Posts Tagged ‘tranchedevie’

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Regard

22 mars 2010

Il la regarde, ravi.

Elle est debout sur son lit, une longue chemise de lin sur son corps, ses cheveux encore ensommeillés, elle est debout les mains tendues. Son rire incendie son visage, la pièce, son rire coule en cascade le long des murs, la mange toute entière jusqu'au regard qu'il porte sur elle.

Comme toujours.

Il la regarde quand elle dort, blottie entre deux oreillers blancs, quand elle se perd dans son café, s'habille, marche, lit, quand elle parle de la vie, de tristesse, de joie, d'espoir. Il aime la regarder parler surtout. Les mots imprègnent son visage, lui donne vie. Ses mains partent dans une danse frénétique, ses yeux illuminés ressemblent à deux petites lunes noires.

Elle s'essoufle un peu, se penche en avant pour mieux se faire comprendre. Elle chante ses mots qui glissent sur sa peau à lui, lui qui ne retient qu'elle, que son visage, que la vie qui s'est emparée soudainement d'elle.

Elle s'arrête un peu agacée:

– Tu m'écoutes?

Oui. Non. Il lui sourit, penaud. Il entends la musique de ses paroles qui lui semblent aussi belle qu'elle, qui est plus que belle, sa lumière, la lumière de son coeur qui a pris possession de lui, de ce qu'il a de plus précieux en lui, qu'il garde farouchement et à jamais dans la liberté de son regard.

Elle est debout sur son lit. La lumière s'est emparée de son visage, de son sourire, de tout en elle. Le lit qui est au milieu de la pièce, le lit se battant contre les cartons et les paquets à déballer, et tant de meubles à déplacer.

Ils emménagent.

Tout a été emballé dans l'ordre le plus aléatoire. La rape à fromage cotoie la pipe de Monsieur d'un côté et un foulard en soie de l'autre. Dans un panier en osier, ses précieux flacons de crèmes et poudres sont mélangés avec l'huile d'olive, le safran et le thym.

Ensemble, dans ce joyeux désordre, ils trient, remontent les étagères et les commodes.

C'est le souvenir qu'il gardera d'elle. Aujourd'hui. Aujourd'hui que sa maison est vide et bien rangée. Il comble l'absence par des visites au cimetière et des promenades sur les bords de Marne. Il n'a pas retenu les années qui l'ont marquée, les cheveux gris, la maladie. Les derniers jours où son visage s'est creusé et la petite flamme dans son regard qui luttait pour ne pas s'éteindre.

Aujourd'hui il inspire, ferme les yeux… elle est là, debout sur son lit. S'il tend les mains, il pourrait presque la toucher.

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Les petits pas

16 mars 2010

Vous marchez à petit pas, avec précaution. 

 

Un manteau beige, un grand sac en cuir carré. Dedans s’y cache une brioche et un thermos de chocolat chaud. Vos cheveux sont soigneusement mis en plis, vos yeux bruns regardent le monde avec humilité et bonté. Vos yeux cachés derrière vos lunettes épaisses, qui se posent sur votre petit-fils avec attendrissement. Ensemble, nous marchons. Nous regardons mon fils et votre petit-fils dévorer leur goûter avec le même plaisir. Ils se ressemblent. Ils sont bruns, les traits fin, ils ont des yeux noirs au regard profond.

 

Souvent, nous ne nous parlons pas. Nous avançons en les regardant. Je vous dépasse involontairement, réalise que vous êtes derrière, et ralentis le pas.

 

– C’est que vous êtes grande! …

 

Vous souriez. Un jour aussi, vous avez été jeune, le dos plus droit, moins fatiguée. Le pas énergique et volontaire. Le pas affamé, sacrifiant tout pour ses enfants.

 

Au fil des mardis, nous avons appris à nous connaître. En silence. En confidences aussi. Vous m’avez raconté, les ménages, les gardes d’enfants. Feu votre mari qui travaillait sur les chantiers la semaine, et qui faisait des petits jobs ici et là en complément. La maison dont vous êtes propriétaire, dont vous avez payé chaque centime à la sueur de vos deux fronts. Les jours où vous regardiez vos enfants manger, sachant qu’il ne vous resterait pas grand-chose pour vous-même le soir.

