A côté de moi, une paire de mains élégantes engourdies par le froid, mal réveillées.
Leurs ongles sont soignés, limés dans une courbe exacte et recouverts d’un verni discret. Les phalanges ressemblent au miennes, ce sont des mains fines et arquées. Seul un doigt porte un anneau, un cercle fin orné de pierres. Les mains s’agitent, les mains discutent. Elles effectuent d’élégantes arabesques, se soulèvent, aériennes, avant de se reposer doucement. Elles ne sont ni lourdes ni disgracieuses et dansent au son des mots. Peu à peu, les rougeurs s’estompent, les mains s’habituent à la chaleur du train. Elles se croisent sur un sac en cuir marron et continuent à converser gaiement avec leurs voisines, parfois encore soulevées d’un soubresaut, d’une exclamation qu’il faut absolument ponctuer. Le train s’arrête, les mains se lèvent et quittent la rame. Je les regarde partir en me disant que je ne connais même pas leur visage.Posts Tagged ‘français’

Lever
5 mars 2010Il s'est levé.
Elle se roule en boule jusque la fenêtre, emmitouflée dans la chaleur de la couette. Le store ne tombe pas jusqu'en bas, elle peut apercevoir une parcelle de jour qui éclairci lentement les mailles du balcon.
Elle pourrait rester des heures à regarder ce rayon gris perçant les nuages, tout en respirant lentement l'odeur de l'autre et le reste de ses rêves.
Il est encore là. Elle reste allongée. Elle déteste les matins tardifs où elle doit attendre son départ. Pour ne pas le croiser dans le couloir grelottant. Le regarder boire son café, prendre sa douche en même temps que lui s'habille.
Elle aime avoir ses levers pour elle.
S'étirer voluptueusement dans le silence, choisir son rythme. Quitter le monde de la nuit, prendre le temps du réveil et accueillir le jour petit à petit. La radio qui baille avec elle devant un café, les chaussons qui traînent au sol, le bouton sur le front qu'elle regarde d'un air interrogateur.
Il part tôt, d'habitude. Sa voiture l'attend en bas, dans la rue un peu givrée. Elle ne démarre jamais tout de suite, crachote et tousse tandis qu'il frotte ses mains et pousse le chauffage.
Elle, elle travaille à côté et ne commence qu'à neuf heures. Ensuite, elle attend sur sa chaise qu'on veuille bien lui acheter un crayon, une revue, un livre ou du canson. Ses journées sont calmes, sauf en septembre et à Noël.
La boutique ouvre plus tôt, à sept heures. C'est le gérant insomniaque qui s'en charge. Il gère les clients pressés qui viennent se procurer les nouvelles du jour. Puis, quand elle arrive, il part se coucher. Son lit est froid et il y tombe lourdement, encore habillé et les doigts noircis de l'encre qu'il a vendue. Il resurgira pour le déjeuner et elle pourra prendre sa pause. Grignoter un petit quelque chose sur son canapé en regardant la télé.
Les matins sont lents. Les après-midi sont plus animés, mais le gérant est avec elle. Ils se partagent les clients. Elle prend les étudiants en passe de manuels, il se charge des mères angoissées, inquiètes. Il les bouscule un peu, parle plus fort qu'elles en prenant des allures de dictateurs d'opérettes. Elles repartent les bras chargées de matériel, le portefeuille et le coeur léger. Rassurées et gonflées d'orgueil. Elles ont fait ce qu'il fallait, leur enfant ne manquera de rien, ce sont de bonnes mères.
Les étudiants sont moins compliqués. Certains savent déjà ce qu'ils veulent, un complément de cours, un essai compliqué ou une méthode que tous les autres, ceux qui savent, leur ont recommandé. D'autres sont plus désorientés. Ils ont une liste froissée à la main, ou cherchent un livre miracle, celui qui leur permettra de comprendre la matière. Elle leur parle d'une voix douce dans le parfum du papier neuf, ils consultent ensemble les étagères blanches où sont alignés les titres en rang de bataille.
