Posts Tagged ‘français’

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Le Palier

12 janvier 2011

Belou a des yeux noirs profonds, capable de lancer des feux d’artifices de joie comme de se transformer en un puits sans fond. Elle est comme son père parfois, indéchiffrable, attentive, observatrice. 

Ta fille est assise en tailleurs par terre, dans l’entrée. Elle a une main à plat sur ses genoux, et boulotte de l’autre un bâtonnet de carotte. Elle regarde gravement le spectacle en face d’elle : banni sur le palier, « l’étranger-Jacques » sirote un café l’air très amusé par ce qu’il lui arrive. Ses pieds sont plantés sur le tapis rouge typique des immeubles haussmaniens et ne bougent pas, il se tient à la consigne que tu lui as donné et attend que tu sortes de ta douche. 

Tu n’as eu pas le temps de réfléchir. Ton hésitation a duré une seconde, entre faire entrer cet étranger qui te connait, avec qui apparemment tu as passé une partie de ta soirée d’hier, ou lui claquer la porte au nez ne serait-ce que le temps de passer une tenue plus présentable. Non que ton pyjama en toile bleu ne soit indécent, mais il n’en reste pas moins ce qu’il est. Tu te forces à réfléchir, à passer outre la douleur qui bat tes tempes et te fait gémir doucement alors l’eau trop froide s’abat sur toi. Tu ne boiras plus jamais, plus autant, c’est promis.

Avant de monter, tu as donc brandi un doigt vers Jacques :

– Restez là, ne bougez pas.

Et à Belou: 

– Reste-là, ne lui parle pas.

Et tu as foncé dans ta chambre ramasser un jean par terre, puis dans la salle de bain alors que Belou rétorquait en zozottant sciemment :

– Ze lui parle pas mais ze peut lui faire un café.

La cafetière, c’est le cadeau de Noël de Damien. Il a la même chez lui et Belou sait s’en servir. C’est une cafetière à dosettes qui fait un très bon café, qui pollue, et qui t’agace déjà car elle te vient de Damien, Belou y tient et tu es désormais obligé d’avoir un objet de lui dans ta cuisine. C’est une invasion, une intrusion, tu espères bien la casser rapidement même si cela va à l’encontre de tes convictions écologiques, aussi, que de te débarrasser d’un objet en état de marche. Cette cafetière est un paradoxe qui te met de mauvaise humeur.

Ils sont donc là, en bas, Belou et Jacques, respectant ta consigne à la lettre et attendant que tu reviennes délivrer l’image silencieuse et immobile qu’ils sont devenus.

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Le Téléphone

8 janvier 2011

Un coup bref à l’interphone suivi d’une cavalcade dans les escaliers… Belou est de retour! Ton troisième café à la main, tu ouvres la porte et une tornade se jette sur toi. La valisette rose à roulette reste en plan sur le palier tandis que deux bras aimants entourent le haut de tes jambes et que Belou pose sa tête sur ton ventre… Ta fille est une géante, malgré son année d’avance elle est l’une des plus grande de sa classe de CP. Elle peut déjà porter du huit ans sans que cela ne choque, et des adultes bien intentionnés la trouvent parfois « bien en retard pour son âge » lorsqu’ils l’entendent hésiter sur les mots qu’elle lit dans la rue sur les panneaux publicitaires. (Tu ne réponds plus. Tu les toises de ta propre hauteur jusqu’à ce qu’ils passent leur chemin.)

Belou est là, avec une heure d’avance, tu es encore en pyjama et ton corps entier se sent puni de tes excès de la veille, dont tu n’as d’ailleurs qu’un souvenir confus…  Tu sais qu’Olivia t’en fera un récit amusé tout à l’heure, lorsque tu iras récupérer ton téléphone portable oublié chez elle. 

En attendant tu dévores ta fille des yeux…

Belou ramasse sa valise et s’attelle à ranger ses affaires. Elle n’aime pas être en transit, entre chez toi et chez Damien, même si son chez elle est plus ici que là-bas. Elle trie, met au sale, remet jouets et livres à leurs places. De la cuisine, tu l’entends déplacer des objets et vider très discrètement une partie de sa valise. Quelques trésors rapportés de chez son père, sans doute. 

