h1

Tu respires ta peine (tu respires à peine)

16 Mai 2011

Floc floc floc… Les gouttes perlent sur la peinture satinée. Des cloques se sont formées qui n'éclatent pas, elles sont gonflées à bloc et reflètent la lumière jaune provenant de l'imposante lampe posée sur la déserte…

Autour des cloques, l'eau s'immisce par une faille là où la peinture s'est effritée. Elle s'éparpille en gouttelettes qui hésitent au chemin à suivre. Tendues vers le sol, elles s'aventurent timidement à la découverte du plafond, puis s'élancent en honneur à Galilée, floc floc, elles reflètent la lumière dans un fugitif éclair et s'écrasent dans la bassine prévue à cet effet.

Tu as le temps de regarder. Le plafond, les cloques, le manège. La bassine se remplit patiemment, elle est bientôt au bord. Tu imagines la personne qui va venir, l'homme à la bassine qui s'occupe à surveiller le temps et à vider l'eau. Tu imagines aussi que personne ne vienne et que cette bassine déborde en une flaque d'abord discrète et oubliable, puis en une marée persistante dont les traces marqueront les murs. Tu imagines l'eau s'introduire dans le sol qui est le plafond du voisin du dessous, le trajet de l'eau qui recommence inexorablement vers le bas de floc en floc et de flaque en flaque.

Tu es assis et tu attends. 

Aujourd'hui, tu es encore descendu à Concorde. Tu as marché vers la correspondance en bout de quai en te demandant pourquoi tu n'étais pas monté en queue, il y a eu un courant d'air et tu t'es souvenu, tu as juste eu le temps de remonter dans le métro avant que les portes ne se ferment sur ton visage livide. Ton corps tremblant t'as lâché sur un siège, tu t'es retrouvé comme une de ces gouttes, en vertige, sans savoir que faire. Tu as continué jusqu'à Châtelet en reprenant ta respiration, doucement, encore un trajet, encore une journée, il faut continuer jusqu'à demain et le jour d'après et ainsi de suite, de stations en stations, de tremblements en respiration, il faut faire le chemin, porter son deuil, sa peine, continuer à regarder la lumière et à s'émerveiller pour elle, par elle, vers elle malgré son absence, malgré l'air qu'elle a emporté avec elle, malgré les larmes qui coulent en toi comme ces gouttes du plafond et qui à force créent une rivière salée de douce amertume. Un jour tu retourneras en Bretagne et face à la mer tu libéreras cette eau, tu ramasseras les coquillages qu'elle aimait, tu oseras sourire et être heureux en son absence.

Mais pour l'instant il faut t'y faire. Il n'y aura plus de détours, il n'y aura plus de chemins ensemble. Sa présence en toi est si forte encore, elle réside dans chaque parcelle de lumière glissant jusqu'à toi, son rire te vient des fontaines et son parfum se mêle à celui des fleurs du balcon. Tous les jours tu oublies et tu descends à Concorde. Tous les jours, à la même heure, les jambes te manquent. Tu aimais tant ce rituel du soir, tu passais la prendre, c'était un si petit détour, elle sortait en riant du bureau, ses doigts se mêlaient aux tiens et vous faisiez le trajet ensemble jusqu'à chez vous.

Tu ne sais comment avancer, pourtant il le faut. Tu as promis sans réfléchir, elle t'a regardé avec ses grands yeux et t'a demandé de promettre et maintenant il faut continuer.

