Posts Tagged ‘tranchedevie’

h1

La petite Belou est malade – 1

15 décembre 2010

La semaine dernière a été difficile… La neige, le froid… Tu avais fait ton possible pour que Belou soit bien couverte de la tête aux pieds et qu’elle soit au chaud et au sec. Le plan hiver était fermement en place, oranges et clémentines quotidiennes, cuillères de miel le matin, plus ces petites granules hebdomadaires « pour renforcer les défenses immunitaires » prescrites par la généraliste homéopathe, que vous prenez religieusement par habitude. Toi, tu crois que le corps peut bénéficier de coups de pouce subtil, et cela n’empêche pas ce même docteur de te prescrire des antibiotiques lorsque c’est nécessaire.

Dans le sac que Belou a emmené chez son père pour son un weekend sur deux, tu avais tout prévu, cagoules en doubles, chaussettes en angora, polaire ET pull en cachemire. Le froid mordant s’était mis à piquer mais c’était un froid sec qui te faisait moins peur que l’humidité qui parfois s’engouffre en nous en des frissons interminables.

Lorsqu’ « il » te l’a rendue, il a poussé l’inquiétude jusqu’à t’appeler. D’ordinaire votre routine est bien établie. « Il » passe prendre Belou à la sortie de l’étude à 18h vendredi soir et te la re-dépose en bas de l’immeuble dimanche également à 18h. 

« Il » ne monte jamais. 

Belou s’engouffre dans la porte cochère et s’élance dans les escaliers en bois tapissés de velour vert qu’elle monte en cavalcade en s’agrippant à la rampe. Quoique vous habitiez au dernier étage, elle n’a  que très rarement la patience d’attendre l’ascenseur. Elle franchi la porte, t’enveloppe fougueusement de ses bras puis va pour prévenir son père. Les beaux jours, elle ouvre la fenêtre et agite vigoureusement son bras droit vers le sol dans un dernier adieu. En hiver, elle se contente de faire clignoter la lumière trois fois. Tels sont ses rituels personnels partagés avec son père, des codes au sein desquels tu es inexistante mais que tu acceptes pour son équilibre et sa construction personnelle. Parce que le déchirement que représente son père ne doit pas lui être transmis, parce qu’elle n’est pas responsable de votre séparation, parce qu’elle a le droit d’aimer cet homme sans qui elle ne serait pas. Cet homme que tu as aimé un jour du plus profond de toi et dont l’existence te fait mal encore, parfois. 

On ne se remet jamais tout à fait d’avoir été abandonné.

La règle entre vous est que tout passe par mail, sauf urgence. Cela fonctionne bien. Vous ne vous croisez jamais sauf pour les éventuels spectacles de fin d’année, vos relations sont virtuelles et inaudibles.

Pourtant, dimanche, « il » t’a appelée. Belou était dans les escaliers qu’elle montait lentement, tu l’attendais en haut du palier lorsque sa voix a résonné dans son portable. 

« Isabelle, je voulais te dire… Je la trouve fatiguée, un peu fébrile. Nous ne sommes quasiment pas sortis ce weekend mais je pense qu’il faudrait surveiller. »

…Tu ne sais jamais exactement si tu es touchée ou agacée qu’il soit un bon père.

En effet, la petite fille qui t’enlace de ses bras a l’oeil brillant, le pas ralenti. Elle se plaint d’avoir mal à la tête, de ne pas avoir faim. Tu parviens à lui faire manger quelques cuillères de soupe avant de la mettre au lit. Le thermomètre indique 37,8, tu es modérément inquiète. 

Le lendemain, ta journée est chargée et tu laisses Belou à l’école. Tu la retrouve le soir à 38,2°C. Elle est pale et rouge à la fois, elle ne tousse pas mais semble avoir du mal à respirer. Tu t’arranges avec la voisine pour qu’elle garde la petite et tu prends rendez-vous chez le médecin pour 17h30. Avant ce n’était déjà plus possible, son cabinet est débordé. Avant ce n’étais pas possible, tu es également débordée. 

Tu prends de quoi travailler de chez toi et tu pars tôt. Chez le médecin, la généraliste homéopathe a l’air inquiète quoiqu’elle se veuille rassurante. Elle prescrit directement de la pénicilline et te dit qu’elle passera voir la petite demain soir. 

« Surtout ne vous déplacez pas, je viendrai. »

24h après, lorsque la généraliste sonne chez vous, elle trouve une maman désemparée et une Belou brûlante enveloppée de serviettes humides dont la fraîcheur alliée aux antibiotiques et anti-inflammatoires ne suffit pas à faire baisser la fièvre. 

Belou se tourne et se retourne dans ses draps en sueurs, s’assure que tu es là et réclame son père entre deux respirations sifflantes. 

La généraliste te regarde. Elle est proche de la retraite, son visage fin et ridé esquisse un sourire. Avec discrétion, elle hoche de la tête. 

« Il vaudrait mieux l’appeler avant que l’ambulance n’arrive. Je vais la faire transférer à Trousseau. »

h1

La petite Belou

12 décembre 2010

Photo-1

 

Tu es assise sur le rebords de ton lit. Tes yeux gris peinent à s’ouvrir, tes bras restent en poing sur le matelas dans un geste avorté pour te lever. Pieds à plat au sol, tes cheveux blonds cendrés et courts en bataille, tes lèvres entrouvertes sur le silence. Tu restes sans bouger. 

Tu regardes par la fenêtre. Le matin hivernal inonde ta chambre d’une lumière blanche et crue annonçant un froid coupant, encore. 

Encore un matin, encore un hiver. 

