Madame est en tailleur et à genoux et tient dans ses mains un magnifique bouquet, cadeau de Monsieur. Ils n'ont pas pris la peine de le poser au premier étage, émus, inquiets, ils sont montés directement nous voir. Les cris de Belou, ta porte ouverte, ta sauce dont le fond commençait à brûler…

– De crainte d'un incident, j'ai éteints tel un impudent, a annoncé Monsieur Rémy d'un air important. 

Ils ont gravi le petit escalier raide et blanc qui mène à ta mezzanine et ta salle de bain, Monsieur et Madame Rémy de Soucy, ils se sont enquis de la situation, ont réfléchi de concert avant que Madame ne dise :

– Nous nous en occupons. 

Madame s'appelle Armelle Sempène. Féministe, elle aurait bien accolé son nom de jeune fille à celui de son mari, mais Armelle Sampène de Soucy, c'était tout simplement inimaginable. Dans l'immeuble, vous les appelez Monsieur et Madame Rémy. Monsieur est notaire et porte l'embonpoint adéquat à la mise en confiance de ses clients. Madame s'occupe d'associations qui répandent le bien à travers le monde, et elle rend facilement service.

Tu essaies une dernière fois de faire sortir ta fille, puis tu abandonnes en te mordillant les lèvres, soulagée et honteuse d'avoir du soutien. Si tu ne t'en sorts pas toute seule. Alors quoi?

Monsieur Rémy s'accroupit et parle le nez collé à la moquette.

– Belou, j'ai une proposition.

Un hurlement lui répond. Madame Rémy effleure tendrement l'épaule de son mari.

– Vous avancez mal dans la négociation, j'ai un autre plan d'action.

– Voilà qui mérite réflexion. Ma mie, vous avez toute ma confiance pour débarrasser Belou de cette engeance.

– Belou, veux-tu du chocolat? 

Silence.

– Il se trouve que j'en ai dans ma poche. Je l'ai ramené de la semaine enchantée que Monsieur Rémy et moi-même avons passé à Méribel, Je crois qu'il est très bon.

La tactique de Madame Rémy te confond. Il est vrai que Belou n'a pas mangé grand-chose au goûter. Comme toi, elle a du mal à résister au chocolat, tu dois cacher les tablettes tout en haut du placard de la cuisine, et il te semble bien avoir déjà entendu des raclements de chaises et des petites mains tâtonner en vain en hauteur.

Elle te regarde et te fait un clin d'oeil:

– C'est l'avantage de ne pas être sa mère, je peux plus facilement acheter sa coopération.

– Ze veux bien, chuchote Belou d'une voix boudeuse.

Madame Rémy tire une petite tablette très joliment décorée de son sac et la glisse sous la porte.

– Manges-en autant que tu le souhaites ma jolie, tu as dû avoir bien peur… Mais tu sais, ce n'est pas très grave d'avoir des poux… Je vais te dire un secret, il m'est arrivée d'en attraper lorsque j'avais à peu-près ton âge. 

– Ah bon?

– Oui bien sûr, cela peut arriver à tout le monde… Pour m'en débarrasser, ma chère mère a utilisé un shampooing spécial ainsi qu'un peigne. Nous devrions faire de même avec toi.

– Non. Cha pique les "traiquements", réplique Belou la bouche pleine.

– Ma chère enfant, j'engage mon honneur et te promet que le traitement que te propose ma mie ne pique point, annonce gravement Monsieur Rémy.

Silence. Vous entendez un bruit de papier chiffonné. Tu réprimes un sourire en imaginant ta fille engouffrant rapidement ce qu'il reste de la tablette…

Clac. 

Belou apparaît sur le seuil de la salle de bain. Elle a les cheveux en bataille et le visage et les vêtements maculés de chocolat. Mais elle est là.

– Maman et Olivia vont faire le "traiquement" aussi, annonce-t-elle résolument.

Pour acheter l'album d'Abel : http://musique.fnac.com/a2712739/Abel-Chocobelou-CD-album

Pour retrouver les histoires de Belou : http://blandinebrugnonsonnois.posterous.com/tag/belou et http://www.facebook.com/pages/Histoires-de-Belou/138062316250020