Posts Tagged ‘écriture’

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Mots

21 janvier 2012

La dernière fois que Gabrielle avait touché à ce document, c’était un jeudi 13, déjà il faisait doux pour la saison alors qu’octobre l’insolent contredisait les dictons.

Le soleil s’immisçait par la vitre jusqu’à la somnolence, la bourse continuait à chuter dans le stress quasi résigné des salles de marché. Le téléphone avait arrêté de sonner. Gabrielle se souvient qu’elle avait ressortit un petit T-Shirt d’été et qu’elle regrettait presque ses nu-pieds. La France s’accrochait encore à son triple A et elle avait du mal à s’intéresser aux chuchotements feutrés des couloirs en attente d’un meilleur taux, d’un climat économique plus clément, de prévisions d’éclaircies.

Gabrielle, elle, sentait la chaleur du dehors réchauffer ses mains et chatouiller son inspiration.

Gabrielle, elle, rêvait tant d’être ailleurs qu’elle n’avait cure des convenances. Elle était inoccupée, désœuvrée, payée à faire joli derrière un bureau. Elle avait sortit sa clé USB et avait travaillé.

Pour elle.

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Julie trace des lignes

26 octobre 2011
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La voiture cahote entre la pluie sombre, la nuit est parfois coupée par la lumière orange des quelques lampadaires disséminés dans la campagne. Les arbres allongent leurs ombres et bravent la tourmente en secouant leurs feuilles, tandis que la radio murmure un air de jazz qui se mêle au bruit du moteur.

Sur son rehausseur, Julie trace des traits en lignes sur la buée de la fenêtre. Elle s'est réveillée de ce voyage si long. Les yeux endormis, elle a collé son front contre la fraîcheur de la fenêtre, le doigt songeur, la peau humide. La pluie s'accroche à la vitre et transperce l'obscurité d'un peu de lumière, ses dessins la rassurent, l'apaisent.

Devant, sa mère conduit. Elle avance dans le paysage au-delà qui est immense à s'y perdre, le vertige infini de l'horizon invitant aux rêves en rire des choses…

Pour Julie, l'extérieur est sans limite et effrayant. Il mène à l'inconnu et ses dangers. Il rappelle des heures tristes que sa mère et elles ont laissé derrière elles, elles s'en sont défaites comme d'un vêtement d'injustice, elles bondissent en avant sans savoir où se terminent leur route. Pour l'instant elles franchissent les kilomètres vers un jalon, une halte où respirer avant de repartir.

Au bout du chemin, une maison entourée de fougères. Les pierres y sont irrégulières, les fenêtres grincent avec les volets et le vent quotidien. Autour il y a quelques arbres, des champs et un fossé guidant l'eau par ici ou par là. Les pièces sont petites, la cheminée trapue abrite un feu qui crépite et réchauffe. C'est la maison de l'enfance, le père et la mère y sont encore, un peu plus fatigués, un peu plus voûtés mais débordant encore et toujours d'un inconditionnel amour pour leur fille et leur petite-fille.

Julie n'y pense pas. Elle aimerait rester là, dans cette voiture en marche, et que cet instant de l'entre deux ne cesse jamais. Elle suit les gouttes posées sur la vitre et retenant la lumière, elle reste dans la contrainte de ses traits dessinés en lignes, et s'y sent bien.

 
 
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La femme qui crie est revenue (bis repetita)

11 octobre 2011
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Elle s'arque-boute dans son cri. Encore une fois, encore après tout ce temps, encore des mots qui se répètent incessamment à faire tourner la tête, des mots qu'on n'a pas envie de voir tant ils se ressemblent, et pourtant de près chaque nuance compte. Elle a beau dire elle ne change rien car pour cela il faudrait une volonté, et pourtant elle n'est pas heureuse et le revendique et en fait payer le prix. A elle. Aux autres. A elle surtout.

Elle est si belle dans son énergique inertie, il y a quelque chose d'incroyable à voir sa rage de vivre s'échouer devant son impossible autrement, ses fils invisibles la retiennent implacablement alors qu'elle se débat sans savoir face à quoi et sans réaliser que c'est contre elle.