Ses journées sont faciles. Elles coulent jusqu'au soir.
Elle termine à six heures. Le gérant ferme à sept. Après quelques courses, elle retrouve l'appartement silencieux.
Lui revient à temps pour l'apéritif, et là la parole vient enfin. Le rire aussi. Elle se blottit contre lui et il laisse sa main se perdre dans ses cheveux noirs en lui racontant une histoire de boulot. C'est simple. Rien d'extraordinaire. L'Histoire ne retiendra rien de sa vie, certains la trouveraient vide et ennuyeuse, mais ça lui est égal, elle pense être heureuse et c'est le principal.
La porte claque. Il est enfin parti.
Elle soupire longuement et repousse les draps. Une nouvelle journée peut commencer… le café, la radio, les chaussons qui traînent. La librairie et les étudiants, et le soleil enfin.

Les yeux sans visage (traduction)
1 mars 2010C’est moi et ce n’est pas moi.
Tu surfes sur le web, les enfants au loin, ton mari fait une pause des jeux olympique (…ton mari sommeille).
Tu surfes sur le web, te sentant désoeuvrée, sachant que tu devrais écrire, ou cuisiner, ou nettoyer un truc, mais surtout que tu devrais écrire. Tes doigts s’agitent convulsivement et tu as ce besoin en toi, cette exigence avide de mots. Sauf que les mots t’échappent, peut-être parce qu’ils sont trop effrayants ou trop tristes ou trop vrais. Peut-être parce que-ce que tu écris, tu l’as lu et relu jusqu’à la nausée et l’épuisement, au point de faire pleurer de l’encre à tes doigts.
C’est bien, parfois, de prendre du large par rapport aux mots. D’avoir la pensée vide, rien, d’avoir le néant pour univers. La maison vibre d’un silence suspicieux, tu a éteints la musique, il n’y plus rien à part le vent. Un vent puissant qui déferle sur la maison, les arbres, qui rend la lumière du soleil plus précise en poussant au hasard de lourds nuage noirs.
Tu sais que tu veux écrire à propos de lundi dernier. Le texte prend lentement forme dans ta tête, tu n’es pas sûre encore, est-il en français, en anglais? C’est un texte à propos de rencontre et de partage. Qui parle d’être assise sur un tabouret dans l’obscurité, avec une lumière tamisée soigneusement choisie. Qui parle de plonger dans l’objectif d’un appareil photo. Il y fait noir aussi, mais tu n’y cherches pas la lumière, tu cherches un oeil, tu cherches son regard. Tu n’es pas certaine de ce qu’il voit, de ce qu’il veut et tu ne sais pas quoi donner.
C’est déconcertant. C’est intense, aussi.
Tu surfes le web à la recherche de mots et l’image surgit violemment devant toi. Te saute dessus. Non, ça, ce n’est pas toi, n’est-ce pas?
Il y avait eu un premier résultat, pur, bleu, lumineux, et déjà c’était toi sans l’être. Tu l’avais reçu par email, elle avait été envoyée avec soin. Tu étais prévenue de son existence. Une nouvelle fois, tu étais déconcertée, mais finalement tu as réalisé que tu appréciais le résultat, et même que tu l’aimais vraiment.
Tu étais prévenue qu’elle existait quelque part, cette image de toi, et qu’un étranger, un artiste, était penché dessus. Tu as cherché son travail sur la toile et tu as trouvé des choses que tu aimais beaucoup et d’autres moins. Tu es allée sur son facebook, son flickr, tu aurais dû trouver l’image plus tôt.
Aujourd’hui tu atterris sur son blog, tu tombes sur toi étalée en pleine page d’accueil. Ce morceau de toi est apparu violemment sur l’écran, sans s’annoncer et déjà âgé de quelques jours. L’image était inattendue de plus d’une façon, tu la reçois comme un coup.