Hier et avant-hier tu t’es levée sans réfléchir, à peine consciente, tu t’es cognée la tête contre la pente du plafond en lâchant une bordée de juron, tous les matins tu oublies que tu vis sous les toits et tu entretiens ta bosse permanente en haut du front, juste à la naissance des cheveux. Tu marches lentement jusqu’à la chambre de la petite Belou et tu te penches sur son sommeil, émerveillée par son existence qui perdure. Tu ne croyais pas que c’était possible, cette vie en toi, cet être qui t’enlace quotidiennement d’un amour inconditionnel et absolu et qui te pousses vers le meilleur de toi-même. Tu restes quelques instants à la regarder, à respirer son odeur d’enfant et à imaginer ses rêves… Tu t’éloignes enfin en te grattant machinalement le cou – un geste qui te viens du sevrage de la cigarette – et tu lances la machine à café et le chocolat chaud de Belou avant de laisser l’eau de la douche glisser sur ton corps et le réveiller avec douceur. Tu commences brûlant et tu baisses jusqu’à obtenir une eau froide qui te pousse à sortir. 

Ta douche ne dure jamais plus de cinq minutes. C’est efficace et c’est écologique. 

Ensuite la routine s’enroule autour de Belou et toi. Une fois habillée tu réveilles la petite avec un câlin et un bisou dans le cou, tu lui tends ses vêtements qu’elle enfile en « grelottant » sous la couverture. Vous vous asseyez face à face et trempez vos tartines dans vos tasses. Elle gazouille sur la journée à venir, tu l’écoutes, tu la regardes. Vous vous brossez les dents côte à côte, tu tresses ses cheveux en une natte dans le dos et elle vérifie que ton maquillage n’a pas débordé. Une fois en bas de l’immeuble, couvertes, gantées, écharpées, casquées, tu roules avec précaution jusqu’à l’école primaire où elle va en CP. Elle descend, te rend son casque et s’élance dans la cour de récréation après avoir agité la main énergiquement une dernière fois en ta direction. Ses yeux noirs rieurs se détournent vers une copine qui approche et Belou s’envole loin de toi.

Parfois cela te fait mal, de voir à quel point elle ressemble à son père. Malgré sa blondeur, Belou a les traits un peu carrés, et surtout des expressions qui te sont étrangères et qui te ramènent à « lui ». 

Tu es graphistes dans une petite agence de com touche à tout et comme  tu ne peux pas toujours emmener du travail chez toi, tes horaires sont parfois difficiles.

Le soir c’est une voisine qui récupère la petite. Belou fait ses devoirs sous son regard vigilant, joue, regarde un peu la télé. En général tu t’arranges pour arriver  pour le dîner au moins trois fois par semaines. Le reste du temps, la voisine prépare des restes ou un plat congelé et s’occupe de la routine de Belou jusqu’à ton retour.

Les soirs où tu arrives après son sommeil, tu restes quand même à ses côtés et tu la regardes en lui tenant légèrement la main, le coeur triste de ne pas avoir été là, de ne pas avoir entendu les détails de sa journée, les potins de sa classes, les choses qu’elle a apprises aujourd’hui. Le CP, c’est l’année où l’on apprend à lire et tu suis avec joie ses progrès. 

Aujourd’hui c’est « un weekend sur deux ». Belou n’est pas là. « Il » est passé la prendre directement à la sortie de l’école, tout était prévu, Belou était partie toute guillerette avec son sac. Elle allait vivre des aventures extraordinaires avec son papa et revenir remplie d’histoires dimanche. Des histoires censurées car Belou et son papa ont leur monde à eux, leurs liens que tu respectes à défaut de les partager. Tout à coup Belou s’interrompra  au milieu d’une phrase, le corps penché en avant tant elle est investie dans ce qu’elle vocalise. Tout à coup, Belou te regardera avec gravité pour te dire « Mais tu sais maman, je t’aime ». Ce ne seront pas des mots s’excusant pour aimer aussi son père mais une simple affirmation tranquille.

Tu t’es réveillée ce matin en ayant oublié qu’aujourd’hui était un weekend sur deux. Malgré la fatigue et l’envie de rester la tête sous l’oreiller, tu avais amorcé une tentative pour te lever, un rire aux lèvres et des jeux à proposer… avant que la mémoire ne te revienne… 

Belou n’est pas là, tu restes ainsi ni couchée ni levée, regardant par la fenêtre sans voir, frappée une fois encore par son absence qui se répétera régulièrement tant que Belou sera chez toi, qui se répétera de façon hachée et supportable tant qu’ « il » voudra bien te la laisser sans réclamer une garde partagée équilibrée. 

Il sait. 

Il te la laissera et se contentera, lui, de ces week-end fugitif, des déjeuners du mercredi et la moitié des vacances. C’est ainsi qu’il essaie de se faire pardonner d’avoir bifurqué de route avant sa naissance, c’est ainsi qu’il s’assure que tu as, près de toi, un être aimant qui prends soin de toi.

h1

Blanc

29 novembre 2010
Blanc

Mes souvenirs de toi sont en noir et blanc. Tu es assise dans l'encadrement d'une porte-fenêtre, les pieds joints contre tes fesses et les bras encadrant tes genoux sur laquelle tu as posé ta tête. Le dos calé contre le bois banc tu restes ainsi, patiente, tandis que ta mère et tes soeurs sortent, déplient, époussettent ta robe et ton voile immaculés.

Tu es bronzée de deux mois dans les Landes, tes cheveux sombres sont noués à la diable dans ton dos et tes yeux (verts) rient de toute cette agitation. Tu ne bouges pas, tu les laisses faire. Tu sais que ce n'est pas ton jour mais le leur. 