Tu es assis dans une salle d'attente, tu respires ta peine et tu patientes. Tu tends ton visage vers les cloques au plafond, tu espères qu'elles éclatent et lancent leur eau sur ton visage sec, comme une explosion de larmes mêlées de plâtre, qui pleureraient à ta place.

h1

Extraits de larmes, d’amour et d’oignons

13 Mai 2011

Le soir en repartant de ma visite je regarde l'horizon avaler le soleil, ce disque enflammé rugit dans le ciel pourpre et c'est beau. Je suis dans le train du retour, ma vue alterne entre des champs ondulants et des tours perdues dans la campagne. Je pose mon livre, je bois la fin du jour de mes yeux et de mon âme, dans un élan vers toi, si loin et pourtant à côté de moi… il suffirait que je tende la main… Je sais que tes yeux quelque part se réchauffent de ces feux agonisants et qu'une part de moi est près de toi. Ces dix minutes de ciel me remplissent de paix et allègent ma peine. Un jour tu quitteras tes barreaux, la société te pardonnera tes méfaits et nous prendrons ce train, ensemble, une dernière fois.

* * *

La goutte perle le long de sa joue, se perd presque dans sa barbe naissante puis hésite sur la commissure de ses lèvres. Une autre goutte s'ajoute, rallie la première, et descend dans son cou. Il ferme les yeux, sens d'autres larmes monter dans ses yeux. Ses doigts s'agitent, coupent, il continue en reniflant jusqu'à avoir formé un tas d'oignons émincés qu'il mélange à la chair hachée.

* * *

L'engin la nargue par son silence. Dehors le vent s'est tu, les oiseaux sont cois. Les arbres paisibles dorment tandis qu'elle attend. Elle attend un seul son qui, strident, briserait la tranquillité de la nuit, son corps crie pour ce bruit et la voix de l'aimé au creux de son oreille.

* * *

Les lettres pleurent de ses yeux et les mots coulent de ses doigts. Il dit adieu de loin de peur de fléchir face à son regard de biche et ses lèvres tristes et tentantes. L'encre lui est difficile mais nécessaire. Après tout, il est marié. La nounou de ses enfants ne devait être qu'une passade d'été, il ne pensait pas que, dix ans après, il en serait à payer son loyer et celui de ses parents. Il l'aime, mais il préfère quand même son compte en banque, et plus encore celui de son épouse…

Je suis auteur contraint sur le blog du Convoi des Glossolales

N'hésitez pas à aller y découvrir les auteurs anonymes

h1

Slow Down my Beating Heart – texte bilingue français-anglais (!blonde au volant)

7 Mai 2011

 

Aujourdhui une blonde derrière un volant et un texte écrit simultanément en français et en anglais.

Today, a blond chick behind the weel and a story written simultaneously in English and in French (the spellcheck imploded)

Bonne lecture ! / Enjoy ! J 

 


La voiture ne lui appartient pas. Elle est basse, si rapide, elle colle presque à la route.

 La musique vibre ses tympans, U2 tourne autour delle dans cet engin de cuir et métal qui vole presque sous ses doigts crispés sur le volant.

La vitesse, elle aime ça.

Il ne reste plus de mot pour les émotions qui étaient si présentes en elle il y a à peine un instant : elle est immergée dans le présent. Comment elle a eu ces clés na pas dimportance, ou du moins elle  tente de sen persuader.

La voiture ne lui appartient pas et elle sen sert et elle se sent en vie, elle est plus quelle-même, elle est devenue lengin, elle a déployé ses ailes sur lautoroute et est prête  pour tout, pour ce que vous voudrez.

La voiture ne lui appartient pas. Pourtant, pour une raison quelle nexplique pas, elle est devenue sienne, quoiquelle ne soit pas de nature voleuse, elle sy est installée, les clés en main, elle a caressé le cuir des sièges, senti lodeur laissée par loccupant précédent. Un parfum intriguant et étrange imprégnant encore lintérieur du véhicule.

Pourtant, malgré l’étrangeté de la situation, tout était bien.

Ivre de sensation, elle sest enfuie sur les routes. Elle ne se souvient pas de ce quelle fuie, elle ignore vers quoi elle va. Rester immobile n’était plus possible.

Cette voiture est incroyable  Cette voiture, cest elle, elle ne veut plus en sortir, jamais, elle ne veut pas la rendre, elle ne veut pas se souvenir quelle nen est pas la propriétaire. Parce qui sait, vous savez, peut-être quelle pourrait le devenir.