 

– Mes enfants, ils ont fait des études, ils n’auront pas à s’inquiéter autant.

 

Je vous écoute. Vous continuez votre chemin tranquillement, votre regard, vos gestes débordant d’amour pour l’enfant qui vous accompagne. Que vous accompagnez. Ses parents sont occupés. Ses parents travaillent. Ils ont fait des études, ils ont un bon métier. Ils ont une maison plus spacieuse que la vôtre et ne se demandent jamais comment ils vont payer leur factures. Vous êtes heureuse. Et votre petit-fils, il faut bien que quelqu’un s’en occupe, alors autant que ce soit vous.

 

– Je ne fais rien de mes journées de toutes façons.

 

Nous arrivons sur la place centrale. Nos garçons lâchent leurs jambes et courent en cercles  tandis que nous nous asseyons sur un banc. Nous attendons en nous frottant les mains contre l’hiver. En attendant les autres, les enfants du mardi qui partagent la même activité du soir. Lorsque le groupe est complet, nous nous regardons en souriant.

 

– A tout à l’heure…

 

Nous nous recroiserons à peine, le temps de récupérer un garçon heureux et fatigué, le temps d’un sourire encore avant de partir chacune de notre côté.

 

Si je me retourne, je vous verrais marcher à petit pas derrière votre petit-fils, allant avec constance et sans jamais vous plaindre.

 

Parfois, je pense à vous. Peut-être m’accompagnez-vous aussi un peu…

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Les cheveux en pétard

12 mars 2010

Les cheveux en pétard. Une masse incroyable qui s'envole en frisottant, compacte, figée, libérant son visage grâce à un large bandeau noir.

Elle est impassible sur son siège, les yeux baissés sur ses mots croisés. Dans ses mains, un stylo "marketing", de ceux qu'on distribue dans les séminaires où qu'on trouve dans les grands hôtels. 

Deux boucles argentées à ses oreilles prennent la lumière qui traversent la vitre du train et la redistribue sur son visage lisse et sombre. 

De l'autre côté de l'allée, un homme la regarde. Il est jeune, un peu affalé sur plusieurs sièges, et il mâche un chewing-gum d'un air nonchalant. Il darde ses yeux sombres sur elle et attend qu'elle lève la tête.

Mes yeux vont de l'un à l'autre. C'est un jeu. 

Le visage de la jeune femme frémit, ses lèvres évitent un sourire, ses yeux résistent et s'accrochent aux mots qu'elle fait surgir sur le papier. Il sourit, ses yeux pétillent, il sait qu'il va gagner. Si elle ne le regarde pas maintenant, elle devra bien descendre du train, ranger ses affaires, se lever, regarder où elle va…

C'est un jeu. J'aimerai bien connaître la suite mais je dois descendre avant eux. Lorsque je me lève, je vois une émotion pourpre envahir le visage de la jeune femme qui est maintenant ouvertement amusée, les yeux toujours baissés.

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Les mains

9 mars 2010

A côté de moi, une paire de mains élégantes engourdies par le froid, mal réveillées.

Leurs ongles sont soignés, limés dans une courbe exacte et recouverts d’un verni discret. Les phalanges ressemblent au miennes, ce sont des mains fines et arquées. Seul un doigt porte un anneau, un cercle fin orné de pierres.

Les mains s’agitent, les mains discutent. Elles effectuent d’élégantes arabesques, se soulèvent, aériennes, avant de se reposer doucement. Elles ne sont ni lourdes ni disgracieuses et dansent au son des mots.

Peu à peu, les rougeurs s’estompent, les mains s’habituent à la chaleur du train. Elles se croisent sur un sac en cuir marron et continuent à converser gaiement avec leurs voisines, parfois encore soulevées d’un soubresaut, d’une exclamation qu’il faut absolument ponctuer.

Le train s’arrête, les mains se lèvent et quittent la rame. Je les regarde partir en me disant que je ne connais même pas leur visage.

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Lever

5 mars 2010

Il s'est levé.