Toi, ton bonheur est ailleurs, dans un regard noisette dans lequel se sont perdues des paillettes dorées. Vous n'aviez pas besoin de ces symboles, vos règles étaient clairement établies, c'est fou ce que vous pouviez déjà vous parler à l'époque. Nous regardions nos couples silencieux puis reportions nos yeux sur vous sans comprendre l'origine de ce flux de mots. Nous savions qu'à la fin du jour vous partageriez chaque détail insignifiant du temps passé hors de la présence de l'autre, et nous trouvions cela étrange, infantile, et même un peu ridicule (nous n'avions rien compris).

Cela te rendait un peu nerveuse, tout ce blanc. Un blanc qui ne voulait rien dire, tu cohabitais avec celui qui allait t'attendre devant la mairie puis l'église depuis deux ans, tu aurais préféré de la couleur, quelque chose de vif et de joyeux et d'intâchable, de la musique basque dans l'église et une réception sous un chapiteau de cirque avec des clowns jongleur et des otaries cracheuses de feu. Tu aurais voulu que cette journée soit comme une valse aux abords langoureusement lents, qui aurait tournée de plus en plus vite en laissant les participants riants et joyeux et essoufflés à en tomber sur une banquette, siffler un verre de champagne et aborder la première jolie dame venue. 

Tu aurais aimé que les invités repartent avec des étincelles dans le coeur, un je-ne-sais-quoi-cadeau-bonux-saupoudré-d'une-pincé-de-fantasque-et-d'audace. 

Mais très vite, tu as lâché. Tu as donné cette journée à ta famille en sachant pertinemment que le reste de votre vie vous appartiendrait.

J'ai d'autres images de toi avec beaucoup de blanc et peu de noir, juste assez pour créer un contraste et faire ressortir la lumière sur tes traits, dans ton sourire et tes gestes. Toi debout au milieu de ta chambre, bras écartés alors que ta mère t'habille, toi le visage tendu vers la fenêtre, yeux fermés et face à ta soeur aînée qui te maquille. Toi dans les escaliers, qui descend avec précaution, toi riant devant la mule que ton futur époux a mis à ta disposition (ton père lui substituera une voiture de collection), toi sortant alors que la voiture roule encore pour arriver plus vite devant la mairie, et claquant presque la porte sur ta robe dont tu as roulé la traîne en boule sous ton bras le temps de courir.

De toutes ces images, de toute cette journée, je n'en garde qu'une. On n'y voit pas ton visage, on ne t'y reconnaîtrait pas – et ton mari non plus. On te devine, agenouillée à côté de ton aimé, blanc sur noir, lumière sur ombre. Je me souviens de vos visages courbés et recueillis. Et ce voile de dentelle partant de tes cheveux et dont on ne voit qu'une parcelle élégamment posée sur ton fauteuil par ta mère (encore). Cette photo prise par un autre est paisible, harmonieuse. Ce que vous nous aviez offert ce jour-là n'était que symbolique, vous nous offriez la possibilité de nous réjouir pour vous et de partager quelques rayons de votre bonheur. Vous étiez comme ce voile, présent et invisible, exposé à nos yeux tout en savourant vos secrets, vos détails, vos mots qui vous accompagnent encore aujourd'hui.

Ces souvenirs de toi…

Crédit photo : Tanguy de Montesson

h1

Process

25 novembre 2010

          Non non, tu ne comprends pas. Il faut que tu fasses fis de l’avertissement.

          De l’avertissement de quoi ?

          Regarde, tu entres dans le système, tu valides

          C’est ma DA ça ?

          Non, une EPA. D’abords tu as une EPA, et ensuite elle se transforme en IPA avant de devenir une IRPA.

          Et ma DA alors ?

          Ce n’est plus une DA, c’est une DP.

J’ai la tête qui tourne, tes mots font le tour de mon esprit sans trouver leur sens. Je suis assise à côté de toi, posée comme je peux sur la sortie du chauffage, entre tes cartons et dossiers empilés aléatoirement au fils tu temps. Je sirote un café en arrondissant mes yeux au possible, et en me disant que cette coupe de champagne avant le déjeuner n’était pas une bonne idée.

          Bon c’est de la connerie tout ça, tu t’en rends compte. Mais c’est le process, il faut le faire.

          Euh…

          Là, tu cliques, tu valides, ensuite tu approuves, et avant que ça parte dans le workflow tu imprimes. Après il faudra que tu rapproches, mais seulement une fois que Bucarest a traité le dossier.

Je ne comprends rien. Tout ça pour un bouquet de fleur. Ces process sont fous, quel sadique les a imaginé? Je n’ose imaginer le quotidien de valideurs-worklotteur-rapprocheurs. Je n’ose imaginer ton quotidien, à toi, ni les process que tu as peut-être ramenés chez toi. (Avant de tirer la chasse d’eau les enfants, pensez à remplir le bon formulaire).

Tu agites tes doigts avec efficacité, attrapant au passage des quartiers de clémentines dont tu aspires le jus avant d’avaler la chair.

          …que tu vérifies que la PO soit passé, avec les bon GL account et SP…  

Ta voix continue, accompagnée en duo par ton pianotement rapide sur le clavier. Ma tête dodeline, mes yeux tirent vers le bas… le champagne a été suivi d’un repas (une soupe de carotte, des brochettes d’agneau et un fondant au chocolat), la journée s’est étirée de quelques heures et ton chauffage m’enveloppe d’un cocon de bien-être engourdissant.

