Posts Tagged ‘écriture’

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« La Compa » (Le Churchill)

20 septembre 2011
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C'était un jeu entre eux autrefois.

Leurs points de rendez-vous étaient codés, seuls les membres du groupe pouvaient comprendre. Ils se donnaient rendez-vous "Place Pereire" et non Place de Maréchal Juin, et allaient boire un verre au "St James", autrement connu comme le James Joyce, ou encore au "Churchill", campé devant l'arc de Triomphe sous l'enseigne du Sir Winston. Seuls Le Saint-Cyr et le Parc Monceau avaient droit à leurs appellations propres. Le parc abritait des promenades confidences limitées au duo, trios ou quatuors, de préférence par temps gris ou encore le dimanche, à l'ouverture, pour éviter la cohue.

Il leur arrivait parfois de donner rendez-vous à des amis étrangers à leur groupe, qu'ils perdaient par fausse inadvertance dans Paris avec leurs lieux inexistants. Les garçons en jouaient en semant des filles trop pressantes, et les filles en riaient alors que leurs prétendants dépités n'arrivaient jamais au rendez-vous. Ils partaient à Lyon avec une carte de Paris et retrouvaient malgré tout le quartier Latin, où encore s'évadaient à Lourdes ou à vélo sur les routes de France avec un simple sac et une boussole.

Ils, c'était nous.

Nous étions nombreux et peu à la fois, plusieurs noyaux coexistant, soeurs, cousins et amis d'enfances, ceux de Chaptal, Carnot ou de St Ursule, ou encore les "expatriés" de Levallois.

Parfois, les garçons se retrouvaient autour de Top Gun et recréaient la bande son tandis que les filles préféraient fumer des cigarettes sur le toit en rêvant études et vacances. Le monde était à nous et nous le refaisions des nuits entières dans des canapés affaissés aux relents de "cervelle", Gin-Baileys-grenadine (jamais plus!), sous lesquels la télécommande s'était égarée, ou encore à trois heures du matin, assis au milieu d'une rue pavée, sous les éclairages publics et dans l'inconscience des voitures tardives.

Sympathisants de droite et de gauche se déchiraient autour de la direction des taux d'intérêt et de l'utilisation des budgets publics mais le conflit au Moyen-Orient était résolu, sauf avec un récalcitrant bien sûr et il fallu un jour convenir d'honnir le sujet. Nous lisions le Monde et le Figaro et regardions les nouvelles du vingt-heure. Nous construisions des châteaux tout en donnant du whiskey aux poissons rouges, "pour voir", nous tombions amoureux dans des overdoses de nuits blanches et de café en cherchant des citations intelligentes pour retranscrire nos émois.

Le bac approchait, les préparations et séparations à venir aussi. Certains se marièrent, certains se brouillèrent, le groupe s'est dissous avec le temps mais les noyaux sont restés, et aujourd'hui grâce à Facebook ou Foursquare, d'autres liens réapparaissent en douceur nostalgique.

En ce moment, je passe beaucoup devant le Churchill, et je savoure les chemins du Parc Monceau aussi, avec à chaque fois une pensée immense vers vous tous : à bientôt… (autour d'un drink

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Parfois Sophie s’oublie (pauvre Sophie)

20 septembre 2011

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Parfois Sophie s’oublie, le temps d’une soirée,

Elle retrouve l’insouciance de l’enfance, passée.

 

Elle écoute, les mots virevoltant autour d’elle,

Ces échos, si légers, d’existences essentielles.

 

Les pierres sont à leurs places dans son ancien quartier,

Les arbres sont plus grands, les femmes plus voutées.

 

Parfois, Sophie se plait à oublier les ans,

Qui ont coulés, loin d’elle, dans son aveuglement.

 

En sourire, en espiègle, elle se déjoue du vide

Et son charme, envoutant, fait oublier ses rides.

 

Chez elle, rien ne l’attend, qu’une triste amertume

Qu’elle croque sans pitié, tout au bout de sa plume.

 

Dans le reflet des verres, elle retrouve la vue.

Dans le reflet des âmes et des corps repus,

Sophie, parfois, exhale d’un cri, sans retenue.

