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Tristes Extraits Douloureux

13 mars 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite d’ailleurs à aller découvrir… Il est peuplé de textes et d’auteurs doués et surprenants.


 

Franck sifflote et affute sa lame. Sous ses pieds reposent quinze retraitées dont les corps nourrissent des futurs vers de pêche. L’herbe est jaunie de chaleur, la terre craquelée de soif. Devant la maison, le portail rouillé gémit au vent brûlant qui transporte poussières et grain de sable. De l’autre côté de la colline, en face, la plage, d’où émanent les rires insouciants des vacanciers bravant la canicule. Franck sent la soif en lui. Tous les ans, c’est ainsi. Il aligne un nouveau corps dès l’automne arrivé. Un corps d’été congelé, un corps de femme ridée et racornie, toutes de la même taille, toutes en chignon blanc, toutes reflets de sa mère. Son anniversaire arrive, il va lui falloir aller la voir, subir ses moqueries acerbes et accepter qu’elle ne l’aimera jamais. Cette année, peut-être, il sera un homme. Cette année, peut-être, il parviendra à la faire taire, elle, et non une autre. Franck sifflote et affute sa lame. Dans quelques heures aura lieu la messe du soir, la messe des vieux, dans quelques heures il partira à la chasse.

 

* * *

 


Pétrie de douleur elle ferme les yeux, maudissant sa journée, son patron, le stress, les cigarettes en trop. Ses doigts massent sa nuque dans une tentative sensée évacuer les tensions, elle s’essaie d’être sourde aux sifflets dans ses oreilles. Elle se transporte en Grèce, où une plage de marbre noir donne sur une mer turquoise aux bas-fonds enchanteurs, se berce de vagues, et sombre doucement dans l’oubli en espérant que sa douleur aura disparu au réveil.

* * *

 

Parfois se lever était difficile. Déplier son corps, sentir la douleur se propager et rejoindre chaque articulation. Il fallait s’occuper des enfants, les aider à s’habiller, les emmener à l’école, puis prendre le bus jusqu’à l’officine où elle était assistante. Toute la journée à répondre au téléphone, à prendre des notes, à taper… Toute la journée à agiter les doigts, plier, déplier… Puis le soir, le chemin inverse jusqu’à la sortie de l’étude, le babil incessant de gaité des enfants jusqu’au silence dans leurs lits, jusqu’au repos de la nuit pendant lequel, enfin, la douleur de son corps pouvait disparaitre le temps d’un court sommeil.

 

* * *

 

Rien ne peut changer le présent, mais je sais que ce soir ton cœur est un peu plus lourd sans doute, ton âme un peu plus grave. Avoir pris le temps n’aurait sans doute rien changé, t’arrêter, discuter avec elle. Quelques minutes pour la voir, l’écouter, quelques instants où elle aurait existé dans le regard d’un autre, loin de ses problèmes, de ses névroses… Son corps élancé aurait quand même plongé,  son corps si léger se serait quand même brisé volontairement. Non, cela n’aurait rien changé, pour elle, sa décision était arrêtée. Mais pour toi, pour toi aujourd’hui, cela aurait fait toute la différence… Il n’y aurait pas ce pincement. Le temps d’une seconde, de s’arrêter pour y penser. Le pas et les gestes plus lents, puis la respiration passe et la vie continue.  Je ne crains pas pour toi mais je te sais triste, c’est pour cela que je suis triste aussi, et que je t’envoie tout ma tendresse et ma joie de toi à distance. S’il n’y avait cette distance, cet océan… ce ravin d’absence qui m’empêche d’être auprès de toi, de t’enlacer de ma tendresse. Mes yeux se portent sur cette fenêtre, contre la rambarde d’où nous fumions nos cigarettes et lancions nos voix dans la cour de l’immeuble, il y a si longtemps, si jeunes et arrogants et insouciants, et je frissonne. J’enlace mes genoux de mes bras, la tête posée entre les deux, et je pense à toi. J’allume une cigarette, seule dans ce pays étranger, je pense à elle. 

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extraits décroissants

7 mars 2011

L’eau chaude lui brûle un peu la gorge. Il est installé devant la télévision, comme tous les soirs, il a mangé son assiette sans trop y regarder et boit une tisane au thym, comme tous les soirs. Il a rajouté un bouchon de rhum, puis deux, puis trois, comme tous les soirs. Il se resservira, un peu plus de rhum, un peu moins de tisane, le pas hasardeux pour revenir sur le canapé, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, Thérèse préparera son dîner, chauffera son eau, fera la vaisselle. Comme tous les soirs elle se fera petite souris silencieuse, attendant qu’il s’endorme devant sa TV, priant pour qu’il n’ait pas la force d’aller se coucher. Elle se couchera après lui et se lèvera avant, pour préparer son petit-déjeuner, pour que tout soit prêt, et qu’il se prépare et parte vite, vite, la laissant enfin au silence de leur maison.