Je n’entends plus tes mots mais des sons incompréhensibles, des lettres, des initiales Kafkaïennes dans un système absurde grâce auquel je serais peut-être remboursée de ces satanées roses blanches. Un jour, d’ici quelques mois… Un système de dingue qui coute un fric démentiel soi-disant pour éviter d’en dépenser trop, de l’argent. C’est sur, toute seule, j’abandonnerai mes 60€ avancés à cette boîte qui fabrique des pilules de bonheur mais déprime ses employés (plan de rigueur, PSE, encore des lettres), probablement non sans m’être tapée la tête contre le mur à plusieurs reprise et envoyé mes fournitures de bureau à travers la pièce en hurlant.

          Mais, dit-moi, c’est pour toi tout ça ?

Tu t’es retournée brusquement et tu me fixes de tes yeux ronds et marrons. J’essaie de ne pas loucher sur ton nez qui brille un peu… Je reprends mes esprit, je bredouille :

          Bah oui, pour les roses, tu sais…

D’un geste vif, tu m’attrapes par le bras et tu me mets debout. Je suis dégrisée d’un coup, et me demande quelles initiales j’ai raté dans le process.

          Et tu as ton reçu là ?

Je le tends sans mot dire.

          Bon, bah pas besoin de NDF, il faut juste que tu ailles à la RH, qui verra avec la compta, tu seras remboursée à la fin du mois. Allez va, j’ai des ARC à gérer et je suis à la bourre sur les DMOS.

Un peu hébétée je marche jusqu’à la fin du couloir et je commande un ascenseur. Oui, ici les ascenseurs se commandent sur le palier en indiquant quel étage est souhaité. Une fois à l'intérieur, on reste coincé comme des rats, chaque cage étant justement dépourvue de bouton.  Mon premier jour ici, j'ai dû du ressortir du bâtiment pour compter les étages et satisfaire une curiosité à priori simple et naturelle. Nous sommes sur une île entourée d'une eau verte et mouvante, tout ici est étrange et inhabituel… Cette boîte va me rendre dingue. Dinguidingue ding dong… Mon ascenseur est arrivé.

h1

Château

21 novembre 2010

Allez hue, tagada, tagada tsoin tsoin!

Tu arpentes les couloirs de ton royaume sur ton manche à balais orné d’une tête de cheval en tissu façonnée par ta mère. Ta main gauche, fermement agrippée à ta monture, porte fièrement la chevalière made-in-capsule-de-Kro que Tante Maé a fabriqué devant tes yeux émerveillés, tandis que ta main droite prétend avec conviction que le club de golf d’oncle Georges est l’épée cousine germaine d’Excalibur.

Les vacances d’été ont commencées il y a un jour, fort longtemps, tu ne sais plus, et elles finiront aussi un autre jour, plus tard, tu ignores quand. A ton âge, le défilement des jours n’a pas d’importance, bientôt tu seras en CP et tu apprendras à lire tout seul, tu n’auras plus à supplier ta soeur Amandine pour qu’elle te lise les aventures des chevaliers, de Messire Guillaume, des pirates. 

Aujourd’hui, hier, demain, tu chevauches ton balais dans les labyrinthes sombres de la demeure de tes parents. Tu ne vois pas les coins du papier peint défraîchis qui se décollent, les tâches d’humidité sur les moquettes. La poussière ambiante fait partie du quotidien, elle est partout, sur les meubles, les vitres, les tapisseries, tout comme les mouches mortes qui se sont perdues dans des pièces inutilisées et qui jonchent le sol. Tu joues à côté en les déplaçant du pieds avec précaution, et tu traces des dessins sur les commodes et les balustrades. Cette baraque immense et quasi abandonnée est ton terrain de jeu. Neuve, propre, astiquée, elle tuerait immédiatement toute possibilité de rêve et d’évasion (plus tard, adulte, tu développeras une allergie aux acariens et tu repenseras à cette époque avec une nostalgie ironique…)

Dehors il y a du soleil, des arbres, deux étangs (Tante Maé a failli se noyer dans l’un d’entre eux) et une balançoire, une planche de bois percée de deux trous et retenu à une branche noueuse par d’antiques chaînes qui en font le tour plusieurs fois avec des noeuds aussi lourds que compliqués. Cette balançoire improbable est le fruit du labeur d’un intellectuel, ton père, qui n’a pas le moindre sens pratique mais qui a tenu à t’offrir ce plaisir, les sensations de légèreté et d’envol que procure une balançoire. Alors il a fait comme il a pu, maladroitement mais sûrement.

Tu ne le sais pas, mais c’est ton dernier été ici. Ici où l’espace est à tes yeux infini, où tu connais chaque pierre, chaque tronc, chaque lézard que tu traques les après-midi de forte chaleur, alors qu’ils s’aventurent le long des murs.

Ta soeur, elle, en est consciente. L’année prochaine, elle ira en 6ème et elle sait qu’elle échappera au Collège de la ville à 20km d’ici. Le soir, alors que tu dors entouré d’aventuriers, de dragons et de mondes imaginaires colorés et festoyants, elle se tourne dans son lit à la recherche d’une issue au bruit qui lui monte du dessous. Des bruits qui au fil des mois se sont fait plus tendus alors que les factures s’alourdissaient, que les fissures du toit s’agrandissaient. Il fallait plus de bassines dans le grenier et moins de pièces à chauffer. Elle a vu les cernes de sa mère se creuser et les pas de son père ralentir.

 Elle qui va à l’école du village, comme toi, elle sait qu’elle a beau habiter un château, elle porte les vêtements de seconde mains achetés à ses camarades de classes lors de la bourse aux vêtements annuelle. Ce foyer coûte trop cher pour la bourse de vos parents.