Le tableau très discrètement visible en arrière plan est de Claire de Chavagnac Brugnon et s’intitule « Aile de Corbeau ».
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Extraits un peu paumés

4 septembre 2011
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Le soleil se reflète dans une flaque au creux d’un rocher et l’aveugle un peu. Sophie est accroupie pieds nus dans le sable, ses cheveux sont emmêlés de sable et de sel et de petites algues aussi qui s’y sont nichées lors d’une baignade. Elle est penchée sur cette mare naturelle qui héberge des coquillages et des crevettes, ainsi que de minuscules poissons dont elle ne connait pas le nom. Le vent s’amuse à recréer des vaguelettes et elle se sent la chair de poule. Sophie n’a pas bu depuis hier soir. Elle fiche parfois ses ongles dans ses paumes en mordant ses lèvres salées, elle respire lentement le temps que l’envie passe. Sur cette plage illuminée d’un soleil glacé par le large, Sophie réapprend le manque…

* * *

Dans son cœur s’égrainent des notes sombres et lente cherchant la lumière. Elle s’inquiète de leur résonance faisant jusqu’à vibrer son âme, et du silence ensuite conduisant jusqu’aux larmes. Dans ses yeux, des gouttes de pluies et l’espoir d’un vent soudain, qui grâce à ses bourrasques ramènerait le calme. Dans ses mains le vide des armes, de l’attente et du rien.

* * *

Lentement, au fil des jours, des choix se font, des chemins se forment. Arnaud se sent comme un tricot dont on aurait mal compté les mailles, un peu trop étriqué là ou grand ici. Il oriente sa vie tant bien que vaille de contraintes en obligations, ne sachant comment sortir du désir des autres pour oser les siens.

* * *

Sa mère cache toujours une clé sous une tuile rouge fendue. Cachée derrière un bac à fleur le long du mur de la maison, elle est une garantie pour Agnès qu’une porte lui sera toujours ouverte. Ce soir elle roule trop vite sur l’autoroute, laissant Paris derrière elle et vibrante de l’attente de la possibilité d’un apaisement que lui offrirait cette maison.

 

 

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Extraits sereins

28 août 2011

Ce jour-là, le vent caressait l'herbe en la faisant onduler et cela créait des chemins mouvant que nous regardions avec plaisir. C'était la clé de tout, cette capacité que nous avions à trouver bonheur de choses simples et paisibles. Parfois encore, tu y repenses en souriant, il suffit d'une brise sur ta peau et tout à coup le monde est plus serein.

* * *

Au troisième étage, Gizelle joue de la clarinette. La fille de la voisine est assise par terre et crayonne un dessin de princesses et de fleurs. Gizelle regarde son front penché avec concentration, ses cheveux blonds qui tombent en un rideau enchevêtré et elle se dit qu'elle aimerait bien avoir un enfant à elle… Elle s'arrête de jouer, la petite lève les yeux et attend. Gizelle sourit, et reprend.

* * *

Elle ferme les yeux et inspire infiniment, cette goulée d'air sans début ni fin lui offre un répit entre les désirs des uns et les besoins des autres. Sa poitrine se soulève, lentement, les yeux fermés, les lèvres entre-ouvertes. Elle bloque, le temps se fige, puis elle exale en prenant son temps et en savourant le calme de l'après, un peu comme un orgasme solitaire en lenteur intense présageant d'un sommeil réparateur et égoïste.

* * *

La vie est un long chemin vers soi. Certains se trouvent plus vite que d'autres, ils peuvent ainsi avancer vers nous et nous tendre la main dans notre progression balbutiante.

* * *

Elle s'offre une journée. Ses collègues la pensent avec les siens, et les siens au bureau. Pas de comptes à rendre, pas d'emploi du temps, elle dispose de ce luxe rare de n'avoir rien de prévu. Ce soir elle soufflera ses bougies et ouvrira ses cadeaux, elle suivra la tradition familiale d'entendre une anecdote par année vécue et de boire son schnapps cul sec. En attendant elle savoure le calme d'une terrasse et boit son café brulant à petites gorgées. Plus tard elle reposera son corps dans la chaleur humide d'un hamman avant d'aller se promener dans des jardins de roses, l'âme tranquille, le cœur au repos.

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Jane puissance deux

21 août 2011
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Jane s'agite.

(Jane est agitée, elle se trouve lente, ralentie).