Elle est si loin de moi et je me sens si proche d'elle… j'aurai pu être elle. Il suffit d'un choix. Un jour, dire non et se dire oui.

La femme qui crie est revenue, elle est toujours aussi silencieuse, la femme qui crie est revenue, sa colère n'a d'égale que sa souffrance, la femme qui crie est revenue, elle utilise des mots comme fucking et on s'en fou, la femme qui crie est revenue, ses mots sont ses maux qui ne guérissent pas et son âme en est malade, ses arpèges vibrent son impatience a) d'une vie, b) d'un désespoir d'autre chose, c) de l'inexistence d'un espoir, d) de la résignation de l'existence, e) du deuil d'un avenir qui lui échappe, f) all of the above, la femme qui crie est terriblement pragmatique dans son illogisme latent imprégné d'une philosophie passive. Elle s'est figée dans un passé qui ne lui convient pas et pourtant elle bouillonne, s'agite, fuie, ailleurs, il faut toujours un ailleurs, là où on respire, là où on oublie, où l'on en est, où on est, qu'on est, pour s'ouvrir la porte et enfin devenir soi.

Je l'avais oubliée.

Comme ça, sans faire exprès. Parfois on suit sa route et lorsqu'on se retourne, on réalise à quel point, la poussière du chemin, la satisfaction de ses pas, la surprise d'un oubli. Des gens qu'on a laissé sur leur île alors qu'on est parti en éclaireur. Ce n'est pas grave, en fait.

Je ne crie plus, je ne lui parle plus, j'ai oublié son langage. Mes cris sont si loin derrière moi (j'ai tellement avancé que je me suis rapprochée de moi), et pourtant je la comprends. Je reste invisible dans mon fucking silence et on s'en fou.

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Alzheimer

2 octobre 2011
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Je serais ta mémoire 

Si nous avions le temps,

Les images qui s'effacent

Plus rien que le présent.

Je serais ton espoir

Si nous goûtions aux vents,

Mais déjà, plus de traces

De nos marches d'antan.

Je serai ta mémoire.

En puisant en arrière, j'inventerai demain.

Tu seras mon espoir.

Car grâce à ton besoin, j'existerai enfin.

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« La Compa » (Le Churchill)

20 septembre 2011
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C'était un jeu entre eux autrefois.

Leurs points de rendez-vous étaient codés, seuls les membres du groupe pouvaient comprendre. Ils se donnaient rendez-vous "Place Pereire" et non Place de Maréchal Juin, et allaient boire un verre au "St James", autrement connu comme le James Joyce, ou encore au "Churchill", campé devant l'arc de Triomphe sous l'enseigne du Sir Winston. Seuls Le Saint-Cyr et le Parc Monceau avaient droit à leurs appellations propres. Le parc abritait des promenades confidences limitées au duo, trios ou quatuors, de préférence par temps gris ou encore le dimanche, à l'ouverture, pour éviter la cohue.

Il leur arrivait parfois de donner rendez-vous à des amis étrangers à leur groupe, qu'ils perdaient par fausse inadvertance dans Paris avec leurs lieux inexistants. Les garçons en jouaient en semant des filles trop pressantes, et les filles en riaient alors que leurs prétendants dépités n'arrivaient jamais au rendez-vous. Ils partaient à Lyon avec une carte de Paris et retrouvaient malgré tout le quartier Latin, où encore s'évadaient à Lourdes ou à vélo sur les routes de France avec un simple sac et une boussole.

Ils, c'était nous.

Nous étions nombreux et peu à la fois, plusieurs noyaux coexistant, soeurs, cousins et amis d'enfances, ceux de Chaptal, Carnot ou de St Ursule, ou encore les "expatriés" de Levallois.