Amandine ne sait pas exactement ce qu’il se passe le soir, en bas, dans la salle à manger. Un pièce immense et sombre sous ses trois mètres cinquante de plafond et ses fenêtres impossibles à nettoyer tant elles montent haut. Il n’y fait jamais clair, les petites lampes ne suffisent pas à l’éclairer. Elle écoute malgré elle les mots, les sons sans l’image. Elle entend sans voir les larmes ou les sourires. De « comment allons-nous faire » à « je ne vendrais pas », suivi des mots effrayants comme « séparation », « divorce », puis « réconciliation » et « vente ». Oncle Georges commentera qu’entre l’ISF est les frais de notaires c’est l’Etat qui aura gagné à la loterie. Amandine ne comprend pas oncle Georges, mais pour elle, vivre ailleurs qu’ici, c’est gagner. 

Amandine a hâte de quitter cet endroit biscornu, impratique et inadapté. Elle n’a pas, comme toi, le filtre du merveilleux, elle voit chaque grain de poussière, chaque marche branlante. Elle rêve d’un quotidien identique à celui de ses camarades de classes, d’une petite chambre ordinaire sans courants d’air, souries ni araignées. Elle sait que ce qui sera pour toi autant un arrachement qu’un parachutage violent dans la réalité sera, pour elle, un changement salutaire et bienvenu.

h1

Peinture

14 novembre 2010

Tu es assis par terre. Le jour se lève difficilement, une sorte de mélange gris orangé au travers duquel les rayons du soleil peinent à  se frayer un chemin. Tu es démuni face à un pot de peinture verte. Ton jean est un peu trop chic, tes mains fines et éduquées se battent avec le couvercle alors que tes lunettes tombent régulièrement le long de ton nez. 

Cela ne devait pas être. Tu trembles légèrement, tu essayes de ne pas penser, d’oublier l’impossible. Le vert indiqué sur l’étiquette te rappelle la couleur des bancs publics. Tu es adossé au muret, l’énorme boîte calée entre tes basquets de citadin. Les pierres montent à cinquante centimètres, puis se dresse la palissade en bois ancrée dans le ciment. Un entrelac usé et poncé qu’il va falloir peindre. 

Ton père avait vu large. Il y a assez pour au moins deux couches, sans parler des pinceaux qui jonchent le trottoir à côté de toi dans toutes les tailles et compositions. Comme s’il savait qu’il ne peindrait pas le tour de sa maison et que cette tâche te reviendrait. Comme une admission qu’il était incapable de deviner quel type de pinceau te conviendrait, quel genre d’homme tu es devenu.

Tu n’as pas envie d’être ici. Dehors, frissonnant dans la brise du matin. Tu ne souhaites pas être là où tu es, pourtant entrer dans la maison de tes parents t’est aussi impossible que rentrer chez toi serait impensable. 

La clé de ta boîte aux lettres se bat contre le couvercle en fer, tu sais qu’il te faudrait un tourne-vis, tu vois exactement où est la boîte à outil dans le garage, mais ton corps reste en place alors que tu refoules.

Tes larmes, ta peine, ta frustration, la colère de l’impuissance. 

Tu as trente-cinq ans, tu es fils unique, et dans une chambre là-bas, juste derrière toi, une femme est agenouillée près d’un homme dormant dont elle tient la main. C’est sans doute un portrait touchant, ta mère auprès de son compagnon de vie, jusqu’au bout, jusqu’à la fin, une petite mère qui accompagne chaque respiration sifflante, chaque seconde d’agonie, qui est là et qui aime encore ce corps inconscient, cette âme imparfaite, buveuse et infidèle qui est restée avec elle malgré tout et c’est ce qu’elle retiendra, qu’il est resté. Malgré les enfants qui ne sont pas venu après toi, malgré son apparence menue et ordinaire bien incapable de se battre contre des filles plus jeunes, plus rieuse et joueuses, des filles insouciantes qui pouvaient le distraire sans la contrainte du quotidien. Tu as fui cette vie le plus tôt possible, juste après le bac, pour y revenir le moins possible. Ton quotidien dans le marais est stable et heureux, tu ne donneras jamais à ta mère les petits enfants qu’elle aurait aimé chérir et elle ne saura jamais réellement pourquoi. La réalité de ta vie t’appartient, tu l’assumes pleinement et sans revendication, c’est ainsi, mais tu connais également les limites de ceux qui t’ont donné la vie, et par délicatesse, par amour peut-être aussi, tu n’as simplement jamais abordé certains sujets.

Tu ne pouvais pas rester à l’intérieur. Dans cette maison qui a rapetissé à mesure que tu grandissais et dont le papier peint n’a pas changé en quarante ans. Il fut fort bien posé à l’origine, certe, mais il souffre aujourd’hui de tâches d’humidité, de décollements discrets dans les angles, et surtout d’un arrière gardisme ethétique qui en fait quasiment un vintage rétro chic.

Tu es sorti sans bruit ce matin, le ventre à sec mais la tête pleine et en quête de vide. Tes mains arrêtent de se battre et se posent à plat sur le pot de peinture, alors que ton visage se tourne vers le ciel naissant, un soupir se libère enfin de ta poitrine, tu inspires doucement en comptant les secondes, tu bloques, et tu lâches lentement. 

Dans le coin de ton oeil, un géant s’avance vers toi. Son ombre s’étire alors que les nuages libèrent enfin le ciel.

T’as une cuillère dans l’poche fiston, ce s’rait plus facile pour ouvrir c’te pot d’peinture. Tu la coinces bien dans l’fente et t’uses du cont’poids

Il rit de sa voix sonore et grasse que des années sur les marchés à vendre du fromage ont parfois un peu cassée.