 

* * *

Elle tape du poing sur la table. Son téléphone s’en décroche, ses notes valsent, un stylo roule de dossier en dossier et tombe sur la moquette vieillie et rarement aspirée. Elle retape, s’empare d’une agrafeuse qu’elle fait voler à travers la pièce. En cinq ans de présence, Amélie n’a jamais perdu son calme ni élevé la voix, elle est toujours sereine, posée, courtoise, dit les choses fermement avec sourire et pragmatisme, c’est une collègue de travail idéale. Sa voisine de bureau arrive justement essouflée et en manteau et évite de justesse l’objet qui percute la porte et éclate, envoyant des petites agrafes décorer le sol. « Bon, euh… je vais prendre un café », hasarde cette dernière qui bat prudemment en retraite. Amélie respire, détend ses doigts au maximum et les fait voler au-dessus de son clavier tel un pianiste afin de rédiger le premier mail de sa journée. Elle en a une dizaine d’autres en tête juste derrière, tous courtois, fermes, implacables. On va voir ce qu’on va voir.

* * *

Bertrand se souvenait, petit, être resté des heures devant le four, songeur, admirant la maîtrise de Julie face à cet engin que d’aucun aurait trouvé archaïque. Qui aujourd’hui utilisait encore la cuisinière de ses grand-mères ? Mais les jours de tempête, on trouvait toujours quelque chose de chaud à se mettre dans le ventre chez la vieille Julie. Elle ne dépendait ni de l’électricité, ni de ces bouteilles de gaz lourdes et encombrantes dont la plupart des maison étaient équipées. Sa maison était principalement chauffée grâce à deux solides cheminées et, si Bertrand se souvenait bien, il y avait deux radiateurs à huile, un dans la salle de bain, l’autre dans l’ancienne chambre de Candice. Là où elle devait dormir…

 

* * *

L’odeur du dissolvant me ramène immanquablement à elle… Petite, j’aimais me nicher contre le canapé, à ses pieds, si près d’elle mais sans la gêner. Tous les dimanches soirs, elle défaisait, limait puis refaisait ses ongles. La couleur variait peu, rouge carmin, bordeaux, ce que l’on pouvait oser à l’époque. J’aimais tout, l’odeur acide du dissolvant, le bruit de la lime chauffant l’ongle, puis l’ultime attaque olfactive du verni. Ensuite, elle agitait ses mains joyeusement dans tous les sens en attendant que cela sèche.


Depuis quelques temps, je suis auteur contraint quotidiennement sur le blog du Convoi des Glossolales. A l’inverse des auteurs affranchis qui écrivent quand ils veulent je me suis soumise à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé. Cela me permet d’avancer en terme de régularité, d’improvisation et d’innovation. Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m’appartiennent toujours, et que j’ai souhaité partager avec vous.

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La femme qui crie

5 mars 2011

Tu dévides tes mots sans pudeur ni retenue. Tes colères, tes envies, tes désespoirs, tes joies tues, et tes bonheurs aussi, jaillissent en désordre de toi. Après une vie de silence contraint, ces instants sont une délivrance. 

Tes phrases se bousculent, se mélangent, ton cerveau et ta bouche ne pensent pas en même temps, être cohérente t’est quasiment impossible. 

Debout, mains devant toi comme pour te défendre, tu parles en salves saccadées… Tu as gardé en toi des larmes amères et désespérées, tu chéris le souvenir de bonheurs intenses et secrets que tu livres comme un chant, un arioso, comme la naissance d’un adieu qui nous serait destiné.

Tu ne sais combien de temps dure cet instant, ce cri, ces paroles. Est-ce simplement une fuite de ton esprit, le temps d’une respiration, d’un battement de coeur? Tu as l’impression que cela dure des heures et une seconde à la fois, tu te sens nue sous les flots de paroles qui s’échappent de toi. Après tant d’attente, elles n’ont pas la délicatesse d’avancer avec douceur, elles s’engouffrent dans la brèche par saccades et tu découvres la plénitude première d’un abandon, bras tendus, mains ouvertes, tu vomis tes mots en aveugle dans un cri douloureux et orgasmique à la fois. 

Tu ne sais pas, le déclic, le pourquoi, ce qui fait qu’aujourd’hui le « ça » des psy surgit de toi enfin pour s’exprimer. 