Elle va et vient dans sa cuisine trop petite, toujours, il y a sans cesse un meuble dans son passage, à croire qu'ils se déplacent pour la contrarier, ses ustensiles ne sont pas à la bonne place, il faut déplacer pour dénicher et faire tenir, il faut pousser pour faire la place aux légumes à couper, à la viande à préparer, aux bols et saladiers. Jane s'agite, Jane s'énerve.

(Jane est énervée. Elle sent le temps filer entre ses gestes, il n'y aura jamais assez de jours, de secondes, l'oxygène s'éloigne d'elle alors que sa poitrine se compresse et elle ne comprend toujours pas comment elle s'est réveillée un jour sa jeunesse éteinte avec des tournants manqués, des occasions refusées par peur, peur de qui ou de quoi, de l'échec ou de la réussite, Jane ne sait ce qu'elle changerait si elle pouvait revenir en arrière, ou plutôt, Jane refuse de se retourner tant elle a conscience des actes manqués qu’elle essaie si bien d’enfouir et d’oublier au gré des jours, aujourd'hui Jane a peur de se réveiller demain avec encore des rages en regrets et des pleurs en dessert, ce soir Jane se dit que quelque chose va changer).

Les mains fines de Jane s'affairent avec compétences. Lorsque ses hôtes arriveront, un repas fin et simplissime de raffinement les attendra.

(« Les dîners Jane sont une tuerie. Elle pourrait faire passer du poisson pané pour un repas trois étoiles»).

Elle repousse ses mèches blanches en songeant à l'emploi du temps minutieux qu'elle s'impose, combien de minutes pour la préparation des aliments, la cuisson, la mise du couvert et la décoration de la table, sa préparation et décoration à elle, douche, maquillage-ravalement-de-façade, choix de la robe et des accessoires. Ses cheveux au carré ne souffrent plus d'aucune couleur, c'est presque plus simple pour s’habiller, et les yeux s'y perdent plutôt que de s'attarder sur les rides. Encore aujourd'hui, Jane est considérée comme "un joli morceau", qui "se défend bien" "malgré son âge".

(Jane songe à ses cheveux noirs de jadis, sa silhouette plus facile à apprêter, Jane est coincée dans sa cuisine et paralysée sur un quai de gare, le train va partir, depuis des années elle n'avance plus, ses pieds sont restés ancrés sur le bitume alors qu'elle ne monte pas dans ce train et qu'il s'éloigne sans l'emmener, qu’il s’élance tel une nef sur une mer noire, en avant vers un inconnu terrifiant, vers une aventure en joies qu'elle s'est empêchée de vivre. Elle s’est jetée dans sa carrière et se dit qu’elle aura au moins réussit ça, même si cela ne suffit pas. Aujourd’hui Jane rêve de dunes et de courses en quad dans le désert, dans son cœur bat une valse qu’elle aurait aimé danser.)

Pour Jane, la présentation des mets est aussi importante que leurs saveurs. Elle associe des tomates cerises à sa roquette parfumée de basilic frais et de mozzarella (rouge foncé, vert foncé, blanc), ses doigts épluchent une lamelle sur deux de courgettes (vertes et jaune) coupées en grosses rondelles, d’aubergines (violettes) en carrés et revenues dans de l’ail auxquelles elle rajoutera des fines lamelles de poivrons (oranges). La viande blanche marine dans un mélange de miel et de sel pimenté à l’ocre. Ses recettes sont chamarrées, il lui est impossible d’avaler un plat qui ignorerait son regard et encore plus inimaginable de cuisiner sans marier le goût à la vue.

(Jane s’envisageait peintre, petite elle crayonnait sans cesse et rangeait ses feutres en fonction de son humeur et du résultat visuel, en dégradé de couleurs ou en contrastes audacieux.  Elle devient autiste face à un interlocuteur dont les vêtements jurent et s’empêche de réarranger les décorations de Noël de ses nièces. Peintre, ce n’est pas un métier, Jane est directrice marketing et c’est tellement plus joli sur une carte de visite.)

La soirée de Jane défile, son four émet une odeur chatouilleuse alors qu’elle apprête la table et réarrange son collier de coquillages nacrés. Ses invités arrivent pour une soirée axée boulot et réseau d’influence, un de ces rituels des us et coutumes des cercles auxquels elle appartient, il faut suivre les règles ou disparaître. Il faut connaître untel, avoir vue les bonnes expos, les bons livres, il faut pouvoir briller par sa conversation, son humour, sa culture, à défaut de passer pour un sot ou un mutant et de s’en trouver puni. Posséder l’info, le bon numéro, savoir s’orienter dans sa jungle personnelle… La conversation ressemble à celle de la semaine dernière chez Georges, et Jane en est lassée.