Parfois, Belou n’aime pas partager avec toi. Ce qu’elle y a fait, les vêtements et cadeaux qu’on a pu lui offrir. Elle ne te cache jamais rien d’important en terme « de vie ou de mort », mais tu sens que ces secrets ont une place dans son mode de fonctionnement. 

Damien et toi avez les vôtres, de secrets, votre histoire est pour sa plus grande part tue, Belou n’en sait pas grand chose… Un jour, Papa et Maman s’aimaient très fort, ils vivaient ensemble. Et tu es arrivée. Mais, pendant le voyage qui t’a amenée jusqu’à nous, certaines choses sont eu lieu, rien de grave, rien dont tu n’es responsable, mais Maman et Papa n’ont pas pu ni voulu continuer à vivre ensemble. Alors tu as deux chez toi, mais une routine, deux parents séparés, mais uni par l’amour que nous avons pour toi. Tu es notre trésor, notre cadeau, nous sommes heureux de ton existence et nous t’aimons. 

Ces mots ont bercé Belou depuis sa naissance. Pour l’instant ils semblent lui suffire. Tu sais que, le jour où elle posera des questions plus précises, il te faudra replonger dans ce passé que tu essaie pourtant d’oublier. Tu connais le poids des silences et le pouvoir libérateur des mots. Des mots qui peuvent enfermer, aussi, si on ne les dit qu’à moitié, si on les ments, si on ne joue pas le jeu.

– Tu as faim? demandes-tu d’une voix gaie.

L’idée même d’un repas te soulève le coeur, à part du café dont tu te passerais bien de l’odeur, ton estomac n’acceptera rien.

– Non, pas tout de suite Maman, avec la nouvelle année on a petit-déjeuner tard.

Ouf.

Soulagée, tu tournes le dos au frigidaire. Tout à coup, la sonnerie de l’appartement résonne. Sans doute Olivia qui te rapporte ton portable. Tu vas lentement pour ouvrir la porte sans prendre la peine de regarder par l’oeil de boeuf.

Et là…

– Bonjour Isabelle.

C’est un homme blond cendré, aux yeux noisettes. Il est moulé d’un jean très seyant et d’un pull col roulé vert foncé, le tout recouvert partiellement d’un manteau 3/4 style capitaine de bateau. Ces informations parviennent facilement jusqu’à ton cerveau. Mais pour le reste… rien. Il connait ton prénom tandis que tu ignores le sien. Tu réalises soudain que tu es encore dans ton pyjama en coton bleu, que tu as les yeux écarquillés et que cet étranger a l’air de te connaître. Une petite main attrape ta jambe alors que Belou jette un regard spéculateur sur votre visiteur.

– Bonjour Monsieur, dit-elle poliment.

– Bonjour Belou, répond-t-il très sérieusement.

Ses yeux rieurs te dévisagent de façon dérangeante… 

– Tiens, je t’ai ramené ton portable. Tu l’avais laissé dans ma voiture. 

Tu ne comprends pas. Tu n’as pas quitté le domicile d’Olivia hier, n’est-ce pas? 

N’est-ce pas??

– Maman, tu ne laisses pas entrer le Monsieur qui te rapporte ton téléphone? demande Belou.

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Le Noël de Belou 2

2 janvier 2011

Ton réveil sonne. 

Trop tôt. 

Ce matin, premier jour de l’année, tu ne te cognes pas en te levant. Tu n’en a pas la force, mettre ton corps à l’horizontale est impossible, tu roules lourdement jusqu’au bord du lit et tu glisses à terre encore enveloppée dans ta couette. La tête en bataille, les cheveux blonds rebiquant dans tous les sens et les yeux difficiles, tu te recroquevilles en oeuf en poussant un gémissement. 

Déjà le matin, déjà une nouvelle année, déjà Belou qui va revenir de son réveillon passé avec son père et une inconnue. Une « elle » dont tu n’as que le prénom : Nadège. Sans doute une grande et fine belle-gueule bien manucurée et habillée en beige. Nadège, ça rime avec neige et manège. Tu la déteste déjà cordialement.