Il faut que ça sorte. C’est tout. Tes noirceurs, tes frustrations, tes joies non partagées… Ta peur d’exister en réel, de laisser les autres s’approcher de toi et t’affliger de leur marque, de leur influence. 

Les masques que tu t’es imposés ont pesé sur ton âme au point que tu t’es retrouvées en défense permanente. A force de te cacher, tu as oublié qui tu étais, à force de t’inventer, tu as aujourd’hui peur de la petite fille tapie en toi qui pleure, et qui rit aussi, parfois.

A force de te côtoyer, nous avions oublié que derrière ta carapace aiguisée se cache une femme blessée, que tes attaques parfois cruelles proviennent d’une insécurité dont tu ne parviens à te guérir, que tu préférerais une solitude amère à l’aveu de cette faiblesse. L’admettre, t’y abandonner, ce serait impossible. Il faudrait un bouleversement tel, il faudrait que tu affrontes ce qui est cassé en toi, il faudrait que tu souffres avant d’être pleinement heureuse. Ce chemin t’effraie, aussi jusqu’à aujourd’hui chaque jour s’est additionné à ton silence crispé et mécontent.

La chaleur bienfaisante des autres percerait tes murs, la lumière entrant de ces fenêtres sur le monde te rendrait vulnérable. Non que tu ne nous aimes… bien évidemment ce sentiment existe fortement en toi, avec une force égale à ton besoin de l’être, aimée… La guerre qui se livre en toi ne cesse jamais, être digne, indigne, mériter, démériter, c’est compliqué. 

Etre aimée te serait aussi terrible que l’est, aujourd’hui, le fait de ne point l’être. 

Aimer, c’est espérer le bonheur de l’autre et accepter qu’il puisse vous faire mal, c’est être en force vulnérable et c’est inacceptable. Aimer quelqu’un, c’est forcement lâcher prise, être désarmée face à l’autre, et un adulte qui t’aime est donc forcément un être faible indigne de la réciproque. Tu t’es ainsi battue dans tes inconsistances et ambiguïtés, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à cette dernière note.

 

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des mots en pluie verglacée

27 février 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne en janvier sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite à aller découvrir…

Il marche à petits pas sur le trottoir verglacé, sa progression imperceptible illuminée par les lampadaires de la ville encore endormie. Nous sommes debout, en face, emmitouflés de sommeils et luttant contre le froid. Dans l'attente du bus, nous trompons l'attente glaciale en regardant ses efforts contre le gel au sol. Il n'a plus beaucoup à parcourir, 30 mètres, il en a 50 derrière lui, depuis le tabac où il est allé boire un café au comptoir et se fournir en Gauloises. Accroché aux murs, gagnant calmement quelques centimètres, il nous ignore. Entre lui et nous, les voitures encore givrées vont et viennent, s'arrêtent au feu, repartent. Le bus arrive. Nous montons. Il s'adosse à un arbre et nous regarde partir en s'en allumant une. Quelque soit le temps, il a son rituel vieux de quelques décennies et ce ne sont pas des degrés en dessous de zéro qui l'arrêteront. Le bus s'éloigne, nous bipons nos titres de transport tandis qu'il se transforme en tâche nonchalante.

* * *

Longtemps il l’a cherchée. Après cette rencontre muette, malgré lui, dans la foule grouillante, il s’attache au moindre détail qui lui rappelle son existence. Une main fragile, une démarche familière. Mais ce n’est jamais elle. Les nuques lui font tourner la tête. Il suit les femmes des yeux, regardant leurs silhouettes, leurs démarches, guettant leur voix, leur rire, l'effluve d'un souvenir. Sachant que ce n’est pas elle mais se raccrochant à ce dernier espoir.

* * *

Le bruit régulier des gouttes qui suintent de la gouttière t'accompagne. D'ordinaire cette résonance de métronome t'agacerait, mais aujourd'hui il te rassure, leur régularité à quitter le toit pour claquer au sol te garde éveillée, sur le qui-vive. Consciente. Tu as perdu le goût et l'odorat, tes yeux s'accordent mal et tu te raccroches aux deux sens qui te restent intacts. Allongée toute la journée, tes bras reposent hors des draps métisses un peu rugueux, tes cheveux sont éparpillés sur l'oreiller. Tes parents t'ont installée dans leur chambre, ta fille dans le bureau et eux dans le salon. Tes parents ont eu très peur, ta mère essaye de se frayer un chemin à toi par sa cuisine, ses soupes, compotes, par ce que tu peux avaler. Tu as trente-cinq ans et ton coeur s'est arrêté. Tu es tombée au sol, quelqu'un t'a rattrapée, heureusement tu étais dans une mairie disposant d'un défibrillateur et d'un personnel formé. Entre le kiné, l'infirmière, l'orthophoniste, les câlins de ta filles et les sourires de tes parents, tu comptes les gouttes qui tombent du ciel et te rappellent que tu es vivante.