Peut-être. Lespoir fait vivre.

En attendant, Elle conduit de plus en plus vite alors que la musique enfle et que le monde sestompe.

Du doigt, elle pousse un bouton qui libère le ciel. Le vent sengouffre dans ses cheveux blonds, un sourire illumine son visage. Ceci, tout le reste, tout ira bien.

La voiture ne lui appartient pas. Le monde ralenti alors quelle accélère, bras tendus sur le volant, pédale au pied, elle accélère sur une ligne droite, sur la route vide et large et immense et pourtant étroite, encore quelques notes, Bono au micro et the Edge à la guitare Elle aimerait senvoler réellement, tendre corps et âme vers le ciel et sy fondre. 

Elle ferme les yeux.

The car isnt hers. Its low on the ground, and oh so fast.

 Music vibrates within her ears, U2 twirls around her in this machine made of leather and metal. Its almost flying under her fingers clenched on the weel.

Speed She likes that.

There are no words left for the feelings that were so much alive right before : as of now shes lost in the moment.

How she got the keys its not important, or at least she wants to think so.

The car isnt hers and shes using it and shes alive, shes more than herself, shes become the machine, shes spread her wings in the highway, shes ready for anything, whatever you want.

The car isnt hers. Yet it became hers for a reason she cant explain, althought shes not a thief by heart she settled inside, keys in her hands, her fingers caressed the leather seats, she smelled the perfume left by the previous occupant, a strange intriguing fragrance still lingering within the vehicule.

Yet, withstanding the foreigness of things, she was home.

Drunk on sensations, she flew away on the roads. She cant remember what shes running from, she doesnt know what shes driving towards. Standing still wasnt an option anymore.

This car is amazing This car is her, she doesnt want to get out, ever, she doesnt to give it back, she doesnt want to remember that it isnt her.

Because, who knows, perhaps it could, you know, become hers.

Maybe. We all live in hope. (whatever works J)

In the meantime, shes driving faster and faster as the music goes louder and as the world blurs.

By a push on a button, her fingers free the sky above her head. Wind engulfs in her blond hair, a smile lights up her face. This, everything, its all going to be OK.

The car isnt hers. The world slows down as she goes faster, arms straight on the weel, foot on the pedal, she goes faster on a straight line, on the empty and large and immense and nevertheless narrow road ; there are only a few notes left, Bono on the mike and The Edge on the guitar… She wishes she could fly for real and merge with the sky, soul and body.

She closes her eyes.

h1

Escapade fraternelle

3 Mai 2011

Tu savais en roulant  le plus loin possible de la table que tu avais encore perdu. Qu'une bataille t'attendait dans la guerre sans fin qui t'oppose aux tiens et qu'une fois de plus ta voix se perdrait dans le brouhaha de thérapies non entamées, de frustrations de l'enfance enfouies maladroitement si profondément qu'elles n'ont de choix que de rugir vers la surface, sans égard pour autrui. Il ne s'agit jamais de raison mais de passions déguisées, les participants ont beau s'attifer et se farder, la grande pièce lambrissée aux odeurs de cire dans laquelle vous vous réunissez ressemble plus à une cours de récréation qu'à une salle de syndic.

Toi tu essaies de rester tranquille sur ta chaise roulante. Tu sais que, de part ton état, une place particulière t'est accordée, qu'on t'aménagera un passage, qu'on se précipitera avec bruit et qu'on fera grand cas de ton confort. Toi, tu aimerais bien arriver discrètement, de façon inaudible, tu aimerais qu'éventuellement on t'apporte un verre d'eau parce que tu en auras émis le souhait et non parce qu'une de tes tantes se sentira mieux et utile d'avoir estimé qu'il t'en fallait un. Et aussi parce qu'une fois qu'elle se sera levée avec un dévouement ostentatoire, fait le tour de la tablée une première fois puis une seconde pour t'apporter ton verre, ton statut d'invalide sera une nouvelle fois entériné et que des décisions seront prises en dépit du bon sens contre lesquelles tu ne pourras lutter. Parce que tu es le fils aîné de leur frère aîné et que tu leur rappelles sa disparition. La ressemblance physique, la chaise, l'accident de voiture. 