D’abord tu la rejettes, tu la déteste. Elle n’est plus cliniquement immaculée, et elle pleure de l’encre. Puis, tu as réalisé qu’elle ne t’appartenait plus. Tu l’avais donnée à quelqu’un, et ce faisant tu y avais renoncé.
Tu n’es pas certaine de ce que tu en penses encore. Cela prendra peut-être du temps (et peut-être que tu l’apprécies terriblement, finalement). Cela demandera peut-être de rencontrer cet étranger qui ignorait la tristesse de tes mots, et qui ne sait pas à quel point son travail et celui de son [associé] t’a rendu justice aujourd’hui.
Crédit photo : Tanguy de Montesson et Gilles Billian

Elle a un carnet rouge
23 février 2010Elle a un carnet rouge.
Assise dans le métro, dans l'inconscience de ses secousses. Il la regarde écrire, de loin. Admire son front penché, la mèche de cheveux qu'elle mordille, vieille habitude prise lors des cours de philo, sur les bancs de l'école en Terminale. Elle passait un bac littéraire, le bac des rêveurs humanistes refusant de mettre le monde en équations. Huit heures de philosophie hebdomadaires, et systématiquement une mèche de cheveux entre les dents. Malgré les douces réprimandes du professeur, il n'y avait rien à faire.
Maintenant elle écrit. Dans les cahots du métro, sur un banc, partout. Sur son carnet rouge. Et aujourd’hui, il la regarde.
En général elle se laisse écrire des amours romantiques, son sourire accompagne le dénouement héroïque des aventures de ses amants déchirés, séparés, réunis…
Son stylo court sur les pages. À vive allure. De son siège, il admire son écriture qu'il ne voit pas très bien, mais il aime la façon volontaire dont elle mène sa plume. Pour une fois elle change de registre et écrit un poème. Un poème de pluie et de soleil, la mer contre les rochers, la plage embrumée, les roses du jardin et leur parfum enivrant.
Elle se penche très concentrée sur ses lignes, ajoutant au plaisir des mèches celui de mordiller un peu d'ongle et de capuchon. Pensive. À la recherche du mot, de la magie du rythme et du chant des rimes.
Il faudrait détourner le regard, le poser ailleurs. Il est fasciné, presque jaloux de son absence. Il aimerait qu'elle lève la tête et le remarque. Connaître le son de sa voix et la couleur de ses yeux… Une force l'empêche de se lever, l'oblige à regarder, consumé par son front, sa mèche, ses mains et le stylo qui vole, qui galope, s'arrête brusquement et rature, biffe, efface, butte sur un mot, une phrase, une idée perdue en route, et repart de plus belle.
Sa main se crispe soudain. Elle s'immobilise toute entière, la plume arrêtée sur le carnet. Elle reste les yeux baissés, transpirant légèrement.
Quelque chose en lui se met à trembler. L'oiseau effrayé va partir, il ne le reverra jamais. Il ne saura jamais ce qui est écrit sur ces pages. Il doit savoir, connaître les secrets qu'elle y a déposés, lire ces lignes qu'il l'a de loin vue tracer.
Le métro s'arrête. Elle s'enfuit comme une voleuse, serrant son sac contre elle, le sac au carnet rouge. Il est là, dedans, à l'intérieur.
Il doit savoir il doit savoir il doit savoir, il s'élance derrière elle, derrière sa nuque et ses cheveux ondulants, derrière son parfum unique et sa démarche pressée et gracieuse. En lisant le carnet, peut-être pourra-t-il atteindre une parcelle de son âme, comprendre ce mystère qui l'obsède maintenant tout entier.
Elle freine brusquement, à la recherche de la sortie. Pris dans son élan, il la bouscule. Plonge dans ses yeux noisettes dilatés de surprise.
(… vieux texte à réinventer)

Train
3 février 2010Assise au bord du siège, contre la paroi du train, elle sort de son sac un trousseau de clé, un paquet de mouchoir, des pastilles pour la toux, quelques papiers chiffonnés.
Elle fouille.