* * *

Elle est en sécurité dans cette voiture aux odeurs de cuir. Rien ne peut l’atteindre. Pas encore. Elle aimerait qu’il revienne. Cahotée par les rebonds, Elle m’endormira, bercée et tranquille, comme un enfant, la tête calée contre la porte de la voiture.  En attendant, elle a froid, et n’ose mettre le chauffage de peur de vider la batterie. On ne sait jamais avec ces voitures. Ce n’est pas la sienne. Alors elle reste immobile, la main posée sur la porte le long de la fenêtre, le cou raide et les doigts un peu gelés.  La porte de l’immeuble s’ouvre enfin et elle voit sa silhouette un peu floue se détacher de la lumière de la rue. La portière fait un bruit sourd alors qu’il la referme. C’est bon, dit-il en soufflant. Il pose la clé sur le tableau de bord et fait démarrer la voiture.

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Tic-Tac

25 février 2011

De loin, on dirait une adolescente normale, avec l’aplomb, la révolte et la nervosité de ses comparses. De près, elle ressemble à une statue figée, à un être en devenir incertain du chemin à prendre, des pas à enchaîner.

Elle est assise côté fenêtre, l’air pensif, une main frêle posée sur le système de ventilation. Ses cheveux bruns sont à peines propres et encore moins coiffés et cachent une partie de son teint pâle. Ses ongles sont coupés à ras. Autour, les petites peaux arrachées ont donné naissance à des croutes et des cicatrices rosées.

Elle est emmitouflée dans une parqua noire qu’elle refuse de quitter malgré le chauffage, et elle regarde le paysage défiler sans le regarder, ailleurs. Son esprit est en transit, elle est partie d’un endroit et s’en va quelque part, elle s’est posée dans ce train en laissant ses questions sur le quai. Elle les retrouvera en descendant, sa vie d’incertitudes n’aura pas changé.

Elle sort l’équivalent d’un walkman et s’enfonce sur son siège et dans sa musique. Tu connais ce type de casque, il permet d’apprécier une écoute de qualité sans occulter totalement les bruit extérieurs. Tu la sens en alerte et luttant contre le sommeil. Elle continue à regarder par la fenêtre, tu te plonges dans tes mots croisés. Finalement c’est simple, tu étais sorti de chez toi l’angoisse au ventre ce matin, le stress aux mains. Tu n’avais pas osé fumer de peur que l’odeur ne l’insupporte. Il fallait que ça marche, aujourd’hui, il fallait qu’il puisse y avoir un demain et une semaine prochaine.

Tu la regardes sans la cerner très bien encore. Tu n’auras pas le temps de faire sa connaissance. Son visage lisse est percé d’un regard déjà si vieux, parfois illuminé d’un éclair d’innocence émouvant. Comment peut-on être si jeune et avoir tant vécu, tant supporté, tant surmonté. Tu ne sais pas. Tu l’accompagnes. C’est ton boulot, d’être à ses côtés, de l’aider à soulever sa valise dans le porte-bagage, de veiller à ce qu’elle descende à la bonne gare et qu’elle soit prise en charge ensuite par un autre maillon du système. Tu ne connais que son nom et celle de la personne qui l’attend. Elle suit un parcours qu’un juge a choisi pour elle, on ne lui a pas demandé, les décisions sont prises en dehors de sa volonté. Pourquoi est-elle ici, pourquoi cette enfant de quatorze ans se retrouve dans un train, seule hormis toi, tu l’ignores. Cela n’a pas d’importance au regard de ta mission. Mais quand même, tu es ému. Elle est ta première fois, tu étais encore au chômage hier… Tu te sens maladroit, sans savoir si tu dois lui parler ou la laisser. Elle a l’air si tranquille dans sa solitude… Finalement, tu lui tends un paquet de tic-tac. Elle écarte le casque de sur ses oreilles et se sert en te souriant timidement. « Merci ».