Parfois, les garçons se retrouvaient autour de Top Gun et recréaient la bande son tandis que les filles préféraient fumer des cigarettes sur le toit en rêvant études et vacances. Le monde était à nous et nous le refaisions des nuits entières dans des canapés affaissés aux relents de "cervelle", Gin-Baileys-grenadine (jamais plus!), sous lesquels la télécommande s'était égarée, ou encore à trois heures du matin, assis au milieu d'une rue pavée, sous les éclairages publics et dans l'inconscience des voitures tardives.

Sympathisants de droite et de gauche se déchiraient autour de la direction des taux d'intérêt et de l'utilisation des budgets publics mais le conflit au Moyen-Orient était résolu, sauf avec un récalcitrant bien sûr et il fallu un jour convenir d'honnir le sujet. Nous lisions le Monde et le Figaro et regardions les nouvelles du vingt-heure. Nous construisions des châteaux tout en donnant du whiskey aux poissons rouges, "pour voir", nous tombions amoureux dans des overdoses de nuits blanches et de café en cherchant des citations intelligentes pour retranscrire nos émois.

Le bac approchait, les préparations et séparations à venir aussi. Certains se marièrent, certains se brouillèrent, le groupe s'est dissous avec le temps mais les noyaux sont restés, et aujourd'hui grâce à Facebook ou Foursquare, d'autres liens réapparaissent en douceur nostalgique.

En ce moment, je passe beaucoup devant le Churchill, et je savoure les chemins du Parc Monceau aussi, avec à chaque fois une pensée immense vers vous tous : à bientôt… (autour d'un drink

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Parfois Sophie s’oublie (pauvre Sophie)

20 septembre 2011

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Parfois Sophie s’oublie, le temps d’une soirée,

Elle retrouve l’insouciance de l’enfance, passée.

 

Elle écoute, les mots virevoltant autour d’elle,

Ces échos, si légers, d’existences essentielles.

 

Les pierres sont à leurs places dans son ancien quartier,

Les arbres sont plus grands, les femmes plus voutées.

 

Parfois, Sophie se plait à oublier les ans,

Qui ont coulés, loin d’elle, dans son aveuglement.

 

En sourire, en espiègle, elle se déjoue du vide

Et son charme, envoutant, fait oublier ses rides.

 

Chez elle, rien ne l’attend, qu’une triste amertume

Qu’elle croque sans pitié, tout au bout de sa plume.

 

Dans le reflet des verres, elle retrouve la vue.

Dans le reflet des âmes et des corps repus,

Sophie, parfois, exhale d’un cri, sans retenue.

Le tableau très discrètement visible en arrière plan est de Claire de Chavagnac Brugnon et s’intitule « Aile de Corbeau ».
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Extraits un peu paumés

4 septembre 2011
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Le soleil se reflète dans une flaque au creux d’un rocher et l’aveugle un peu. Sophie est accroupie pieds nus dans le sable, ses cheveux sont emmêlés de sable et de sel et de petites algues aussi qui s’y sont nichées lors d’une baignade. Elle est penchée sur cette mare naturelle qui héberge des coquillages et des crevettes, ainsi que de minuscules poissons dont elle ne connait pas le nom. Le vent s’amuse à recréer des vaguelettes et elle se sent la chair de poule. Sophie n’a pas bu depuis hier soir. Elle fiche parfois ses ongles dans ses paumes en mordant ses lèvres salées, elle respire lentement le temps que l’envie passe. Sur cette plage illuminée d’un soleil glacé par le large, Sophie réapprend le manque…

* * *

Dans son cœur s’égrainent des notes sombres et lente cherchant la lumière. Elle s’inquiète de leur résonance faisant jusqu’à vibrer son âme, et du silence ensuite conduisant jusqu’aux larmes. Dans ses yeux, des gouttes de pluies et l’espoir d’un vent soudain, qui grâce à ses bourrasques ramènerait le calme. Dans ses mains le vide des armes, de l’attente et du rien.

* * *

Lentement, au fil des jours, des choix se font, des chemins se forment. Arnaud se sent comme un tricot dont on aurait mal compté les mailles, un peu trop étriqué là ou grand ici. Il oriente sa vie tant bien que vaille de contraintes en obligations, ne sachant comment sortir du désir des autres pour oser les siens.