Elle se roule en boule jusque la fenêtre, emmitouflée dans la chaleur de la couette. Le store ne tombe pas jusqu'en bas, elle peut apercevoir une parcelle de jour qui éclairci lentement les mailles du balcon. 

Elle pourrait rester des heures à regarder ce rayon gris perçant les nuages, tout en respirant lentement l'odeur de l'autre et le reste de ses rêves.

Il est encore là. Elle reste allongée. Elle déteste les matins tardifs où elle doit attendre son départ. Pour ne pas le croiser dans le couloir grelottant. Le regarder boire son café, prendre sa douche en même temps que lui s'habille.

Elle aime avoir ses levers pour elle.

S'étirer voluptueusement dans le silence, choisir son rythme. Quitter le monde de la nuit, prendre le temps du réveil et accueillir le jour petit à petit. La radio qui baille avec elle devant un café, les chaussons qui traînent au sol, le bouton sur le front qu'elle regarde d'un air interrogateur. 

Il part tôt, d'habitude. Sa voiture l'attend en bas, dans la rue un peu givrée. Elle ne démarre jamais tout de suite, crachote et tousse tandis qu'il frotte ses mains et pousse le chauffage.

Elle, elle travaille à côté et ne commence qu'à neuf heures. Ensuite, elle attend sur sa chaise qu'on veuille bien lui acheter un crayon, une revue, un livre ou du canson. Ses journées sont calmes, sauf en septembre et à Noël.

La boutique ouvre plus tôt, à sept heures. C'est le gérant insomniaque qui s'en charge. Il gère les clients pressés qui viennent se procurer les nouvelles du jour. Puis, quand elle arrive, il part se coucher. Son lit est froid et il y tombe lourdement, encore habillé et les doigts noircis de l'encre qu'il a vendue. Il resurgira pour le déjeuner et elle pourra prendre sa pause. Grignoter un petit quelque chose sur son canapé en regardant la télé.

Les matins sont lents. Les après-midi sont plus animés, mais le gérant est avec elle. Ils se partagent les clients. Elle prend les étudiants en passe de manuels, il se charge des mères angoissées, inquiètes. Il les bouscule un peu, parle plus fort qu'elles en prenant des allures de dictateurs d'opérettes. Elles repartent les bras chargées de matériel, le portefeuille et le coeur léger. Rassurées et gonflées d'orgueil. Elles ont fait ce qu'il fallait, leur enfant ne manquera de rien, ce sont de bonnes mères.

Les étudiants sont moins compliqués. Certains savent déjà ce qu'ils veulent, un complément de cours, un essai compliqué ou une méthode que tous les autres, ceux qui savent, leur ont recommandé. D'autres sont plus désorientés. Ils ont une liste froissée à la main, ou cherchent un livre miracle, celui qui leur permettra de comprendre la matière. Elle leur parle d'une voix douce dans le parfum du papier neuf, ils consultent ensemble les étagères blanches où sont alignés les titres en rang de bataille.

Ses journées sont faciles. Elles coulent jusqu'au soir. 

Elle termine à six heures. Le gérant ferme à sept. Après quelques courses, elle retrouve l'appartement silencieux. 

Lui revient à temps pour l'apéritif, et là la parole vient enfin. Le rire aussi. Elle se blottit contre lui  et il laisse sa main se perdre dans ses cheveux noirs en lui racontant une histoire de boulot. C'est simple. Rien d'extraordinaire. L'Histoire ne retiendra rien de sa vie, certains la trouveraient vide et ennuyeuse, mais ça lui est égal, elle pense être heureuse et c'est le principal.

La porte claque. Il est enfin parti.  

Elle soupire longuement et repousse les draps. Une nouvelle journée peut commencer… le café, la radio, les chaussons qui traînent. La librairie et les étudiants, et le soleil enfin.

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Elle a un carnet rouge

23 février 2010

Elle a un carnet rouge.

Assise dans le métro, dans l'inconscience de ses secousses. Il la regarde écrire, de loin. Admire son front penché, la mèche de cheveux qu'elle mordille, vieille habitude prise lors des cours de philo, sur les bancs de l'école en Terminale. Elle passait un bac littéraire, le bac des rêveurs humanistes refusant de mettre le monde en équations. Huit heures de philosophie hebdomadaires, et systématiquement une mèche de cheveux entre les dents. Malgré les douces réprimandes du professeur, il n'y avait rien à faire. 