Il t’avait bien proposé, la semaine dernière, de garder Belou avec toi… Tu as refusé sèchement, par fierté, par idiotie. 

Le jour de Noël, ils sont arrivés tous les trois à l’heure pile: Mamilou, Papilou et Damien. Belou était restée calme, les yeux brillants d’anticipation. Savourant chaque moment de l’attente, de savoir qu’elle allait passer quelques heures sans avoir à choisir entre l’un de ses parents. L’amoncellement de paquets était alléchant, mais son vrai cadeau de Noël c’était cela.

Mamilou et Papilou connaissent bien votre royaume. Ils t’ont aidé à y emménager alors que tu étais enceinte de Belou. Avec beaucoup de tendresse et de tristesse, ils ont monté tes cartons et ajouté quelques meubles chinés à ton mobilier IKEA. Sans une question, sans un commentaire sur leur fils ou toi ou vous. Mamilou et Papilou ont respecté le silence de votre histoire. Sans prendre parti, ils ont néanmoins choisi – si tu le voulais bien  – de rester dans ta vie et dans celle alors à venir de Belou. 

Mamilou est une belle italienne aux yeux et aux cheveux autrefois noirs qui s’appelle Anna. Papilou est encore follement amoureux d’elle et l’appelle depuis toujours « Bellana », pour « Bella Anna ». Lorsque Belou est née et que tu l’as appelée Annabelle, ils en ont eu les larmes aux yeux. Ils attendaient depuis douze heure dans le café d’en face. Douze heure à crier au téléphone toutes les trentes minutes sur leur fils en réunion d’affaire, puis en déjeuner-réunion-brief-et-bilan d’affaire,  puis en match de squash d’affaire, puis en dîner d’affaire, toute une journée à s’égosiller avec honte sur leur fils qui ne venait pas, qui avait autre chose à faire. Douze heures que tu as passées seule, la peur et la haine au ventre, hurlant toi aussi sur Damien, lançant ta voix se cogner avec bruit dans les couloirs en pleurant et en t’agitant contre les sages-femmes qui voulaient que tu te taises: vous faites peur aux autres futures mamans mademoiselle. Si vous continuez on vous mets sous anesthésie.

Le 25 il bien était là. Le visage fermé, les doigts agaçant son téléphone, regardant une nouvelle fois ton intérieur avec attention, les photos et tableaux aux murs, l’agencement blanc des murs et bibliothèques, la chambre de Belou avec fenêtre sur salon, la cuisine et la mezzanine. Ton père lui a mis un verre dans les mains puis est retourné aider ta mère avec la dinde, tandis que Mamilou et Papilou farfouillaient avec aisance dans tes placards, sortant assiettes, plats, verres (ceux-là ou les flûtes en cristal?!).

Finalement une Belou presque timide l’a accaparé pour un grand tour officiel de son chez-elle-chez-maman. Il s’est laissé guider en silence, son regard s’est détendu, tu l’as même entendu rire, vos regards ont accepté de se croiser voire de se sourire et la journée s’est déroulée de façon sereine. Vous étiez tous deux aux côtés de votre enfant, attentifs à ce qu’elle passe une bonne journée, à ce qu’elle ne se fatigue pas trop alors qu’elle sortait à peine de l’hôpital. Attentifs, aussi, à ce qu’elle comprenne que cette journée était exceptionnelle. Qu’il n’y en aurait pas d’autres. 

Après le déjeuner, le café dessert pendant lequel Belou a déballé ses cadeaux et vous les vôtres, après la ballade digestive (un tour du pâté de maison) puis le thé et chocolat chaud, il est venu t’aider à vider le lave-vaisselle. Te tendant les objets de ton quotidien pour que tu les ranges. 

– Si tu veux, je peux te ramener Belou le 31 au soir, a-t-il suggéré d’une voix neutre.

Surprise, tu t’es arrêtée sur la pointe des pieds, une pile d’assiettes en vertige au-dessus de ta tête, le regard interrogateur. 

Il s’est mordu la lèvre avant de poursuivre.

– Je peux la garder bien sûr, mais… j’aurai de la compagnie. 