* * *

Sa mère cache toujours une clé sous une tuile rouge fendue. Cachée derrière un bac à fleur le long du mur de la maison, elle est une garantie pour Agnès qu’une porte lui sera toujours ouverte. Ce soir elle roule trop vite sur l’autoroute, laissant Paris derrière elle et vibrante de l’attente de la possibilité d’un apaisement que lui offrirait cette maison.

 

 

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Extraits sereins

28 août 2011

Ce jour-là, le vent caressait l'herbe en la faisant onduler et cela créait des chemins mouvant que nous regardions avec plaisir. C'était la clé de tout, cette capacité que nous avions à trouver bonheur de choses simples et paisibles. Parfois encore, tu y repenses en souriant, il suffit d'une brise sur ta peau et tout à coup le monde est plus serein.

* * *

Au troisième étage, Gizelle joue de la clarinette. La fille de la voisine est assise par terre et crayonne un dessin de princesses et de fleurs. Gizelle regarde son front penché avec concentration, ses cheveux blonds qui tombent en un rideau enchevêtré et elle se dit qu'elle aimerait bien avoir un enfant à elle… Elle s'arrête de jouer, la petite lève les yeux et attend. Gizelle sourit, et reprend.

* * *

Elle ferme les yeux et inspire infiniment, cette goulée d'air sans début ni fin lui offre un répit entre les désirs des uns et les besoins des autres. Sa poitrine se soulève, lentement, les yeux fermés, les lèvres entre-ouvertes. Elle bloque, le temps se fige, puis elle exale en prenant son temps et en savourant le calme de l'après, un peu comme un orgasme solitaire en lenteur intense présageant d'un sommeil réparateur et égoïste.

* * *

La vie est un long chemin vers soi. Certains se trouvent plus vite que d'autres, ils peuvent ainsi avancer vers nous et nous tendre la main dans notre progression balbutiante.

* * *

Elle s'offre une journée. Ses collègues la pensent avec les siens, et les siens au bureau. Pas de comptes à rendre, pas d'emploi du temps, elle dispose de ce luxe rare de n'avoir rien de prévu. Ce soir elle soufflera ses bougies et ouvrira ses cadeaux, elle suivra la tradition familiale d'entendre une anecdote par année vécue et de boire son schnapps cul sec. En attendant elle savoure le calme d'une terrasse et boit son café brulant à petites gorgées. Plus tard elle reposera son corps dans la chaleur humide d'un hamman avant d'aller se promener dans des jardins de roses, l'âme tranquille, le cœur au repos.

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Jane puissance deux

21 août 2011
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Jane s'agite.

(Jane est agitée, elle se trouve lente, ralentie).

Elle va et vient dans sa cuisine trop petite, toujours, il y a sans cesse un meuble dans son passage, à croire qu'ils se déplacent pour la contrarier, ses ustensiles ne sont pas à la bonne place, il faut déplacer pour dénicher et faire tenir, il faut pousser pour faire la place aux légumes à couper, à la viande à préparer, aux bols et saladiers. Jane s'agite, Jane s'énerve.

(Jane est énervée. Elle sent le temps filer entre ses gestes, il n'y aura jamais assez de jours, de secondes, l'oxygène s'éloigne d'elle alors que sa poitrine se compresse et elle ne comprend toujours pas comment elle s'est réveillée un jour sa jeunesse éteinte avec des tournants manqués, des occasions refusées par peur, peur de qui ou de quoi, de l'échec ou de la réussite, Jane ne sait ce qu'elle changerait si elle pouvait revenir en arrière, ou plutôt, Jane refuse de se retourner tant elle a conscience des actes manqués qu’elle essaie si bien d’enfouir et d’oublier au gré des jours, aujourd'hui Jane a peur de se réveiller demain avec encore des rages en regrets et des pleurs en dessert, ce soir Jane se dit que quelque chose va changer).