Maintenant elle écrit. Dans les cahots du métro, sur un banc, partout. Sur son carnet rouge. Et aujourd’hui, il la regarde. 

En général elle se laisse écrire des amours romantiques, son sourire accompagne le dénouement héroïque des aventures de ses amants déchirés, séparés, réunis…

Son stylo court sur les pages. À vive allure. De son siège, il admire son écriture qu'il ne voit pas très bien, mais il aime la façon volontaire dont elle mène sa plume. Pour une fois elle change de registre et écrit un poème. Un poème de pluie et de soleil, la mer contre les rochers, la plage embrumée, les roses du jardin et leur parfum enivrant.

Elle se penche très concentrée sur ses lignes, ajoutant au plaisir des mèches celui de mordiller un peu d'ongle et de capuchon. Pensive. À la recherche du mot, de la magie du rythme et du chant des rimes.

Il faudrait détourner le regard, le poser ailleurs. Il est fasciné, presque jaloux de son absence. Il aimerait qu'elle lève la tête et le remarque. Connaître le son de sa voix et la couleur de ses yeux… Une force l'empêche de se lever, l'oblige à regarder, consumé par son front, sa mèche, ses mains et le stylo qui vole, qui galope, s'arrête brusquement et rature, biffe, efface, butte sur un mot, une phrase, une idée perdue en route, et repart de plus belle.

Sa main se crispe soudain. Elle s'immobilise toute entière, la plume arrêtée sur le carnet. Elle reste les yeux baissés, transpirant légèrement.

Quelque chose en lui se met à trembler. L'oiseau effrayé va partir, il ne le reverra jamais. Il ne saura jamais ce qui est écrit sur ces pages. Il doit savoir, connaître les secrets qu'elle y a déposés, lire ces lignes qu'il l'a de loin vue tracer.

Le métro s'arrête. Elle s'enfuit comme une voleuse, serrant son sac contre elle, le sac au carnet rouge. Il est là, dedans, à l'intérieur. 

Il doit savoir il doit savoir il doit savoir, il s'élance derrière elle, derrière sa nuque et ses cheveux ondulants, derrière son parfum unique et sa démarche pressée et gracieuse. En lisant le carnet, peut-être pourra-t-il atteindre une parcelle de son âme, comprendre ce mystère qui l'obsède maintenant tout entier. 

Elle freine brusquement, à la recherche de la sortie. Pris dans son élan, il la bouscule. Plonge dans ses yeux noisettes dilatés de surprise.

(… vieux texte à réinventer)

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Thérapie

9 janvier 2010

Contrairement à toi, Alice est allée au bout de sa « thérapie ». Elle a fait le travail. Une fois par semaine, toutes les semaines, dans le bureau d’un psy. Elle a demandé à faire une psychothérapie « cognitive » : Connais-toi toi-même, connais ton histoire, serre le mord et avance.

 

Semaines après semaines, mois après mois, elle s’y astreint. Elle prend le métro, la ligne 3, jusqu’au bout. Elle descend à Levallois, marche un peu et arrive face à une lourde porte en bois dont la peinture verte s’écaille. Il y a un code, puis un interphone. L’entrée est lumineuse, elle voit des plantes dans l’arrière-cour mais ne s’en est jamais approchée. Elle prend l’escalier de droite et monte au premier.  Les marches aussi sont en bois, recouvertes d’un tapis sombre auquel elle n’a jamais prêté beaucoup d’attention. Elle regarde en l’air, vers le palier puis la poignée de la porte. 

 

Alice essaye d’arriver cinq minutes en avance. Pour avoir le temps de se poser. D’atterrir. En entrant dans la salle d’attente, déjà, elle se dépouille du monde extérieur. Au départ elle se défait d’un simple voile, d’un souffle inaudible lui permettant d’entrer dans la légèreté. Au fil du temps, les couches cèdent les unes aux autres, le travail se fait. Elle parle. Elle se tait. En face, une paire de lunettes hoche la tête. Opine. Pose des questions. Prend la parole parfois. Elle n’est pas toujours d’accord, elle argumente. De retour chez elle, elle réfléchit. 