(Jane a reçu une lettre ce matin, elle n’en a lu que la moitié. Trente ans après elle a reconnu l’écriture sur l’enveloppe sans avoir à l’ouvrir, son cœur a bondit comme autrefois, alors qu’encore ils passaient des heures à arpenter le parc du Luxembourg, alors qu’elle pressait l’écouteur du téléphone à son oreille pour mieux s’imprégner de sa voix, il possédait un mystère qu’elle ne comprenait pas, cet ascendant sur elle, sa façon d’être présent sans l’être, il y a des êtres derrière lesquels on a beau courir, ils ne deviennent rattrapables que si on s’arrête… Mais alors, veut-on encore d’eux ? Jane a vécu, Jane a couru, elle ne sait plus, cette histoire de train, cette histoire de peintre, et si et si, et si quoi, et si Jane était fatiguée, et si Jane voulait changer de vie, elle n’a lut que la première page « Ma très chère Jane », et n’a pas osé tourner le feuillet, elle a peur d’atteindre la fin de ces mots inattendus et d’être encore déçue et déchirée, elle est terrifiée à l’idée qu’ils ont peut-être encore une chance, elle a besoin de réfléchir, d’être sûre de sa réponse à l’hypothèse d’une invitation, et de préparer l’insipidité de son lendemain à la certitude de son inexistence. Jane a besoin de respirer.)

En fin de repas, Jane se lève et trinque. Elle se tient droite, elle sourit, ses lèvres encore glossées et ses yeux bordés de gris anthracite créant un abîme insondable devant lequel ses convives s’arrêtent sans savoir. Ce soir, Jane remercie, n’oublie personne, ce soir Jane est ailleurs alors qu’elle est parfaite. Elle se dit qu’on en rira demain, quand on saura, et quelle importance, elle a décidé, elle sait, quoiqu’il arrive, il n’y aura plus de dîners et qu’à partir de ce soir, c’est elle qui écrira la suite.

(Jane inspire enfin et se sent en vie.)

Ce texte est né d’un défi qui m’a été lancé par l’écrivain Christophe Lambert (http://lambear.canalblog.com/) sur Facebook et par le photographe Tanguy de Montesson (http://yugnat.posterous.com/) sur Instagram, suite à la publication d’une grille de scrabble*. En étant souple sur les accords, la mission est remplie à l’exception de batte. (Bon allez, petit clin d’œil : « Jane se lève avec une batte et crève les certitudes de ses convives »)

Merci les gars pour l’exercice! Ce n’est pas de la SF (la prochaine fois ?), et j’ai essayé d’écrire deux textes en un, j’espère que vous apprécierez l’effort. (…vous me devez un drink :) )

* confère illustration

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Extraits courts en mode vacances

11 août 2011
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Ils ont les yeux plein de soleil, les oreilles remplies de vent, le sourire au goût de sel et les cheveux ensablés. Après une journée en pleine mer, la tribu remonte la grève en riant. Les gestes sont fatigués mais heureux.

* * *

Elle s'allonge enfin sur des coussins, enlève ses sandalettes et dénoue ses cheveux. La journée derrière elle s'efface peu à peu alors que le jour disparait et laisse place au vent frais de la nuit.

* * *

Pour que Rosalie cesse de s'ignorer, il faudrait qu'un regard bienveillant se porte sur elle et lui donne existence. 

* * *

La nuit s'est installée avant qu'elle ne se rende compte de l'épuisement du jour.

* * *

Tu trouvais un réconfort à sentir le vent claquer contre ton visage, emmêlant tes cheveux dans le crachin permanent et faisant pleurer tes yeux de fatigue et de froid.

* * *

Des grains de sables se posent sur sa fatigue. A 75 ans, Jeanne s'est allongée sur la plage et regarde la mer vagabonder. Elle a enfin retiré son manteau de culpabilité, sa journée s'est centrée sur elle-même et rien d'autre. Elle sent le poids des ans partir avec le reflux de l'eau. Un sourire aux lèvres, elle attend quelques moments encore, avant de se lever vers le reste de sa vie.