Les mains fines de Jane s'affairent avec compétences. Lorsque ses hôtes arriveront, un repas fin et simplissime de raffinement les attendra.

(« Les dîners Jane sont une tuerie. Elle pourrait faire passer du poisson pané pour un repas trois étoiles»).

Elle repousse ses mèches blanches en songeant à l'emploi du temps minutieux qu'elle s'impose, combien de minutes pour la préparation des aliments, la cuisson, la mise du couvert et la décoration de la table, sa préparation et décoration à elle, douche, maquillage-ravalement-de-façade, choix de la robe et des accessoires. Ses cheveux au carré ne souffrent plus d'aucune couleur, c'est presque plus simple pour s’habiller, et les yeux s'y perdent plutôt que de s'attarder sur les rides. Encore aujourd'hui, Jane est considérée comme "un joli morceau", qui "se défend bien" "malgré son âge".

(Jane songe à ses cheveux noirs de jadis, sa silhouette plus facile à apprêter, Jane est coincée dans sa cuisine et paralysée sur un quai de gare, le train va partir, depuis des années elle n'avance plus, ses pieds sont restés ancrés sur le bitume alors qu'elle ne monte pas dans ce train et qu'il s'éloigne sans l'emmener, qu’il s’élance tel une nef sur une mer noire, en avant vers un inconnu terrifiant, vers une aventure en joies qu'elle s'est empêchée de vivre. Elle s’est jetée dans sa carrière et se dit qu’elle aura au moins réussit ça, même si cela ne suffit pas. Aujourd’hui Jane rêve de dunes et de courses en quad dans le désert, dans son cœur bat une valse qu’elle aurait aimé danser.)

Pour Jane, la présentation des mets est aussi importante que leurs saveurs. Elle associe des tomates cerises à sa roquette parfumée de basilic frais et de mozzarella (rouge foncé, vert foncé, blanc), ses doigts épluchent une lamelle sur deux de courgettes (vertes et jaune) coupées en grosses rondelles, d’aubergines (violettes) en carrés et revenues dans de l’ail auxquelles elle rajoutera des fines lamelles de poivrons (oranges). La viande blanche marine dans un mélange de miel et de sel pimenté à l’ocre. Ses recettes sont chamarrées, il lui est impossible d’avaler un plat qui ignorerait son regard et encore plus inimaginable de cuisiner sans marier le goût à la vue.

(Jane s’envisageait peintre, petite elle crayonnait sans cesse et rangeait ses feutres en fonction de son humeur et du résultat visuel, en dégradé de couleurs ou en contrastes audacieux.  Elle devient autiste face à un interlocuteur dont les vêtements jurent et s’empêche de réarranger les décorations de Noël de ses nièces. Peintre, ce n’est pas un métier, Jane est directrice marketing et c’est tellement plus joli sur une carte de visite.)

La soirée de Jane défile, son four émet une odeur chatouilleuse alors qu’elle apprête la table et réarrange son collier de coquillages nacrés. Ses invités arrivent pour une soirée axée boulot et réseau d’influence, un de ces rituels des us et coutumes des cercles auxquels elle appartient, il faut suivre les règles ou disparaître. Il faut connaître untel, avoir vue les bonnes expos, les bons livres, il faut pouvoir briller par sa conversation, son humour, sa culture, à défaut de passer pour un sot ou un mutant et de s’en trouver puni. Posséder l’info, le bon numéro, savoir s’orienter dans sa jungle personnelle… La conversation ressemble à celle de la semaine dernière chez Georges, et Jane en est lassée.