 

Le plus gros des progrès se font chez elle.

 

Mois après mois, année après années, Alice se défait de toi, de vous, de votre histoire et de celle d’avant, de ton histoire avec ta mère et de celle de ta mère avec la sienne. Elle se défait de vous et se réconcilie avec elle-même.

 

Elle est forte, ta fille. Elle suit son chemin et accepte qu’une partie n’en soit pas tracée par elle-même. Elle avance. C’est difficile, parfois, de ne pas lui en vouloir.

 

Un jour, elle ne s’installe pas. Elle garde son manteau, son sac sur ses genoux, les mains sereines. Elle est calme, détendue. 

 

Voilà, je ne viendrai pas la semaine prochaine. Cela fait trois ans que vous occupez mon mardi soir, avant, pendant, après, maintenant c’est terminé. Il ne s’est rien passé de particulier, mais je sais. Je reviendrai peut-être vous voir. Je ne dis pas que je vais y arriver toute seule. Mais je crois que c’est bon, je peux marcher sans canne. 

 

Le visage en face d’elle enlève ses lunettes et sourit. 

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De la neige sur le pare-brise

26 décembre 2009

Blason


La mairie est une jolie bâtisse classées aux monuments historique et nichée dos à la Marne. Elle bénéficie d’un petit parc  avec des pigeonniers et une école. Une école classé également, qui accueille 243 enfants de trois à cinq ans. 

 

L’endroit est calme, les arbres dénudés agitent leurs branches au vent et seuls les cris des enfants pendant la récréation percent le froid jusqu’à vous.

 

Il a neigé aujourd’hui et hier. 

Vous êtes dans votre voiture. Vous dormez. Parmi la multitudes d’affaires entassées contre les vitres, il reste de la place pour vous sur le siège conducteur. Vous êtes emmitouflé dans un manteau en laine et vous dormez.  Votre visage est paisible, penché sur votre poitrine, votre visage ressemble à celui des grand-pères qui emmènent leur petits enfants à l’école, en face, à 50 mètres, de l’autre côté de la pelouse. 

Il y a de la neige sur votre pare-brise, il faut se pencher près pour vérifier que vous respirez toujours, en demandant à son enfant de se taire, on ne veut surtout pas vous réveiller, on ne veut pas vous déranger, on veut surtout ne pas être vu.

 

Votre voiture, la mairie, l’école. Un triangle équilatéral de 70 pas que les mamans inquiètes franchissent chaque année. Cela fait un peu bourgeois, cela fait un peu snob, cela veut faire social, mais c’est surtout inquiet.

 

– Il y a un homme qui dort dans sa voiture, sur le parking. (On ne parle pas de l’école, on ne parle pas des enfants). Le pauvre, il fait si froid, et en plus il neige! Il serait mieux au chaud non? (Dans un foyer, dans un autre endroit, ailleurs. Pas sur notre parking, pas dans notre ville…).

 

Les employés de la mairie ont l’habitude.

 

Cela fait trois ans qu’il vient ici en hiver. On ne sait pas comment il s’appelle, il donne des fausses identités. Le Samu Social est venu mais il ne veut pas en entendre parler.

Oh, je vois…

Il est gentil vous savez, et il travaille.

 

C’est vrai. Tous les soirs, votre voiture s’en va. A la même heure, avec constance. Elle revient le lendemain, cette vieille voiture verte foncée dans le genre des R19 dans lesquelles on a fait ses premiers créneaux.

 

Tous les matins, vous dormez, le visage penché sur votre poitrine, vos mains calleuses croisées sur vos genoux. Il gèle, il neige, vous êtes là les yeux fermés, isolé des enfants et des parents à l’heure pour l’école.

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Vous n’étiez pas là ce 25 décembre. Nous vous avons cherché. Un peu mal à l’aise, ne voulant pas vous déranger tout ayant mal au coeur à l’idée de vous savoir seul dans votre voiture.