T’as jamais été doué pour l’bricolage… pourtant va falloir y donner un coup d’neuf à c’te palissade… La maison va êt’ trop grande pour ta mère. Si tu veux un bon prix, faut qu’ça brille.

Faut qu’ça brille…

L’ombre disparaît. Elle n’a jamais été là. 

Dans la maison, un cri se lève. Tes mains quittent le fer du couvercle pour ton visage et tu laisses aller ta peine. Tes chemins s’étaient éloignés des siens mais sans ton père aujourd’hui tu ne serais rien. 

Désormais plus assuré, tu parviens à faire sauter le couvercle du pot. L’odeur de la peintre te saute au nez, mais d’un geste délibéré tu choisi ton pinceau, tu « touilles la sauce », debout et la tête enfin libre, et tu te mets au travail. 

h1

Pantin

29 octobre 2010

Votre démarche est saccadée, brisée, chaque escarpin pointu levé haut et lancé devant vous avec une raideur involontaire. Ils sont beaux ces escarpins, en daim brun foncé et entourant des pieds qui se savent à peine en vie. Qu’importe : vous avancez. Avec votre silhouette fine, vos bras longs qui échappent parfois aussi à votre contrôle, et surtout avec votre immense sourire gai et joyeux ornée d’une masse de cheveux noirs et courts, vous être méprenable avec une marionnette d’Arlequin qui se serait déguisée en salariée d’un laboratoire pharmaceutique. 

Cette idée vous plairait si quelqu’un osait vous la soumettre. 

Il est difficile d’ignorer ce qui tient les fils de votre maladie. Les causes de cette dégénerescence nerveuse qui vous déguigande et force vos mains à s’accrocher aux murs, aux portes, aux bras, pourvu qu’il y aie de la moquette et que je ne glisse pas, la tête haute, souriante, toujours, et avant tout digne et défiante. Vos doigts serrent mon coude nerveusement, nous marchons lentement tandis que vos fils et pantins disparaissent soudain. Votre débit ne ralentit, pas bien au contraire, il se penche sur les subtilités des process de validation interne, m’étourdit dans la complexité des relations humaines et me perd arrivé au découpage de la France et au coûts des campagnes de promotion transplantation et oncologie, je manque d’air, reprenons à l’envers et recommençons. C’est la fin de l’année fiscale, les dossiers doivent être bouclés, chaque chose à sa place et pas une virgule qui déborde des budgets. 

Il n’y a, pour moi, aucun enjeux. Mon avenir se fera ailleurs que dans ces couloirs. Je ne fais que passer. Je souris, je hoche de la tête, je processe, je réorganise. Je sais faire ça. Passer, observer, diagnostiquer et porter remède. A force, j’ai aussi appris à lâcher prise et à partir. En me retournant parfois avec la joie du chemin parcouru, mais surtout avec le souhait d’aller plus loin, de vivre et construire la route de mon choix. Un jour, peut-être  pourrais-je poser mes bagages quelque part et avoir l’envie et la possibilité de rester. En tout cas, j’aimerai bien… 

Je vous apprécie. Vos collaborateurs aussi. Ils parlent de vous à mots feutrés, par allusions. Une réalité à moitié assumée, tue et ouverte et laissant place à maintes conjonctures. Chaque phrase en suspent exprime affection, respect et peine.

La peine de vos collaborateurs, de ceux qui vous on vu votre lutte s’accroitre au fil du temps. La tristesse liée à votre maladie qui ne peut qu’avancer, même en stagnation il n’y aura jamais de progès et que très peu espoir de mieux être. 

Eux ne peuvent rien à part essayer d’alléger les moments que vous passez à leurs côtés dans l’entreprise qui vous emploie. Ils abrègent vos trajets et viennent à vous. Ils badgent, rient avec vous et vous offrent leur bras le plus naturellement du monde.

Le sol vous parait si près de vous parfois.

Je le sais dès que je vous vois. J’ai travaillé en pharmacovigilance dans le laboratoire qui justement fabrique les drogues que vous devez vous injecter. J’ai reçu les alertes de médecins traitant des femmes malades, atteintes de formes progressives ou cycliques, parfois les deux, parfois despérément enceintes et sans issues, j’ai lu et analysé les articles de presse relatifs aux stades d’avancement, aux effets secondaires, aux recherches et théories. 

J’en sais trop et pas assez. 

Cela n’a, en fait, aucune importance.

Vous continuez à sourire, à garder le cap. Vous parvenez à vocaliser votre quotidien de façon libre. Je veux dire par là que vous laissez à votre interlocuteur la liberté de vous écouter et de recevoir ce que vous exprimez.

Vous réussissez à ne presque jamais vous plaindre, même si parfois en fin de journée vos yeux pétillent moins, votre sourire retombe. Vos mots se voilent des fantômes de ce que vous refusez de dire. Injustice, souffrance, peur, colère, ces termes-là n’existent que dans le silence qui hante alors votre bureau. J’ignore combien de temps nous continuerons à nous croiser, à travailler ensemble. Quand aura lieu la prochaine poussée, quand votre mi-temps thérapeuthique ne suffira plus. Je continue à écouter, observer, hocher de la tête en souriant. A dire que oui, tout est possible, qu’ensuite c’est une question de moyens, de volonté, d’organisation. Que je peux être, aujourd’hui, votre moyen, votre volonté, votre organisation. 