* * *

Elle lève les yeux jusqu'aux étoiles et secoue ses peines de la journée pour emporter ses rires jusqu'aux songes.

* * *

Elle goûte la soupe au bout de la cuillère, se brûle un peu la langue et crie en riant et en pleurant un peu alors que sa mère lui sert un verre d'eau.

* * *

Le rideau en mousseline se soulevait au grès du vent, laissant l'air s'engouffrer joyeusement jusqu'à leurs corps repus et apaisés de sommeil.

 

 

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Extraits en tranches de vie

1 août 2011

Hélène trace des dessins à l'eau sur la table du café. Tous les dimanches matins, sa fourchette croise, décroise, ondule et rondule sur la surface noire. Le liquide transparent trace des sillons qui s'affinent avec la distance. Son geste rappelle les cours de dessins au collège et  les exercices à la plume, qu'il fallait recharger d'encre noire si régulièrement. Hélène a une peau de pêche, une chevelure claire aussi ondulée que fournie. Parfois, son regard se tourne vers la vitre à  la rencontre de la lumière, à la recherche d'un appel qu'elle aurait entendu. Elle n'attend rien, elle est. Je pourrais lui parler mais je la regarde en jetant des miettes de pains sur son œuvre. Elle peste un peu, me sourit. Nous commençons cette journée dans la tranquillité de son petit-déjeuner, et moi en face d'elle avec un simple café noir. Nous savourons ces instants, elle dans le silence, et moi dans la contemplation. Ensuite nos vies reprennent leurs cours, leurs courses, leurs fatigues parsemées de petites et grandes joies, et de tristesses aussi. Nous savons que nous nous retrouverons ainsi le dimanche suivant, et cet instant nous porte jusqu'au prochain.

* * *

Ce soudain silence dans sa vie la déconcerte. L'apaisement attendu se refuse à elle, les sens en alerte elle ne comprend pas. Elle se souvient de la cohue, du bruit, de l'énervement agacé qui devenait le sien, et pourtant aujourd'hui elle sombre dans le vertige assourdissant de l'inexistant. Il n'y a plus de cris, de portes qui claquent, plus de disputes, ce néant la glace elle ne parvient à s'y faire. Doucement, elle réapprend le manque.

* * *

Elle veille sur le sommeil des siens comme une louve. A pas discrets, ses rondes de lits en lits remontent les couvertures, ramassent les doudous et apaisent l’agitation des monstres menaçant la tranquillité des songes. Trois chambres à visiter, trois lits blancs vernis avec soin et bordés de coton sous des plumes légères et chaudes. Enfin, au cœur de la nuit elle ira reposer aussi jusqu'à l'aube. Elle n'est pas gourmande en sommeil. Son réveil sera immédiat au son de petits pieds nus en cavalcades sur le carrelage glacé de leur cuisine, d'orteils en manque de chaussettes et de doigts à peine sortis des rêves qui se refermeront sur des bols de chocolat au lait fumant. Les rires fuseront au-dessus de la table, des rires frais et reposés et présageant d'une journée de vacances sereine. Elle aime les regarder dormir, retrouver l'innocence d'une enfance en confiance et en abandon, elle aime savourer la tranquillité de la nuit en attentant le bonheur de demain.

* * *

Les pieds ancré au sol il reste impassible sous le soleil. A côté de lui une petite fille virevolte le rire au vent. Ils sont là depuis des heures, ils attendent. Dans la cohue du jour, ils veulent saisir un instant fugitif de dentelle et de blanc, un regard entre deux êtres, la promesse d'un rêve avant de retourner à leur quotidien.

 

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Les parents d’Alice

27 juillet 2011

Quand papa a rencontré maman, il a été séduit par sa longue natte brune et vertigineuse, et par ses yeux gris comme l’orage au sein duquel mer d’huile bretonne se serait perdue, et qui lui firent percuter sa propre voiture. C’est  ce qu’il lui plait de raconter. Il aime revenir sur cette anecdote, c’est une façon pour lui de dire à maman qu’il l’aime comme eu premier jour, et plus encore.

Quand mes parents se sont rencontrés, ils faisaient leurs études à Rennes 1. Gestion pour papa, première année de Médecine pour maman, un cursus vite abandonné au profit de celui d’orthophoniste.