Ce conseil de famille est ton fardeau. Cet immeuble en indivision est ton calvaire. Six frères et soeurs et cinq étages, c'est foutu d'avance… Tu viens faire ton devoir, tu viens représenter ta famille, souvent soutenu par ta mère et tes frères d'ailleurs, mais tu sais que ta présence est un symbole qui se doit d'être muet et quasi invisible.

Tu les vois prendre des décisions en dépit du bon sens sans écouter tes conseils, sans prendre en considération tes années de droit du patrimoine et ton expérience réussie de trois ans dans un cabinet. 

Aujourd'hui, tu jettes l'éponge, tu n'essaye même pas d'écouter. La réunion peine à commencer, ton esprit s'envole ailleurs, sous un saule au bord de l'eau. 

"Il faudrait tout faire sauter", murmure ton plus jeune frère d'un ton ironique. Il s'est faufilé à côté de toi et te lance un regard en coin. Il a les yeux noir de votre mère et des cheveux fin soigneusement décoiffés. "On se casse?" te propose-t-il "maman a un pouvoir, elle se débrouillera". Tu étouffes un rire et tu hoches la tête. Il glisse à terre et te pousse très doucement en restant accroupi – activer ton fauteuil électrique dévoilerait immédiatement votre escapade. Personne ne prête attention à ta tête derrière eux qui glisse vers la sortie. Une fois dehors, ton frère court comme un évadé de prison et tu fermes les yeux pour mieux ressentir le vent du soir sur ton visage. Vous atterrissez autour d'une bière, un peu comme deux gamins séchant l'école. "A la tienne frangin".

h1

Extraits contrastés

1 Mai 2011

Elle a des cheveux bouclés blonds vénitiens qui viennent taquiner l'épaule gauche de son compagnon, là où elle a niché sa tête. Elle est un peu en travers sur leur oasis improvisé dans leur jardin, un sourire flotte et illumine son teint délicat. Couvertures et coussins gisent ça et là, ils dorment paisiblement à l'ombre d'un saule dont les branches pleurent jusqu'à eux. Lui est sur le dos, la respiration tranquille, les cheveux noirs tranchant avec sa peau pâle et cernée, son bras gauche recevant le corps de sa mie et revenant sur son ventre. Mains ouvertes, doigts enlacés aux siens. A côté d'eux des pas furetant silencieusement. Vingts euros pris dans un portefeuille, trente dans l'autre, les téléphones disparus mais les cartes SIM en évidence sur la table. Une hésitation devant quelques bracelets nonchalamment posés sur une desserte, finalement un glissé dans sa besace. Il les regarde avant de partir, ils sont beaux, innocents, il saisi leur appareil photo et prend un cliché d'eux unis dans leur vulnérabilité, il repose l'appareil et s'en va dans un autre jardin tenter le sort et remplir ses poches.

* * *

Le vin tourne dans son verre et envoie son reflet rouge sur sa peau… Elle lève les yeux, sourit, s'illumine d'une plaisanterie. Sa conversation est légère, sa cuisine excellente, ses gestes sont mesurés. Parfois elle éclate de rire, déployant sa gorge en arrière vivement et sans calcul. Le dîner bat son plein, les convives sont charmés, conquis, ils se disent que Georges son mari à bien de la chance, qu'ils ont l'air heureux tous les deux. Personne ne remarque ses manches un peu trop longue par cette chaleur, les ombres sous ses yeux couverts de fond de teint. Parfois Georges frôle sa main, son bras, dans un geste à l'apparence tendre et amoureuse… J'ai l'impression d'être la seule à voir le tressaillement de son corps, la panique dans ses yeux. J'ai glissé les clés de mon appartement Breton dans son sac, un billet aller simple, quelques euros. Je vais vous laisser, bonsoir, merci pour cette soirée… J'espère qu'aucun orage ne viendra troubler l'après-fête et qu'elle pourra partir.