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Pour la tribu de Marie

17 février 2011

Dans le vertige de l’air qui frappe son visage, Valentine se tient fort au bastingage. La mer est noire, perlée de blanc, sombre et haute sous un ciel si bas que le bateau peine à passer. La mer est forte, furieuse, agitée. Valentine ferme les yeux, mains cripées, elle sent le sel de la mer se mêler au vent de la tempête et cacher les larmes qui coulent sur son visage. Ses cheveux longs et bruns sont emmêlés autour de son cou, sous sa capuche. Elle sourit d’extase comme à chaque fois qu’elle vogue au loin, lorsque les côtes s’éloignent, que la vie devient transparente et se mêle aux éléments. Elle sourit et elle pleure, son vertige est en elle, lié à une corniche et à des doigts qui glissent. Ici, au milieu de l’eau, les nuages ont chassé la lumière et elle a le droit d’être heureuse et triste à la fois, de jouir de sa vie en pleurant celle d’une autre, elle ne sent plus ses pieds glacés, ses mains blanches agrippées au bois, ses lèvres arrêtées sur un rire et ses yeux sur le vide si loin d’elle à Paris.

 

Ce texte est dédié à Marie. Je ne t’ai pas connue mais je vois sur les visages des tiens la tristesse de ton absence. Ce texte et ce vertige sont donc, en fait, dédiés à la tribu de Marie. 

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extraits jovialement volubiles

17 février 2011

Encore quelques extrait de mes paragraphes « contraints » mis en ligne sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite d’ailleurs à aller découvrir… J

 

Sa voix est douce au téléphone. Tout à coup elle lui semble loin, à des milliers de kilomètre alors qu'elle n'est que de l'autre côté de la vitre. S'il ferme les yeux, il savourera le voyage de sa voix chantante et la distance sera la même. Une vitre, c'est comme un ravin. Il ne peut pas la toucher, sentir son odeur, sa chaleur, il ne peut pas la rassurer, la serrer délicatement dans ses bras, il ne peut rien à part la dévorer des yeux, lui dire je t'aime d'un regard et avec des mots et la paume de sa main qu'il étend, afin qu'elle y pose la sienne en transparence. Elle a l'air si forte dans sa fragilité tragique, et derrière sa tête haute il décèle une peur sauvage qu'elle n'avouera jamais. Elle ferme les yeux de lassitude, peine à déglutir. Son crane lisse parait trop grand pour son visage, ses cheveux sont tombés lentement d'abords, puis par mèches, avant qu'elle ne les rase. Son séjour en chambre stérile se poursuit, ils comptent les jours avant qu'elle ne sorte, avant qu'elle ne soit plus radioactive, avant que son cancer régresse, avant qu'elle puisse enfin se blottir contre lui, tout simplement, peau contre peau, cœur contre cœur dans le silence.

* * *

Dans son sac, un goûter, des crayons de couleurs éparpillés, un paquet de mouchoir, sa trousse et ses affaires d'école et un carnet de mots. A sept ans sa collection est déjà large, avec "ekcellent", "amboulatoire", "roconnéssance", "de guingois". Son orthographe est créative mais phonétiquement juste, son écriture tient entre les lignes qui la contraignent, il n'y a aucune rature. Au fil des jours, il recopie de la rue, note à l'oreille, ferme les yeux et savoure le goût de chaque syllabe et voyage que ses mots lui procurent. Grâce à eux, sa vie se colore d'univers "aimprévus", d'aventures "rokambolsaisques" et de rêves "extraodinères".

* * *

Elle passe sa journée seule, sans enfants ni corvées ménagères. Semi-allongée, fenêtres ouvertes et le vent qui caresse doucement son corps songeur. En face d’elle, une radio dont elle laisse la musique lointaine imprégner la pièce, et sur un fauteuil une valise. Blanche, un peu usée, le genre de valise qui a une histoire racontée par les parents la larme à l’œil. Elle n’y touche pas mais la regarde souvent, comme attirée par l’objet inerte mu d’une puissance contre laquelle elle lutte passivement. Elle avait décidé de lui donner un coup de neuf, la veille, à l’aide de torchons et de recettes de grands-mères, et, chose faite, l’a laissée dehors plutôt que de la ranger dans le noir et l’oubli. Ce matin, dans le silence inhabituel qu’elle a savouré les yeux fermés, dans son lit, longuement, comme si se lever briserait le charme presque inattendu de sa solitude, la valise l’attendait, unique compagnon de cette journée silencieuse.

* * *

"Asseyez-vous". Il fait sombre dans la pièce. En son centre, un tabouret de bar noir sous un éclairage digne d'un plateau de cinéma, posé sur un tissu gris foncé. Je suis un peu nerveuse. Lui aussi, enfin, je ne sais pas, son expression est indéchiffrable mais ses mains tremblent. J'avance lentement, mon corps quitte l'ombre pour entrer dans la lumière blanche et crue. Mes poumons cherchent l'air, mes yeux s'efforcent de ne pas cligner. Je me pose, raide, mains sur mes genoux, tête droite. "Ne vous inquiétez-pas, ça ne fera pas mal". Il a un petit sourire complice. J'aimerai avoir un verre de vin dans mes veines. Il se détourne, ses gestes silencieux et mesurés, et reviens vers moi un appareil photo bien en main, l'énorme objectif tendu vers moi. "On y va".