Il faisait beau sur cette belle ville de Rennes donc, commence ainsi papa, et il avait emprunté la 204 de ses parents pour emmener une jeune fille danser. Lorsqu’il s’engageât dans la ruelle où habitait son rendez-vous, maman était de son côté très occupée à rater un créneau au volant d’une R4 cabossée que ses frères avaient rafistolée pour elle.

A ce moment du récit, maman rajoute d’un air soit complice soit las en fonction de son humeur :

– C’est bien le seul créneau que j’ai jamais raté.

Papa patienta obligeamment plusieurs minutes, tandis que maman, « rendue nerveuse par la voiture qui attendait » ne parvenait plus à se garer. Finalement, un brin excédé, il sortit de son véhicule, laissant la porte ouverte et le moteur tourner, et proposa très fermement à maman de faire le créneau à sa place.

– Si vous pensez vraiment pouvoir faire mieux que moi !

Maman sortit à son tour en levant les pieds brusquement, calant sa R4. Elle planta au passage ses yeux gris alors très assombris dans ceux de papa.

A ce moment du récit, papa place ses mains sur son cœur et fait mine de chavirer, quitte à en tomber de sa chaise.

– J’en fus tellement troublé que je ne fis pas attention aux vitesses.

Se croyant en première, il redémarra, fit ronronner le moteur… et partit en arrière percuter la portière toujours ouverte de la 204 de ses parents.

S’ensuivit une vive discussion, c’est votre véhicule, c’est vous le conducteur, c’est mon phare arrière, c’est ma portière, apprenez à vous garer mademoiselle, et vous à reconnaître vos vitesses monsieur…

Puis tout à coup, maman éclata de rire, les mains ouvertes devant elle, se rassit dans sa voiture qu’elle gara avec adresse. Puis, « plantée telle une déesse », elle sourit à papa et lui disant avec un accent forcé de la ferme :

– Allez mon bon monsieur, offrez-moi donc un café, nous allons régler cela à l’amiable.

Maman avoue alors qu’elle ne sait ce qu’il lui a pris, d’autant qu’elle était, ce son côté très courtisée par le fils d’un notaire. Papa conclue en balayant devant lui et nous regardant :

– L’affaire fut réglée par une bague au doigt, et voilà.

Et voilà.

Tout semble si parfait et facile. Malgré leur attachement l’un à l’autre, mes parents eurent pourtant une parenthèse de tristesse indifférente, deux ans dans l’absence l’un de l’autre. D’abords en silence aveugle sous le même toit, puis un an de séparation sans jamais qu’ils parviennent à prononcer le mot divorce.

Avant la dépression de maman, ils s’aimèrent protégés d’innocence, vierges aux réelles souffrances que la vie sait si bien nous infliger. Lorsqu’ils choisirent  de continuer à construire ensemble, leur gestes, quoique plus lents, furent empreint d’une gravité sereine et profonde, leur silence continuant confortablement les conversations à bâton rompu qui accompagnaient leur chemin. Nous étions le témoin quotidien de ce lien qu’ils avaient réussi à préserver et à faire grandir.

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Martha

25 juillet 2011

 

Martha achète des paquets de cigarettes qu'elle ne termine jamais. Elle les sème ici et là, il y reste une Gauloise, parfois deux ou trois, jamais assez qu'elle ne prenne la peine de trainer le paquet avec elle. Il a vieilli, il est fripé. Elle l'oublie, lui préfère un autre, un neuf encore bien carré et lisse. Même après que Jean lui eu offert un porte cigarette, elle a continué son jeu de petit-poucet. L'objet nacré n'en contient que six, il se veut petit et discret pour tenir dans son sac. Elle le rempli patiemment, une fois, puis deux, en fume au passage et délaisse souvent les orphelines.

Jean pourrait s'agacer de sa distraction, de cette perte financière qui s'additionne au fil du temps. C'est ainsi qu'il la connue, c'est ainsi qu'il l'aime, sa femme rêveuse et impatiente. Il en rit volontiers avec tendresse en balayant toute critique de la main : tant qu'elle ne m'oublie pas derrière elle…

Tout est dit.