* * *

Ses paupières sont closes, elle reste en boule sous les draps métisses frais et rugueux. Le jour peine à percer les rideaux, le sommeil tarde à la quitter. Elle entend sa maison se vider de ses bruits, la voiture dehors qui démarre, enfin, elle se déplie, jambes et bras loin d'elle, et savoure le calme voluptueux de sa solitude.

* * *

Parfois elle pleure sans savoir pourquoi, la fatigue, un film triste, un dessert raté ou quelque chose d'indéfinissable qui l'imprègne et qui doit sortir. Les larmes coulent et avec elles l'amertume, elle se laisse aller sachant qu'ensuite un manteau paisible viendra la recouvrir de légèreté.

N'hésitez pas à aller découvrir d'autres auteurs anonymes sur le Convoi des Glossolales

h1

Old Love Letter

28 avril 2011
Img_1322

January 12th, 1917
 
My beloved,

I walked along the shores this morning with your letter in my hand, as a new day’s light shyly spread over the sleeping sea.

A new day without you yet again.

I didn’t want to be reminded of your absence, of the past and the awaiting solitary hours : it doesn't matter anymore. Your "dead status" was officially cancelled yesterday, with the arrival of both your letter and an announcement from the Army.
I watched the boats floating still, I looked for the non existent wind. My bare feet on the fresh grass, my eyes on the water, grey as the sky and so quiet, like a dormant dream. I held my happiness silently against my heart… There are so many women who are waiting to know, and so many more who cry, confronted with the harsh certainty that their son, their brother, their husband won't come back. 
I was so afraid that perhaps I was wrong in thinking that you would. 
I waited. Here in France, in your country. They said so much blood was shed that the soil turned red, somewhere called Verdun, and that you had very probably died there too. I looked at the map to see where it was. That you could be gone was simply impossible… it felt untrue but none of the locals here would believe a stranger’s heart. They almost sent me home, and they would have, had travelling not been so difficult!
With you gone, there was nothing for me left in the village they thought, for I was nothing but the promise of a wife, of a life with you, for you. I am twice a foreigner here, once for not being born within half a day’s walking distance, and twice for not being French. And yet I am a cousin too, the Irish blood in my vein speaks to their heart and memories.
Your words were faintly written but nonetheless strong and filled with such love and hopes, and pain and sadness too. I fear this war has aged you beyond what I could expect… Yet I trust that you will still be the man that left – that the soulmate I love so dearly will be the same underneath the scars. I cried for the agony you had to endure, for the pain that must be yours still and the mutilation this ongoing war inflicted on your body. But the tears on my face were also of relief: you are alive, you will soon be close to me again.

Yes, today I did not want to be reminded of your absence, even though I’ll count the days. I simply wanted to follow our walks by the sea and bathe in the thought that soon you will be home. You may not be whole again, I cannot imagine what it is to be without a limb, but we will walk slowly my love, you and I, together.

 

h1

Extraits d’enfance

15 avril 2011

La maison est trop bruyante. Ses trois étages résonnent de cavalcades joyeuses, dans les escaliers, les couloirs, de cris et de chants. Quinze cousins sous un même toit crée du chahut, des chaussettes sous les lits, des pulls dans toutes les pièces, des plâtrées de pâtes servies dans de grosses gamelles de cantine. Tout à coup un jeu de cache-cache s'improvise. Des petits bruits de pas furtifs s'enchaînent, "le collé" compte puis part en quête. Il va silencieusement regarder derrière les rideaux, dans les cagibis, sous les fauteuils. Chaque découverte provoque un éclat de rire étouffé, le groupe des "collés" s'agrandit. A la fin du jeu, le total n'y est pas : il manque Jacques. Les bruits reprennent, son nom est scandé comme un chant victorieux mais il reste introuvable. Il a gagné le jeu mais est absent pour savourer sa victoire… Jacques est sur le toit. Il s'est glissé dans le grenier, a ouvert la lucarne donnant sur le ciel et s'est hissé sur les tuiles. Allongé au soleil, il ferme les yeux au vent et savoure le quasi-silence qui l'entoure.