Elle fouille, elle ne trouve pas. Ses sourcils se froncent, des sourcils aussi noirs que ses cheveux. Leur masse brillante est retenue à la diable par des pinces et quelques mèches s'échappent. Elles volent autour de sa tête, caressent ses joues pâlies par l'hiver.
Ses mains s'agitent discrètement, plongées dans ce grand sac sans fond posé sur ses genoux. Elle se tient droite, les jambes serrées et les pieds en pointe pour offrir une plate-forme stable à ses affaires. Au sac, aux mouchoirs, aux clés, aux pastilles. Aux papiers aux allures de chiffon qu'il ne faudrait surtout pas faire tomber.
Elle continue à fouiller, les lèvres en plis, le front tendu, les coudes aux corps qui veillent à ne pas déranger ses voisins. Finalement, ses doigts fins extirpent un long étui rouge, en cuir.
Elle soupire, y range ses lunettes, allume son ipod et ferme les yeux, la tête contre la vitre du train.

La plage aux grains de café
28 janvier 2010Te souviens-tu de nos promenades sur la plage aux grains de cafés? Elle était plus isolée que les autres. Elle était moins mondaine, moins peuplée. L'atteindre était difficile. Le sable granuleux refusait de devenir fin et blanc, il collait en mosaïque à nos pieds, chaussures, ou sacs. Il semait ses couleurs salées dans nos affaires, exaspérant nos mères, nous exaspérant plus tard lorsque nous sommes revenues avec nos enfants. Eux aussi ont du se rincer dans une bassine tiède avant de gagner le droit d'entrer dans la maison.
Il n'y avait pas vraiment de parking. Il n'y avait pas vraiment de route. Sur le flanc de la colline, attirée par le vertige de la falaise, le vent nous poussait vers la mer fracassant les rochers. A gauche, la sécurité de la terre et du roc. A droite, fougères et ronces surmontant le vide. Nous marchions doucement, notre pas sûr de précautions et d'adresse, notre corps n'oscillant jamais plus que nécessaire.
Depuis, ils ont bétonné. Ces agriculteurs tournés vers la terre, quelqu'un leur a démontré à force de chiffres que les plaisanciers ne se bornaient pas à encombrer leurs routes et effrayer leurs vaches. Les touristes dépensent de l'argent. Alors, aujourd'hui, je rejoins le sable de la plage aux grains de café en longeant la route.
Le sentier que nous dégringolions existe encore, les jeunes s'y défient en riant. Heureusement pour moi aujourd'hui, une pente douce a été aménagée et me permet de rejoindre ce sable jamais sec. Je me hisse sur un rocher, et je reste immobile. Je reste dans l'odeur du sel, dans le son des vagues. Souvent, les enfants de mes enfants ramassent des coquillages et les ramènent dans leurs chaussettes. Une fois rentrés, une fois rincés, ils feront des roudoudous, avec leurs mères. Ils caraméliseront le sucre, feront fondre du beurre, et rempliront leurs coquillages de ce mélange délicieux et brûlant. Ils les laisseront reposer sur le rebord de la fenêtre, attendant avec impatience de pouvoir y coller leur langue.
Sur la plage, les mères cherchent une autre sorte de coquillage. Nous aussi, nous sommes restées courbées dans le sable, fouillant le ressac à la recherche de grains de cafés. Ces coquillages minuscules, blancs striés de beige. Autour de nous, les pêcheurs du dimanche ramenaient des moules, des couteaux, des crevettes ou des coques. Nous étions peu à chercher ce coquillage, et nos récoltes étaient irrégulières : tant que nous en trouvions un, nous étions contentes. Nous ne parlions pas. Nous partagions ce silence coupé par le chant du vent sur lequel s'harmonisaient les vagues et les mouettes.