Plus tard, pour la suite, nous verrons. 

h1

acouphènes

17 octobre 2010

Tu te réveilles le matin enroulée dans ta couette, le nez caché sous l’oreiller fuyant le froid. Les yeux refusant de s’ouvrir sur la réalité, les mains coincées autour d’un pli de couverture dans un geste enfantin dont tu ne parviens à te débarasser. Tes pensées ne fonctionnent pas encore, tu n’as pas encore conscience de ton corps, cinq doigts, dix doigts, vingts doigts, des cheveux secs et des bras, ta peau, tes genoux cagneux, tes seins trop petits, tout est là. Tu te réveilles, tu connais l’heure au claquement de la porte de la voisine et de sa voiture qui démarre à sept heures pile. Le jour peine à travers la vitre en manque de propreté, heurte le store mal fermé et glisse vers toi. Tes paupières encore closes le devinent à travers l’oreiller. 

Tu n’as que quelques secondes, parfois tu les oublies et te rends compte au bruit accompagnant la douleur que tu les as laissées filer. Tu n’as que quelques secondes d’éveil insensible, de paix absolue avant que les sifflements ne se réveillent, avant que la douleur ne s’immisce à nouveau dans ton cerveau. 

Tu n’y penses même plus, c’est normal. Le manque de bruit, le manque de souffrance,  ça c’est anormal. 

Parfois le dimanche matin cela te réveille… En fonction du vin, bu en quantité plus qu’en qualité, des tambours accompagnent des sonneries de téléphone à peine cachées par le vrombissement d’un avion. Tu erres comme un zombie à la recherche d’un doliprane en regrettant les sifflements aigüs dont tu as pris l’habitude. Qui t’accompagnent depuis si longtemps qu’à partir de 7h05 tu les oublies. 

Parfois tes doigts effleurent le piano et essayent de retranscrire les harmonies qui arpentent ta tête. C’est toujours plus joli, sur le piano.

Plus jeune tu allumais la musique à fond et tu te rendormais sans entendre les plaintes des voisins. Un bon hard-rock, ça planque tout… Aujourd’hui tu te lèves péniblement et regrettes de ne pouvoir prendre ton café directement en perfusion. 

Les jours difficiles, tu troques la caféine pour une bonne camomille bien serrée avant de faire la tournée des lits, les enfants à lever, la routine à assurer, un job à rejoindre. Une vie normale à mener malgré ta différence, mais que tu savoures autrement grâce à elle. Les couleurs sont plus vives, la lumière est plus belle. Tes rires remontent d’un ravin profond où tu t’étais perdue jadis et éclatent dans l’air, on les entend de loin. Quand à ton ravin, il est noir et triste et sanglote les échos des vents passés. Aujourd’hui tu en es entièrement sortie et tu le regardes d’en haut, reconnaissant ses pans durement escaladés, reconnaissante du sentier plus serein qui est aujourd’hui le tien.

h1

Les petites pierres noires

21 juin 2010

Vmka230906171m

 

Tu restes sans bouger, assise dans ta cuisine sur deux chaises de bar – tu es affalée sur l’une et tes jambes reposent sur l’autre. En face de toi, un verre de vin rouge auquel tu n’oses pas toucher. Y poser tes lèvres en appellerait un second, et qui sait combien d’autres ensuite.

 

Cette semaine est maudite. 

 

Cette semaine est composée de petites pierres noires et rondes, brillantes et lisses et dures, cette semaine est composée de jours sombres, de larmes et de deuil. A chaque jour son visage. A chaque jour sa femme, son cancer. Il y a quelques hommes aussi, qui t’ont quittés accidentellement, sans prévenir. Au détour d’une route, d’un fossé, d’un refus de vivre plus longtemps. 

 

Mais ce sont surtout des femmes. 

 

Tu te souviens de chacune d’elles différemment. Les images te reviennent en force, de leur corps vibrant de vie, d’action, leurs coeurs en mouvement, leurs regards brillants et aimants. Tu te souviens d’elles aussi plus tard, vers la fin, lorsque leurs visages se sont creusés, lorsque leurs gestes ont ralentit, leurs pas de plus en plus légers et douloureux au rythme de leur perte de poids, au rythme de leur perte d’espoir. Leurs traits se sont fait plus lumineux, irradiant leur calvaire d’une lumière vacillante, une lumière aussi crue que douce qu’elles extrayaient tant bien que mal de leur agonie, vous offrant ces dernières images d’elles, en vie, marchant parmi vous encore, marchant vers une fin qu’elles avaient accepté, mais souhaitant vous préserver encore.

 

Jusqu’au dernier moment elles vous ont préservés.

 

Elles sont parties. Aujourd’hui.

 

Tu restes face à ton verre. Un mercurey. Tu attends. Les jours qui précèdent cette semaine déjà, tu attends, espérant comme chaque année qu’aucune nouvelle pierre ne viendra s’ajouter aux autres. Nous amoncelons en nous ces petites pierres noires, nous les érigeons en murs derrière lesquels nous nous perdons pour pleurer. Nous créons nos propres murailles, nos forteresses, nos prisons. Nous enfouissons nos deuils et nos larmes, refusant de les laisser éclater à la surface, devant le regard des autres, et au fil du temps, les nôtres deviennent plus tristes, nos sourires moins francs et nos gestes plus lourds. 

 

Tu refuses cela, toi. Tu veux vivre pleinement, tu veux crier et pleurer et rire et hurler de joie comme de douleur. Tu veux pouvoir te perdre dans le vent, sur une plage, et laisser exploser tes secrets et sentiments les plus intimes. 

 

Plus tard peut-être. Ce soir tu attends les larmes qui se refusent à toi. Tu attends ce sel sur tes joues avant de pouvoir, enfin, lever ton verre aux disparues, leur sourire, et boire à leur souvenir. 

h1

Retrouvailles

17 Mai 2010

Ca va mieux après un verre de vin.