* * *

Quatre silhouettes accroupies au bord de l'étang contemplent l'eau argentée dans lequel se reflète la naissance d'un jour hésitant. Elles sont enveloppées de manteaux noirs et d'écharpes, elles attendent. Les sons voyagent et résonnent, que ce soit le piaillement d'oiseaux nocturnes ou le craquement de branches par le pélerinage de discrets rongeurs. Tout à coup, une ombre chuchote. De concert, elles élancent leurs bras, leurs poignets, leurs doigts, lâchant chacune un galet qui saute sur l'eau en de multiples ricochets. Les ombres comptent. Un gagnant est désigné, puis elles repartent vers la maison. C'est le premier jour des vacances d'hiver, la tradition est respectée.

* * *

Clic clic clic, les ciseaux s'affolent, la petite fille pleure devant ses mèches noires et bouclées qui s'envolent vers la terre et tombent sans bruit à ses pieds. Ses orteils sont recouverts par ce manteau de plumes sombres, comme un duvet léger qui se réchauffe avec le temps. Sa mère s'affaire, coupe, égalise, effile, clic, clic, clic. La petite fille ne se voit pas, ses larmes étouffent sa vue et la vie autour d'elle se colore de flou coloré comme sur la palette d'un peintre. Finalement sa mère lui passe un dernier coup de peigne, balaie les vestiges de son enfance et pousse un léger soupir de satisfaction. Mouchoir. Reniflements. La petite fille se découvre dans le miroir, ses mains fines touchent doucement ses cheveux brillants et lisses qui encadrent son visage. Elle secoue la tête, surprise, étonnée, se sourit, fait des mines, oublie ses larmes et part en courant faire admirer sa nouvelle coiffure à la voisine.

* * *

Elle se baisse et ramasse un caillou noir et lisse qu'elle lui tend. Il hésite, ose une main timide. Le soupèse, caresse ses rondeurs avant de le glisser dans sa poche. Elle sourit, il attrape sa main et trottine gaiement à côté d'elle.

N'hésitez pas à aller découvrir d'autres auteurs anonymes sur le Convoi des Glossolales

h1

Espoirs

12 avril 2011

La douce plainte de l'hiver s'éteint,

Les bourgeons craquent les branches feutrées.

Le froid s'étiole d'un silence étouffé

Par l'élan fougueux d'un printemps serein.

Derrière moi les vestiges d'avenirs cois,

De mystères invisibles et sournois.

Et devant moi, reposant les chemins,

Apaisant les évasions volubiles,

Mon cœur doucement bat, immobile.

h1

Toit

11 avril 2011

Tu es accueilli par le dos de Damien et le rire de Belou qui ne t'est pas destiné… 

…Cette femme n'a pas le droit d'aimer ta fille, cette femme n'a pas le droit de rire ainsi, d'avoir une voix aussi chaude et agréable, cette femme…

Damien s'écarte, son visage s'empourpre d'émotions qui te sont illisibles… Tes yeux se baissent, ton coeur se brise, cette femme est enceinte, et sur son ventre brille un diamant presque trop gros pour être joli.

* * *

Tu es allongée sur le toit et tu réaménages le ciel. L'univers serait plus joli si cet amas d'étoiles se décalait vers la gauche, et si celle-ci s'éloignait se sa voisine. Tu ne sens plus tes bras sous ta tête, ton esprit flotte.

– Ces tâches de nuages sont en trop, tu ne trouves pas? Il faudrait gommer le ciel.