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En donnant la vie à nos enfants, nous leur donnons la mort. Il n'est rien qui puisse y changer, nous même sommes dans notre propre course contre la montre, nous gravissons notre chemin vers une seule issue, vers l'absence, l'invisibilité du monde des vivants. Les croyants voguent vers un "autre chose" de meilleur et de lumineux, ou, selon les âges, de parfois brûlant et terrifiant.
… En nous mettant à la vie, nos mères nous ont condamné à mort. Les seules choses qui nous survivent sont les marques que nous auront infligées au monde. La plage aux grains de café sera encore là longtemps après nous.
Je ne crois pas être immortelle à travers mes enfants, je n'oserai leur faire porter ce fardeau terrible d'être la continuité d'une pesante famille, aussi lourde que l'aube de l'humanité.
Mes enfants ont des racines qui plongent profondément jusqu'aux entrailles de la terre. Ils les connaissent, les explorent, mais sont libres de s'en éloigner. Ils sont libres d'être qui ils sont et non ce qu'il faudrait qu'ils soient.
Mes enfants font partie de la vie qui palpite sur la terre, ils sont le vent du renouveau qui nous balaiera sur le côté sans regrets. Si je parviens à les libérer de nous, si je parviens à leur permettre de suivre leur propre chemin, alors j'aurai peut-être réussi à les sauver.

Vélo
15 janvier 2010A ma droite, un vélo trekking Triban noir, avec fourche suspendue et un super guidon ("potence headset semi-relevés", rien que ça).
A ma gauche, un VTT Riverside mauve avec un système de changement de vitesse compréhensible.
Les deux ont 24 vitesses, gardes-boues, protège chaîne, porte bagage solide, béquille, et surtout, un éclairage dynamo. Grâce aux promos, ils sont au même prix.
Choisir entre les deux, c'est compliqué. En terme d'accessoire, tout y est. Oui, même en zigzagant comme un bolide en forêt tout en (sur)sautant sur des racines, Madame aime son confort, et surtout, Madame pense avec pragmatisme que si les accessoires sont intégrés dès le départ, les boulons tiendront plus longtemps que si elle s'y met toute seule.
J'ai du temps.
Je prend le temps. D'essayer, de foncer entre les rayons du magasin, en accélérant, freinant, en changeant les vitesses. En tournant brusquement, en testant la lenteur aussi, en me provoquant des accidents (combien de temps pour mettre le pied par terre?). Un peu droite sur mon vélo, avec mon manteau trop long, mon petit sac à dos et mon chapeau en feutre noir orné d'une sympathique fleur, mes essais ont sans doute constitués l'attraction de cet après-midi tranquille aux atmosphères de siestes voluptueuses.
Au papa qui regardait tranquillement les skates-boards pour ses garçons, et qui a eu si peur en voyant "une dame" arriver sur lui, je présente toutes mes excuses. Je ne vous ai pas touché, cependant, vous évitant avec adresse et un sourire d'aplomb légèrement grisé par l'expérience.
La vendeuse me regarde, amusée, blasée, occupée. Elle aimerait bien que je prenne celui qu'elle a monté exprès pour moi, pour que je l'essaye.
Il vous va bien ce vélo, il est fait pour vous…
Au final, ce sont eux qui ont choisi pour moi. L'un d'entre eux était trop petit. La selle à max, le guidon (pardon, la potence), relevé, j'étais perchée et pliée, avec une sensation de vertige que je ne tiens pas à trouver sur un vélo.
Y pas la taille au-dessus?
Et dans les autres magasins?
Bon. Entre les deux, mon coeur balance, mais je vais prendre celui qui est parfaitement à ma taille.
Depuis, je l'ai bien testé, en situation réelle, et je ne regrette pas mon choix.

Thérapie
9 janvier 2010Contrairement à toi, Alice est allée au bout de sa « thérapie ». Elle a fait le travail. Une fois par semaine, toutes les semaines, dans le bureau d’un psy. Elle a demandé à faire une psychothérapie « cognitive » : Connais-toi toi-même, connais ton histoire, serre le mord et avance.