 

 

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Extrait Volubile

12 février 2011

Depuis quelques temps, je suis auteur contraint sur le blog du Convoi des Glossolales. Les règles sont simples, les auteurs sont affranchis et écrivent quand ils veulent ; ou bien ils sont 'contraints' et donc soumis à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé.

Ce sont des règles que je respecte, et qui m'ont déjà permis de bien avancer en terme de régularité, d'improvisation et d'innovation.

Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m'appartiennent toujours, et que j'ai souhaité partager avec vous (un Belou demain, c'est promis. ;-) )

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Olivia-la-grande écarte grand les bras, doigts tendu, les ongles rouges s'agitant à la recherche d'une brise qui les fera sécher. Elle a des tâches de rousseurs qui saupoudrent son visage de brun et d'or, des cheveux bruns virant au roux et des yeux de chat vert-jaunes, rieurs, espiègles. Olivia-la-grande oscille sur son fil, entre deux quotidiens, ses enfants une semaine sur deux, ses amants les semaines restantes, et le silence aussi. Son "gros" est parti, elle a perdu 105 kilos, 25 de sa chair et le reste avec le départ de "l'autre", ça fait un régime express dans une vie. Quand elle rie ses yeux se plissent et s'entourent de chemins, de traces, de légers plis de vie mais Olivia s'en fou. Elle a voltigé à travers la pièce qui embaume le dissolvant et le verni à ongle, elle est huchée sur un tabouret, face à la fenêtre, le visage tendu vers la lumière battant des bras, battant des ailes dans un long rire délicieux.

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L'air était rempli de vibration lorsqu'elle jouait, son archet sur la corde, le geste gracile, le cou penché. Gaspard la regardait autant qu'il l'écoutait, avant même sa naissance il avait été bercé de sons graves et surtout aigüs. Gaston avait l'oreille absolue au plus grand ravissement de sa maman. Chaque fausse note lui donnait la nausée, et il pouvait composer un air à l'aide de simples verres remplis d'eau et d'une fouchette. Sa mère avait donc décidé qu'il ferait un parfait violoniste, d'autant que l'attention qu'il portait à ses répétitions lui laissait penser un penchant naturel envers cet instrument. Seulement voilà, Gaspard n'y assistait que pour être avec sa maman, la regarder l'écouter, être dans son regard et son parfum. En réalité, Gaspard voulait faire de la batterie…

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Ses pieds nus frôlent le granit humide. Il fait gris encore, la brise se lève à peine. Les minuscules particule de rosée se posent sur son visage, ses cheveux. Elle est sûr ces rochers car rester là-bas était impossible. Dans la maison en bordure de mer, entre ses parents silencieux et ses frères indifférents. Elle porte une robe bleue trop légère pour l'aurore, ses cheveux sont défaits et offrent une route à la rosée qui s'y amoncelle. Treize ans, c'est difficile, des vacances en Bretagne où on ne connait personne, c'est compliqué et ennuyeux aussi. Petit à petit, ses yeux s'ouvrent au paysage en face d'elle. La mer immense, inondée d'un soleil rouge osant à peine naître, les coquillages et galets jetés par la marée, les mouettes qui tournaient au-dessus de sa tête. Tout à coup, ses doigts la démangent et elle se dit que ce serait bien, de prendre un bloc et de s'assoir ici, sur ce granit, afin de poser sur le papier cet instant inattendu qui s'offre à elle.

* * *

Il avait longtemps pensé qu'ils avaient un cerisier du japon. Sa femme en prenait soin, taillait ses branches et s'extasiait devant ses fleurs. Sa femme était morte aujourd'hui, mais Eugène continuait à regarder l'arbre se développer avec un débordement de créativité car il n'osait rien tailler. Pourquoi avait-il fallu que la voisine vienne ternir ce souvenir et lui montrer, fruit coupé en deux à l'appui, que son cerisier était, en réalité rien d'autre qu'un pommier chétif qui donnait des fruits minuscules… Une tasse de café à la main, une moitié de pomme dans l'autre, elle arborait un rictus triomphant de mégère victorieuse. C'en était trop. Eugène saisi sa voisine à pleine taille et la balança par le balcon de l'étage de sa maison. Elle atterri la tête la première sur le pavé, son sang giclant jusqu'aux racines de l'arbre en question.