 

Tu es arrivé les mains tremblantes et l’oeil fatigué. Tant de temps sans nouvelles de toi, puis ces petits pas l’un vers l’autre. Un signe discret sur facebook, twitter, quelques commentaires suivis de tchat, puis ton appel téléphonique si triste de la semaine dernière. 

 

Dix-sept ans sans se voir, forcément nous avions changé. Dix-sept ans, parce que… 

 

Silence. Nous nous regardons avec un sourire dont nous parvenons presque à taire la tristesse d’aujourd’hui. Un sourire complice et franc, avec cependant quelques zones d’ombres et de regrets. 

 

Malgré les circonstances, cela fait du bien de te revoir.

 

Les bras posés sur la table, je garde mes mains croisées près de moi, je ne franchis pas la ligne invisible, celle qui partage cet espace en deux parties parfaitement égales. Je reste de mon côté, « sur mon territoire ». En face de moi, un thé fumant. Je n’ai pas soif mais je prends parfois la tasse dans mes mains pour me donner une contenance. En face de toi, un premier verre de vin que tu vides d’un trait. Tu soupires et là, enfin, tu décroises tes mains, tes épaules tombent et tu m’apparais moins nerveux, moins tendu. Je t’en verse un second auquel tu tardes à toucher. Tu y plonge tes yeux soucieux, tu passes machinalement ton doigt sur le bord du verre. A partir de ce soir, le chef de famille, c’est toi.

 

Je te regarde. Ton front est barré de rides, tes cheveux ont discrètement éclairci. Ton visage est moins fin, et sous tes yeux, des cernes se sont incrustés de façon indélébile là où auparavant il n’y avait qu’une insouciance frôlant l’arrogance.

 

Je vois encore en toi le voisin de palier avec qui je faisais la course dans les escaliers. Ta mère avait estimé que j’étais assez bien éduquée pour te fréquenter, et j’étais formellement invitée à goûter avec toi le mercredi après notre cours de solfège. Le matin, tu forçais tes doigts sur un piano tandis que j’écorchais mon violon. Nos écarts et fausses notes vibraient les uns vers les autres et nous nous amusions parfois à nous répondre. Nous nous étions retrouvés dans le même cours de solfège, ce qui avait bien arrangé nos mères. Pendant plusieurs années, la mienne nous a emmenés tandis que la tienne faisait le trajet inverse. L’entrée de l’immeuble en brique rouge bordant le périphérique avait un sol en carrelage à l’ancienne. Nous ne faisions pas attention aux dessins sur le sol, seule nous importait la ligne blanche à un mètre de l’escalier. Tout à coup, d’un même élan, nous nous lancions en avant. Nos jambes volaient de marche en marche, nos souliers frappant le bois ciré avec force et bruit. Nous nous accrochions à la rampe, aux barreaux, nous nous accrochions l’un à l’autre, le dernier tentant de freiner le premier, celui de devant essayant de repousser celui de derrière… D’en bas, ta mère haussait un tout petit peu la voix. 

 

– Les enfants, voyons…

 

Une fois arrivés au quatrième étage, et l’issue de notre course arbitrée – qui avait mis la mains avant le pied de qui, quel pan de manteau avait devancé celui de l’autre – nous l’attendions sagement, assis sur la marche du haut. 

 

Nos parents sont encore voisins. Par le hasard de la vie, par un hasard savamment calculé peut-être aussi, nous sommes parvenus à rendre visite chacun aux nôtres sans jamais nous croiser. Nous n’avons jamais demandé de nouvelles l’un de l’autre. Nous ne voulions pas savoir. Les jobs, les mariages, les enfants. Les trois ans passés aux Etats-Unis pour toi et au Japon pour moi. 

Pourtant, à chaque fois que j’y retourne, la porte de Champerret  me ramène à  notre enfance, Le Saint-Cyr me parle encore de toi, des heures que nous y avons passés, des rêves que nous y inventions comme des boutades à la vie. 

 

Nous avons grandi accroché l’un à l’autre jusqu’à nos 23 ans. 

 

Et là, quoi? Une dispute, un désaccord, un de ceux dont on ne se remet pas à cet âge quand on est orgueilleux et susceptible. Les deux âmes fières que nous étions sont parties chacune de leur côté sans se retourner. Nous avons laissé tomber un voile sur ce qui aurait pu être et avons construit nos vies dans une absence et un oubli forcé et mutuel. Je crois que nous avons quand même été heureux, finalement, l’un sans l’autre.

 

La semaine dernière, tu m’as appelée pour m’annoncer le décès de ton père. Dix-sept ans se sont envolés d’un coup. Ce soir, après les funérailles, nous nous retrouvons tous les deux seuls dans la cuisine de ma mère, tandis qu’à côté, chez la tienne, amis et voisins veillent sur elle et l’accompagnent encore un peu dans cette journée exténuante. 

 

Je soupire, je ferme les yeux. Moi aussi je suis fatiguée. Demain tu géreras la suite. Il y a un testament, un rendez-vous chez le notaire, des tensions naissantes à appaiser entre les tiens… Demain nos vies reprendrons, mais pour l’instant nous sommes ce soir, l’un en face de l’autre, avec des mots entre nous que nous n’avons jamais prononcés. Ils sont palpables, il suffirait d’un rien pour leur donner naissance et soulager les blessures que nous nous sommes infligés il y a trop longtemps. Tu te lèves lestement, tu sais encore où sont les verres, et tu me sers. 

 

– Ca ira mieux après un verre de vin.