Olivia rit et te propose d'aller chercher un sèche-cheveux pour les chasser. Entre vous, une bouteille de blanc vide, et une de vodka pleine que tu n'oses pas toucher. Ce serait facile s'endormir ton corps à l'alcool, il suffirait de tendre le bras et de laisser le liquide glacé anesthésier tes sens. Par instinct de préservation, par crainte d'une nouvelle amnésie, tu la laisses te narguer en gardant tes distances.

Jamais Damien n'avait eu ce regard. Pour toi.

En te voyant, son visage s'est d'abords empourpré. De surprise, d'embarra, de soulagement, aussi… Ce face à face entre Nadège et toi l'épargnait d'une conversation difficile. Toi, tu n'enregistres rien et tu remarques tout. Le regard brillant et légèrement coupable de Belou, les rondeurs de Nadège qui en est sans doute à son quatrième mois de grossesse, sa bague de fiançailles, et la farouche détermination  qui imprègne Damien. C'est nouveau, c'est ainsi, ce qui l'avait fait partir le fera rester. 

Tu as tendu les produits anti-poux à Damien, tu lui as expliqué les gestes à suivre d'une voix clinique et tu as appelé l'ascenseur. Un bisou à Belou.

– Bon weekend ma belle, à dimanche. 

L'ascenseur était trop grand pour ta peine et trop petit pour tes bras que tu appuies de part et d'autre de la paroi en fermant les yeux. 

Tu es revenue dans ton appartement dont la porte était restée ouverte, depuis qu'Olivia était revenue avec sa Marie-Rose ses gonds n'avaient pas bougé, tu t'es dirigée vers ta sauce au basilic brulée que tu a déversé dans la poubelle avant de gratter vigoureusement le fond de la casserole.

Olivia est entrée en fermant doucement derrière elle.

Et maintenant, vous êtes sur le toit et l'univers entier tangue légèrement. Et maintenant, quoi?

h1

Confession

8 avril 2011
La_plusque

Parfois on découvre un auteur, un livre, qui nous illumine le temps des mots. La vie continue à s'étirer, le livre est mis de côté tout en restant dans une parcelle de nous, comme une pierre précieuse nichée dans un écrin que l'on sait à l'abri au fond d'un tiroir. 

Un jour on le ressort, on pense à quelqu'un à qui peut-être l'offrir, on pense à l'éclat de soleil qui nous manque. Les pages sont identiques, les mots fidèles et pourtant à nouveau ce sourire, ce plaisir, ce choc aussi, de voir à quel point, niché au fond d'un tiroir, un seul livre a pu influencer aussi profondément ses propres choix d'encre, et cette orientation, aussi, vers la seconde personne du singulier…

J'ai arrêté d'écrire à cause de toi, Christian Bobin, il y a longtemps, un jour, découragée par le chemin à parcourir sans savoir si ma lumière pourrait naître les mots aussi bien que la tienne. J'ai mis du temps à te relire, j'ai du recommencer à écrire d'abord, retrouver l'amour, le plaisir, la joie de mes propres lettres. J'ai du t'oublier pour avancer, me dépouiller de mes craintes et oser mes émotions… Pouvoir à nouveau savourer sereinement tes pages fut une récompense tranquille quasi inaperçue, dans l'acceptation de ton influence, encore présente en moi. 

Je n'écris pas comme toi, (je ne suis pas publiée), j'écris comme moi et j'aime ça. Aujourd'hui je ressors "La Plus Que Vive" de son isolement, en acceptant le chemin parcouru et en osant vouloir aller plus loin encore.

"Si je ne disposais que de deux mots pour te dire, je prendrais ces deux-là : "Déchirée et radieuse". Si je ne disposais plus que d'un seul, je garderais celui-là qui contient les deux autres : "aimante". C'est un mot que tu portes à merveille, comme ces foulards de soie bleue autour de ton cou, ou ce rire dans tes yeux lorsqu'on voulait te blesser. 


Il y a chez toi, disséminée dans ta vie, dans tes gestes, tes silences, tes rires, une pensée ininterrompue, profonde, grave. Jusqu'au dernier jour tu es en proie à une question dont tu cherches la réponse."