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Olivia Lagrande

30 janvier 2011

Vendredi, 17h00, tout est tranquille. Belou attend son père en coloriant une princesse, tu prépares un coulis de tomate basilic pour un dîner simple entre Olivia et toi. Tu remues doucement tes ingrédients qui fondent dans une casserole et l'odeur délicieuse monte lentement dans ton appartement. Olivia est debout derrière Belou et passe inlassablement une brosse dans ses longs cheveux. C'est un rituel entre les deux, les filles d'Olivia ont les cheveux au carré et ce geste lui manque. Quand à Belou, elle adore ça.

C'est la semaine sur deux de liberté d'Olivia. Dans trois jours, dimanche soir, elle récupèrera ses trois enfants et se transformera en mère modèle.

Lorsque tu as emménagé il y a six ans, Olivia Lagrande était une mère au foyer sage et effacée "qui n'osait pas". Elle rangeait méticuleusement ses cheveux flamboyants dans un chignon, s'habillait de terne et bougeait sans bruit, le dos un peu vouté et le sourire constamment au bord des larmes. Parfois, lorsqu'elle oubliait, son visage s'illuminait alors qu'elle laissait un rire de gorge s'envoler d'elle pour se déployer dans la pièce. Vous aviez chacune des tristesses qui vous ont réunies, et aujourd'hui Olivia est un pilier dans ta vie, une amie sur qui tu peux compter aveuglément.

Un jour, Olivia s'est vraiment réveillée. Apres tant d'années passées immobile sans oser songer à elle, elle s'est mise debout. Quand elle en parle, son résumé est succint.

– Je ne supportais plus le bruit du frottement de la serviette sur son corps à travers la porte de la salle de bain, son pas lourd sur le sol, ses raclements de gorge et ses notes d'hôtel et de blanchisserie qu'il n'avait pas la délicatesse de cacher. J'ai fais un régime express de 95kg. Voilà.

La réalité est plus dure. Marc, son "gros" n'a pas apprécié de revenir un jour d'un "weekend d'affaire" pour trouver une femme déterminée dans son salon, qui elle, avait passé deux jours à lui faire ses valises. Qui avait un nouveau look, ses cheveux roux dénoués sur un décolleté sexy, un nouveau job, et une garde robe financée par la carte professionnelle American Express de Marc.

Olivia avait atteint un point de non retour. Dans son exaspération, elle avait oublié de ménager Marc, et il le lui fit payer. Leur divorce traîna de longueurs en conflits, les enfants et comptes en banque au milieu. Elle sortit chaque facture, chaque relevé bancaire d'infidélité qu'elle avait collectionné du fond de ses poches. Il fit jouer son inactivité professionnelles, les vacances, les années de thérapies.

Après trois ans de guerre, leurs enfants mirent fin aux attaques et les forcèrent à s'entendre, chacun à leur manière, sans s'être concertés. Olivia et Marc se retrouvèrent face à leur plus jeune de huit ans, Amélie, régressant de cauchemars et phobies au pipi au lit. Antoine, ancien premier de classe, célébra sa sixième par des minifugues d'un jour et un échec scolaire fulgurant, et Alice, quatorze ans, se révéla être en dépression profonde, diagnostique révélé suite à un refermage de paume accidentellement répétitif sur un cutter.

En deux mois tout fut réglé. Le divorce, la garde alternée, la thérapie familiale et les modalités extrêmement respectueuses par lesquelles ils se forcèrent à communiquer.

Aujourd'hui une routine s'est installée. Pendant sept jours, Olivia est une louve qui arrive tard au bureau et part tôt, ou du moins pas trop tard. Elle veille sur les siens, fait réviser les devoirs, travailler le solfège. Elle cuisine "vrai" à tour de rôle avec chacun de ses enfants, limite l'accès TV et leur apprend à faire leur lit, jouer à la belote et repriser leurs chaussettes.

Les sept jours suivants, Olivia n'a pas de contraintes. Elle avale rapidement n'importe quoi quelque soit l'heure, enchaîne soirée et rendez-vous galants directement après ses horaires tardifs, et fait valser conventions et amants très désinvoltement.

Une part de toi pense qu'Olivia fait une sorte de crise de l'après-mariage, de l'après-prison. Ça et le fait qu'Alice ressemble plus à une jeune femme qu'à une enfant…

Tu n'as pas reparlé de l'étranger-Jacques avec Olivia. Tu as un peu peur d'apprendre qu'il fait partie de ses "réguliers", voire même de ses aventures d'un soir. Cela ne devrait pas être important, mais pourtant ça l'est. Tu touilles lentement ta sauces, tu toussottes et :

– Tu le connais depuis longtemps, Jacques?