Vous n’étiez pas là. Nous vous avons souhaité une place au chaud quelque part et nous sommes reparti, coupables d’être soulagés par votre absence.

 

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Les Larmes de Pierre – Chapitre

26 juillet 2009

Guernevez-chantier

 

Je sais, c’est de la triche… celui-ci était déjà sur facebook (les fautes d’orthographe aussi). Mais je pense que sa place est plutôt ici. A force, je parviendrai peut-être à reconstituer le puzzle.

Not sure I’ll have the energy to translate this one (aka, learn French, heh! Sorry.)

Chapitre 7.

 


Ta mère est venue te voir. Après l’enterrement, elle s’est organisée, a pris ses dispositions. Elle avait bien vu, ta mère, que tu avait besoin d’elle. 

Elle a quitté son village et prit le train, une petite valise carrée à la main. Le corps frêle et digne. Tes deux premiers enfants étaient nés dans le pays, elle n’avait eut que quelques rues à traverser, quelques chemins à prendre entre sa ferme et ta maison de ville. 

Cette fois-ci tu étais plus loin. Elle a quitté le cimetière et porté sa peine jusqu’à la gare, la serrant contre elle, assise sur sa banquette entourée d’étrangers, la gardant en elle dans les rues sales et urbaines, jusqu’à ton immeuble. Jusqu’à l’ascenseur qu’elle a refusé de prendre, montant les marches une à une, se pressant avec lenteur. Jusqu’à ton appartement vide – les enfants étaient à l’école – jusqu’à toi, pauvre petite chose recroquevillée sur un canapé près de la fenêtre. Les yeux ailleurs, dehors, ne cherchant rien, n’attendant rien. Elle a posé sa valise et s’est approchée de toi, prenant tes mains, ton visage, te serrant contre elle fièrement, sauvagement, sa fille, sa chair et son sang, t’enveloppant dans son odeur, dans le parfum de ton enfance. Et là, réfugiée dans sa chaleur, dans son amour inconditionnel, tu as pu te laisser aller et pleurer, tu as pu laisser rugir le cris de détresse que tu retenais en toi.

Elle est restée près de toi, ombre silencieuse et droite, elle s’est affairée sans se plaindre à faire tourner ta maison. A recevoir les proches chez toi les semaines suivant l’enterrement, à s’occuper des enfants, veillant à ce qu’ils aient des vêtement propres et un repas chaud en rentrant de l’école. Elle t’a laissé pleurer à ta façon sans te juger, sans rien exiger de toi. Comme une louve protège son clan, elle a veillé sur vous tant qu’elle a pu, jusqu’à ce que son absence là-bas au village devienne trop gênante. 

Vos pièces se sont imbibées de ses odeurs de cuisine, le cellier bien rempli et vos papilles inondées du plaisir de ses plats simples et goûteux. Certains mots ne franchiront jamais ses lèvres, son âme pudique ne saurait nommer les émotions qui la transpercent, mais ta mère cuisine. Elle communique son amour, ses inquiétudes, ses joies et ses peines à travers ses recettes. Ses petits-enfants sont contraints à la soupe du soir qu’ils attaquent avec joie, à leur plus grande surprise. Ta mère est là, ménagère discrète et efficace, et les fumets de ses potées et confitures veillent sur vous. Elle t’a transmis son instinct nourricier et tu te prends aujourd’hui à répéter certains de ses ges

tes, un tour de main particulier, un ingrédient original. Et parfois, en humant une conserve de fruits nouvellement ouverte, ces moments reviennent avec force te couper le souffle, juste une seconde, le temps d’une odeur, d’un souvenir. Un parfum peut porter en lui toute une époque de notre vie, il suffit de quelques particules pour retourner des années en arrière. Tu goûtes aux fruits d’un doigt distrait en repensant à ta mère, à ton deuil, le visage habité d’un sourire doux-amer, avant de continuer ta recette.