Semaines après semaines, mois après mois, elle s’y astreint. Elle prend le métro, la ligne 3, jusqu’au bout. Elle descend à Levallois, marche un peu et arrive face à une lourde porte en bois dont la peinture verte s’écaille. Il y a un code, puis un interphone. L’entrée est lumineuse, elle voit des plantes dans l’arrière-cour mais ne s’en est jamais approchée. Elle prend l’escalier de droite et monte au premier. Les marches aussi sont en bois, recouvertes d’un tapis sombre auquel elle n’a jamais prêté beaucoup d’attention. Elle regarde en l’air, vers le palier puis la poignée de la porte.
Alice essaye d’arriver cinq minutes en avance. Pour avoir le temps de se poser. D’atterrir. En entrant dans la salle d’attente, déjà, elle se dépouille du monde extérieur. Au départ elle se défait d’un simple voile, d’un souffle inaudible lui permettant d’entrer dans la légèreté. Au fil du temps, les couches cèdent les unes aux autres, le travail se fait. Elle parle. Elle se tait. En face, une paire de lunettes hoche la tête. Opine. Pose des questions. Prend la parole parfois. Elle n’est pas toujours d’accord, elle argumente. De retour chez elle, elle réfléchit.
Le plus gros des progrès se font chez elle.
Mois après mois, année après années, Alice se défait de toi, de vous, de votre histoire et de celle d’avant, de ton histoire avec ta mère et de celle de ta mère avec la sienne. Elle se défait de vous et se réconcilie avec elle-même.
Elle est forte, ta fille. Elle suit son chemin et accepte qu’une partie n’en soit pas tracée par elle-même. Elle avance. C’est difficile, parfois, de ne pas lui en vouloir.
Un jour, elle ne s’installe pas. Elle garde son manteau, son sac sur ses genoux, les mains sereines. Elle est calme, détendue.
Voilà, je ne viendrai pas la semaine prochaine. Cela fait trois ans que vous occupez mon mardi soir, avant, pendant, après, maintenant c’est terminé. Il ne s’est rien passé de particulier, mais je sais. Je reviendrai peut-être vous voir. Je ne dis pas que je vais y arriver toute seule. Mais je crois que c’est bon, je peux marcher sans canne.
Le visage en face d’elle enlève ses lunettes et sourit.

De la neige sur le pare-brise
26 décembre 2009La mairie est une jolie bâtisse classées aux monuments historique et nichée dos à la Marne. Elle bénéficie d’un petit parc avec des pigeonniers et une école. Une école classé également, qui accueille 243 enfants de trois à cinq ans.
L’endroit est calme, les arbres dénudés agitent leurs branches au vent et seuls les cris des enfants pendant la récréation percent le froid jusqu’à vous.
Il a neigé aujourd’hui et hier.
Vous êtes dans votre voiture. Vous dormez. Parmi la multitudes d’affaires entassées contre les vitres, il reste de la place pour vous sur le siège conducteur. Vous êtes emmitouflé dans un manteau en laine et vous dormez. Votre visage est paisible, penché sur votre poitrine, votre visage ressemble à celui des grand-pères qui emmènent leur petits enfants à l’école, en face, à 50 mètres, de l’autre côté de la pelouse.
Il y a de la neige sur votre pare-brise, il faut se pencher près pour vérifier que vous respirez toujours, en demandant à son enfant de se taire, on ne veut surtout pas vous réveiller, on ne veut pas vous déranger, on veut surtout ne pas être vu.
Votre voiture, la mairie, l’école. Un triangle équilatéral de 70 pas que les mamans inquiètes franchissent chaque année. Cela fait un peu bourgeois, cela fait un peu snob, cela veut faire social, mais c’est surtout inquiet.
– Il y a un homme qui dort dans sa voiture, sur le parking. (On ne parle pas de l’école, on ne parle pas des enfants). Le pauvre, il fait si froid, et en plus il neige! Il serait mieux au chaud non? (Dans un foyer, dans un autre endroit, ailleurs. Pas sur notre parking, pas dans notre ville…).