Martha et Jean forment le couple qu'ils ont voulu devenir. Ils traversent la vie main dans la main, elle sème, il ramasse, elle oublie, il est sa mémoire. Lui est incapable de tenir un marteau et c'est elle qui se campe, clope au bec, pour planter d'un coup sec les attaches nécessaires pour fixer le lit de leur enfant à tenir contre le mur. C'est elle qui l'a monté tandis qu'il lisait les instructions, sa voix calme et posée contrant sa frénésie d'en finir, comme si cela ferait arriver l'enfant plus vite. Elle a promis d'arrêter de fumer quand il serait là, il ou elle, ils n'ont pas voulu choisir, ils accueillerons celui ou celle qui sera conduit chez eux par les hasards et méandres de l'existence et des désidératas administratifs.

On leur a dit que cela ne devrait pas trop tarder, après deux ans de dossiers et d'agréments, enfin… Ils l'aiment déjà cet enfant, le droit du cœur préexiste au foyer qu'ils ont la volonté de construire. L'enfant aura entre un et trois ans, il aura déjà une histoire qui se joindra à la leur. Martha et Jean n'ont pas la volonté de modeler cet être à leur image, peut-être sera-t-il mémoire ou distraction, rêveur ou pragmatique, il sera lui, il sera là.

Martha sourit, regarde Jean et éteint sa cigarette.

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Extraits en pluie

22 juillet 2011
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Quand il pleut, elle lâche sa poupée et s'élance pour tromper la chaleur sous les gouttes. Ses nattes virevoltent en cadence alors qu'elle danse. Les bras tendus, les doigts écartés, son chant ravi m'entoure d'une joie innocente et simple.

* * *

Du haut des falaises, elle laisse le vent s'engouffrer dans ses vêtements et créer des voiles derrière elle. Ses cheveux noirs et bouclés volent derrière elle, ses yeux sombres survolent la tempête. Les vagues agitées montent, blanches d'écumes, leurs cimes reflètent un ciel obscur fuyant la lumière. Il n'y a plus de bruit hormis celui du chao, plus de vie autre que la furie qui se déploie devant elle. Elle s'imprègne de cette eau libre et belle, déploie des bras pour mieux sentir le vent avant de partir à regret rejoindre sa vie tranquille et sereine.

* * *

L'enfant regarde la pluie à travers la vitre. Les gouttes se précipitent avec furie contre la paroi, hésitent et se rassemblent enfin en de grande larmes lumineuses coulant jusqu'à la terrasse en pierre rose.

* * *

La radio à fond déferle dans le véhicule. Les basses vibrent le volant et rythment les cahots de la route. Elle peine à garder les yeux ouverts. Plein phares dans l'aube naissante, clim au maximum qui inonde sa peau d'un air glacial, essuies-glaces qui parent inutilement au temps sec mais la font sursauter à chaque passage. La nuit fut trop courte et la route trop longue. Elle est au bout de ce qu'elle peut parcourir, il lui faut trouver un fossé pour y reposer son véhicule et son corps. Elle pousse un chemin de terre, coupe le contact, les phares, elle s'enroule dans la laine douce et s'anéantie de sommeil. Une heure. Deux peut-être, avant de continuer. Elle est en retard là où personne ne l'attend.

* * *

Du fond de son lit, Aude entend le mugissement du vent. Le son du raclement des branches traverse le mur de la maison et vient nourrir ses frayeurs d'enfant. Dehors l'orage gronde et la pluie bat la terre. Elle se sent en sécurité sous sa couette sans être tout à fait rassurée, les éléments qui se déchainent dépassent son entendement. Enfin deux bras aimant viennent l'entourer tandis qu'une voix douce murmure dans ses oreilles. Aude se blottit contre sa maman et se rendort apaisée.

* * *

Il y a comme une éclaircie dans le ciel. Sophie lève les yeux de sa peine et prend le temps de la lumière. Elle inspire cet instant fugitif, sens la fraîcheur de l'apaisement avant de refermer les yeux. Il faudrait que cette journée s'achève, c'est tout.

* * *

L'été glisse d'un jour à l'autre, les ciels gris se succèdent et fondent sur la terre en averses fines et drues. Agnès lève les yeux de son ordinateur et soupire. Son regard se perd dehors à la rencontre d'un ciel dans le ciel, d'une superposition de gris passant de l'ombre à la lumière. Tout à coup, un vent se lève et le soleil illumine une pluie nouvelle, la lumière blanche irradie les toits sous l'obscurité entière de l'orage naissant. Agnès admire cette rencontre entre tout et son contraire, elle s'imprègne de cet instant immense avant de replonger le nez dans ses dossiers.

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.