La bouche d'Olivia se fend d'un grand sourire. Elle s'apprête à te répondre, lorsque tout à coup elle sursaute et lance sa brosse sur la table en poussant un petit cri de surprise mêlé d'horreur. Belou elle aussi sursaute. La brosse rebondit sur son dessin et une petit bête minuscule en sort, remontant lentement un cheveux blond de Belou.

– Ce n'est rien, c'est un poux, dit Olivia d'un ton qui se veut rassurant, j'ai ce qu'il faut en bas, je reviens.

Olivia tourne des talons et s'engouffre dehors de son pas décidé en laissant la porte ouverte.

Belou se lève. Elle est blanche comme un linge et se tient la tête à deux mains.

– J'ai des poux dans ma tête? demande-t-elle d'une voix paniquée.

Interloquée, tu es face à elle, une cuillère en bois à la main sur laquelle la sauce rouge dégouline jusqu'à ton tablier en toile de jute foncé. Devant ton silence, Belou part en courant, son hurlement la suivant à travers l'appartement. Elle fonce, grimpe l'escalier et s'enferme dans la salle de bain. 

"Clac". Le verrou est tourné. Olivia arrive alors à bout de souffle, brandissant triomphalement divers produits anti-poux. 

– Bah alors, elle est où Belou?

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Café

14 janvier 2011

Quelques heures plus tard, vous êtes tous les trois dans un café en bordure du parc Monceau. Belou est assise près de la vitre côté rue et fait semblant de regarder les passants. En réalité, elle s'admire, se coiffe et se recoiffe dans son reflet tout en glissant parfois un regard vers vous.

Belou a bien couru et joué sur les toboggans désaffectés pour ce premier jour de l'année. Elle vous a laissé la suivre, attentive à ne pas vous perdre mais savourant aussi chaque instant de vent dans ce parc qui aujourd'hui lui appartient. Ses joues sont roses, elle a l'air vive et en forme. Sa natte est défaite et elle s'amuse à passer ses cheveux blonds d'un côté puis de l'autre en penchant la tête. Tu la regardes fièrement, avec amour, heureuse de ce souffle si fort en elle… Il y a trois semaines tu craignais pour sa vie, et aujourd'hui elle te traîne avec "l'étranger-Jacques" dans une journée imprévue.

Ce premier janvier devait être calme comme une journée d'hiver dans un cocon. Ce mal de tête lancinant – punition des abus de la veille, ce trou dans ta mémoire, cet homme en face de toi dont tu ne te souviens pas, ces choses-là ne devaient pas être…

Cet homme qui a bien compris que tu n'avais pas le moindre souvenir de votre rencontre, et qui en parait amusé et un peu triste aussi. Il y a en lui comme le regret d'une conversation entamée que vous n'auriez pas pu finir.

"L'étranger-Jacques" est en face de Belou. Il vient de gagner un concours d'engouffrage de tartine contre elle et sirote un second café. Un silence confortable d'installe malgré ton inconfort. Belou alterne entre dehors, la vitre, son reflet et vous, Jacques fait pensivement des dessins avec sa cuillère sur sa soucoupe, ses yeux noisettes fixés sur les traits fin et marrons qu'il entrelace et tu croises et décroises tes mains avant de les poser à plat sur la table pour qu'elles arrêtent de bouger. Le café est calme, il est presque à vous lui aussi.

– Je vais vous raccompagner.

Il se lève, son expression cachée par une mèche blonde, va régler et vous tient la porte.

Vous marchez d'un même pas jusqu'à chez toi. Le trajet dure vingt minutes jusqu'à la rue Jouffroy à travers les rues bordées de pierre de tailles. Vingt minutes pendant lesquelles Belou tient ta main et avance en pas chassés, et hop, hop, hop, se raccrochant à toi lorsqu'elle trébuche et arborant un air ravi. Pour elle tout est simple, c'est une belle journée.

Arrivée en bas de l'immeuble, il s'arrête, fouille dans sa poche et te tend ton téléphone.

– Je me suis enregistré dans le répertoire.

Il se penche, embrasse Belou, hésite, te sourit puis fait volte-face et part d'un pas tranquille.

– Maman, ze peux prendre un bain moussant?

– On ne zozotte pas Belou…

Et hop, hop, hop, tu entres dans l'immeuble accompagnée d'une Belou bondissante et prête à avaler une soupe et un tube de doliprane. Prête, surtout, à écouter ce que Belou voudra bien partager avec toi de sa semaine chez son père.