Les employés de la mairie ont l’habitude.
– Cela fait trois ans qu’il vient ici en hiver. On ne sait pas comment il s’appelle, il donne des fausses identités. Le Samu Social est venu mais il ne veut pas en entendre parler.
– Oh, je vois…
– Il est gentil vous savez, et il travaille.
C’est vrai. Tous les soirs, votre voiture s’en va. A la même heure, avec constance. Elle revient le lendemain, cette vieille voiture verte foncée dans le genre des R19 dans lesquelles on a fait ses premiers créneaux.
Tous les matins, vous dormez, le visage penché sur votre poitrine, vos mains calleuses croisées sur vos genoux. Il gèle, il neige, vous êtes là les yeux fermés, isolé des enfants et des parents à l’heure pour l’école.
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Vous n’étiez pas là ce 25 décembre. Nous vous avons cherché. Un peu mal à l’aise, ne voulant pas vous déranger tout ayant mal au coeur à l’idée de vous savoir seul dans votre voiture.
Vous n’étiez pas là. Nous vous avons souhaité une place au chaud quelque part et nous sommes reparti, coupables d’être soulagés par votre absence.

Des cheveux fins et une bouée en métal
27 novembre 2009Tu es un petit garçon au cheveux fins et blonds et aux yeux indéfinissables. Tu fais grand pour ton âge, on te donne plutôt cinq ou six ans que quatre. Tu es un petit garçon de quatre ans et demi et tu es accroché à une grille. C’est un scénario qui se répète, c’est un scénario habituel, il est 13h25 et le spectacle commence.
De toutes tes forces tu luttes, tu n’es ni dans l’école ni hors de l’école et tu veux rester là, à cet endroit qui n’est rien, les mains et les pieds agrippés aux barreaux pourtant glacés. Tout le monde te regarde et tu ne regardes personnes.
Ta maman aussi te parle sans te regarder, elle parle à ta capuche, elle a le visage fermé et les traits fatigués. « Je m’en vais, je te tourne le dos et je marche loin de toi ». Ta maman parle à ta capuche, les adultes tirent sur ta capuche, toi tu restes figé et tu ne parles à personne. Ta maman s’éloigne et tu continues à t’accrocher, sans bouger, personne ne peut entrer ni sortir sauf quelques enfants plus petits, qui se faufilent comme des anguilles et vont jouer avec leurs camarades. L’année dernière, tu communiquais avec tes poings, cette année, tu as appris que les mots ça pouvait faire mal aussi, mais pas devant les adultes, et hier tu as compris que les ennemis de tes ennemis pouvaient être tes amis et que pour taper une gamine ça pouvait être pratique. « Y en a un qui la tient, et moi je la tape ». Tu coexistes en marge des autres, tu coexistes en marge du monde, dans la souffrance de la violence, dans la violence de la souffrance, dans cette solitude désespérée, accroché à une bouée en fer, comme si ta vie dépendait de ce contact avec ce métal glacé.
Au bout de ma main une autre main plus petite, qui te regarde. Qui te connaît. Qui sait et qui dit « je me laisse tomber par terre, je roule et je m’enfuie, et je cours voir un adulte ».
Je ne peux rien pour toi. Je peux te regarder sans te juger, sans poser de diagnostique, espérant que toutes les aides qui s’offrent à toi, tu sauras les recevoir. Que ta souffrance et ta détresse trouveront leur remède.
Quatre mains saisissent tes épaules et t’aspirent dans la cour de l’école, la grille claque avec nous dehors. « Deux minutes et vous pourrez entrer ». Tu t’agites, toujours en silence, puis finalement tu t’éloignes avec une enseignante, cramponné à une jambe qui remplace les barreaux de ton radeau.
A mon tour je m’en vais. Une fois que la grille est rouverte, que ma main est vide, je repars dans le vent transperçant, un peu chamboulée et sachant que je te reverrai lundi prochain.