Ta mère a fait ce qu’elle a pu, ensuite elle est rentrée chez elle avec sa petite valise carrée un peu abîmée par les ans. Un bagage noir sans prétention, sans serrure, quand elle a quitté sa maison pour épouser ton père toutes ses affaires tenaient dedans. Elle avait ça et son trousseau blanc brodé à la main. 
De sa voix douce et claire, elle te prie de l’excuser, mais il est temps. Temps de quoi? L’excuser de quoi?
De repartir, de te laisser, d’être ta mère. Ta mère sait tout. Elle sait que les femmes sont jugées coupables dès la naissance, que la société ne leur pardonnera rien. Elle ne l’a jamais dit mais elle a imprimé ce fait en elle, toutes les mères sont coupables et c’est injuste. Elle pourrait te dire que nos mères ont fait couler en nous des larmes de sang, qu’elle les regarde en arrière et voit des oiseaux pris dans leurs cage, les ailes meurtries à force de se débattre. 

Elle pense à ma mère, un animal vaincu et révolté dont l’âme savait encore pleurer, dont les yeux perdaient parfois de leur dureté pour redevenir ceux d’une jeune fille dont la porte est encore ouverte sur la lumière. Elle se souvient d’une femme qui a combattu sa vie entière contre la culpabilité qu’on infligeait à ses sœurs et elle. Elle n’a pu vaincre qu’une fois son pouvoir géniteur disparu, qu’une fois qu’elle était devenue ancêtre, qu’une fois que le cancer était installé et là enfin un sourire s’est dessiné sur son visage, le figeant dans la mort.
Oui, elle sait tout cela, elle te regarde et voit sa culpabilité de mère s’inscrire sur tes traits. Elle aurait aimé qu’ils soient réduits au silence, ces maudits thérapeutes avec leurs incessantes rengaines sur Freud et son blâme permanent de la maternité, pour qui tout est la faute de nos mères, ou plutôt de la mère de nos mères et de toutes celles avant elles, qui ont enfermé leur cœur palpitant dans la pierre froide et dure, qui ont enterré leurs sentiments endeuillés de leurs espoirs, empreints d’amertume, elles ont déposé leur propre être aux pieds de la sacro-sainte tradition, des usages du monde et de la respectabilité.

Les hommes disent que les mères forgent les suivantes en un collier de perles brisées qui se ressemblent toutes avec le temps, mais ce sont avant tout des femmes, qui se laissent envahir par leur mère et celle de leur mari, par leur compagnon, leurs enfants et la culpabilité incontournable qu’on leur lance en permanence au visage. 
Ta mère est un roc. Elle s’est regardée en face et s’est jugée non coupable, elle a absout ses sœurs de son propre chef. Cette femme simple dans sa chaumière, dans la poussière de la campagne, est plus en paix que nous et nos diplômes.

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Chapitre 8.

Ton père lui est resté au village. Ce fermier silencieux dont la vie est liée à la terre t’a envoyé sa femme. Comme elle il n’est pas enclin à dévoiler ses sentiments, 
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Il faut du temps, la paix revient

30 juin 2009

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Tes promenades cessent, à la place tu pars au village. Avec le train les distances se resserrent, cela prend la journée mais tu peux faire l’aller et retour et arriver à temps le soir. 


Personne ne s’en rends compte. 


Tu y va presque tous les jours. Tu restes devant sa tombe sans rien dire, sans penser. D’abords déchirée, révoltée. Et puis, le temps passant, le désespoir laisse place à une immense et lourde tristesse. 


Il y a quelque chose d’étonnement reposant à entretenir une tombe. A arroser les plantes, enlever les feuilles mortes, s’assurer que la tombe reste belle. On pense au disparu tout en étant actif, en ayant l’impression de se rendre utile. Au fil du temps, les rencontres se créent autour des arrosoirs et des points d’eau. Ce sont les mêmes visages qui se croisent, chacun s’affairant lentement auprès de la pierre de son défunt.


Le cimetière de notre village est simple. Les dalles soigneusement alignées témoignent du passage du temps à mesure qu’elles reculent vers le fond. Là, la pierre blanche est tachée de grisaille et les croix sont souvent rouillées.


C’est là que vous vous reverrez. C’est là qu’enfin vous parviendrez à vous toucher, c’est un geste simple mais si difficile, son bras autour de tes épaules. Vous ne direz rien, le temps de vous recueillir, le temps de partager vos larmes. 


Serrés l’un contre l’autre.