(Jane a reçu une lettre ce matin, elle n’en a lu que la moitié. Trente ans après elle a reconnu l’écriture sur l’enveloppe sans avoir à l’ouvrir, son cœur a bondit comme autrefois, alors qu’encore ils passaient des heures à arpenter le parc du Luxembourg, alors qu’elle pressait l’écouteur du téléphone à son oreille pour mieux s’imprégner de sa voix, il possédait un mystère qu’elle ne comprenait pas, cet ascendant sur elle, sa façon d’être présent sans l’être, il y a des êtres derrière lesquels on a beau courir, ils ne deviennent rattrapables que si on s’arrête… Mais alors, veut-on encore d’eux ? Jane a vécu, Jane a couru, elle ne sait plus, cette histoire de train, cette histoire de peintre, et si et si, et si quoi, et si Jane était fatiguée, et si Jane voulait changer de vie, elle n’a lut que la première page « Ma très chère Jane », et n’a pas osé tourner le feuillet, elle a peur d’atteindre la fin de ces mots inattendus et d’être encore déçue et déchirée, elle est terrifiée à l’idée qu’ils ont peut-être encore une chance, elle a besoin de réfléchir, d’être sûre de sa réponse à l’hypothèse d’une invitation, et de préparer l’insipidité de son lendemain à la certitude de son inexistence. Jane a besoin de respirer.)

En fin de repas, Jane se lève et trinque. Elle se tient droite, elle sourit, ses lèvres encore glossées et ses yeux bordés de gris anthracite créant un abîme insondable devant lequel ses convives s’arrêtent sans savoir. Ce soir, Jane remercie, n’oublie personne, ce soir Jane est ailleurs alors qu’elle est parfaite. Elle se dit qu’on en rira demain, quand on saura, et quelle importance, elle a décidé, elle sait, quoiqu’il arrive, il n’y aura plus de dîners et qu’à partir de ce soir, c’est elle qui écrira la suite.

(Jane inspire enfin et se sent en vie.)

Ce texte est né d’un défi qui m’a été lancé par l’écrivain Christophe Lambert (http://lambear.canalblog.com/) sur Facebook et par le photographe Tanguy de Montesson (http://yugnat.posterous.com/) sur Instagram, suite à la publication d’une grille de scrabble*. En étant souple sur les accords, la mission est remplie à l’exception de batte. (Bon allez, petit clin d’œil : « Jane se lève avec une batte et crève les certitudes de ses convives »)

Merci les gars pour l’exercice! Ce n’est pas de la SF (la prochaine fois ?), et j’ai essayé d’écrire deux textes en un, j’espère que vous apprécierez l’effort. (…vous me devez un drink :) )

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Extraits courts en mode vacances

11 août 2011
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Ils ont les yeux plein de soleil, les oreilles remplies de vent, le sourire au goût de sel et les cheveux ensablés. Après une journée en pleine mer, la tribu remonte la grève en riant. Les gestes sont fatigués mais heureux.

* * *

Elle s'allonge enfin sur des coussins, enlève ses sandalettes et dénoue ses cheveux. La journée derrière elle s'efface peu à peu alors que le jour disparait et laisse place au vent frais de la nuit.

* * *

Pour que Rosalie cesse de s'ignorer, il faudrait qu'un regard bienveillant se porte sur elle et lui donne existence. 

* * *

La nuit s'est installée avant qu'elle ne se rende compte de l'épuisement du jour.

* * *

Tu trouvais un réconfort à sentir le vent claquer contre ton visage, emmêlant tes cheveux dans le crachin permanent et faisant pleurer tes yeux de fatigue et de froid.

* * *

Des grains de sables se posent sur sa fatigue. A 75 ans, Jeanne s'est allongée sur la plage et regarde la mer vagabonder. Elle a enfin retiré son manteau de culpabilité, sa journée s'est centrée sur elle-même et rien d'autre. Elle sent le poids des ans partir avec le reflux de l'eau. Un sourire aux lèvres, elle attend quelques moments encore, avant de se lever vers le reste de sa vie.

* * *

Elle lève les yeux jusqu'aux étoiles et secoue ses peines de la journée pour emporter ses rires jusqu'aux songes.

* * *

Elle goûte la soupe au bout de la cuillère, se brûle un peu la langue et crie en riant et en pleurant un peu alors que sa mère lui sert un verre d'eau.

* * *

Le rideau en mousseline se soulevait au grès du vent, laissant l'air s'engouffrer joyeusement jusqu'à leurs corps repus et apaisés de sommeil.

 

 

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.