Silence. Tu as enfin stabilisé les assiettes dans le placard dont tu as fermé doucement la porte. Quoique Belou n’ai jamais vue de femme, il y avait des signes… (Tu sais, c’est drôle, Papa il a deux brosses à dents ET du rouge à lèvre! ).

– Elle s’appelle Nadège, poursuivit-il en ouvrant les mains dans un geste d’apaisement insupportable. 

Bien sûr qu’il a le droit d’avoir une Nadège! Bien sûr que tu t’en fous!

– Non ça ira, as-tu lancé sèchement. 

Il a hoché de la tête. Deux heures plus tard, une Belou sautillante repartait avec son père, te laissant dans un appartement vide et amers, face à une semaine de travail intense à l’agence puis une cuite magistrale chez ta voisine Olivia hier soir, enfin, ce matin avant de t’endormir…  

Toujours en oeuf sur le sol, enroulée dans ta couette, les mains sur la tête,  tu essayes d’ignorer le réveil qui sonne à nouveau. Dans trois heures, Belou sera de retour de sa semaine chez son père, et de son réveillon avec Nadège et lui. Il serait bien que tu aie ingurgité quelques kilos de paracétamol et pris une douche d’ici-là.

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Le Noël de Belou 1

25 décembre 2010
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La messe de minuit était belle hier, Belou s'est tenue comme un image, une Belou emmitouflée et surveillée de près, mais tu étais distraite, tu n'as pas vraiment regardé ni écouté. Vous pratiquez rarement et Belou n'est pas la première à vous traîner à l'église. Hier tu étais ailleurs, tu étais déjà à aujourd'hui, à maintenant.

Belou n'est sortie que jeudi 23 de l'hôpital, les médecins ayant préféré la garder 24h de plus. Vous avez à peine eu le temps de faire quelques courses, de humer les odeurs de chocolat chaud et de noisettes grillées en flânant sous la neige devant les vitrines des magasins. Tu couvres tant Belou d'écharpes et de gants et de chaussettes et d'après-ski qu'elle se plaint que la fièvre va la reprendre… Maman, j'ai trop chaud…

Fatiguée par sa convalescence et la messe de la veille, elle s'est levée tard ce matin, ta petite princesse aux pieds nus, encore à moitié endormie mais voulant absolument vérifier que la magie avait fonctionné, qu'il y avait une pile de cadeaux sous ses souliers. Elle les avait entourés de panneaux attentionnés mentionnant les noms de ses invités. Des petits papiers pliés sur lesquels elle avait recopié avec application tes modèles d'écriture, afin que les adultes qu'elle aime ne soient pas oublié par "le petit-Jésus-qui-envoie-le-Père-Noël-dans-la-cheminée-parce-qu'il-ne-peut-pas-être-partout" (et en plus, rajoute Belou avec une implacable logique, c'est un bébé maman, il ne peut pas porter de cadeaux ni conduire un traîneau…)

Une grande conspiration d'amour s'est organisée autour de ce Noël "ordinaire" si extraordinaire… Mamilou et Papilou ont un double de tes clés. Un lien particulier te lie à eux depuis la naissance de Belou, ils sont présents dans sa vie et la tienne et tu oublies parfois qu'ils sont les parents de Damien.  

Avec Damien, ils ont laissé leurs sacs remplis de merveille en catimini dans ta cave sans avoir à te déranger. Tu avais rendez-vous avec ton père et ta mère tôt ce matin. Ensemble, vous avez monté les cadeaux de la cave en y ajoutant ceux qu'ils avaient entassés dans leur coffre.

Lorsque Belou se lève, un amoncellement de boîtes et de paquets enchevêtré de bolduc s'étend derrière ses souliers. Ses souhaits ont été respectés, les petits panneaux sont également accompagnés de cadeau. Emerveillée, elle s'assoie et boit des yeux ce spectacle, respectant ta consigne de ne rien toucher. Tu as été claires, tes mots sont irrévocables, elle n'a le droit de rien toucher tant que tout le monde n'est pas là… et tant qu'on n'est pas sortis de table, as-tu ajouté d'un ton tranchant. Tu sais qu'il s'agit là de ta vengeance, elle est inutile et basse et petite, mais c'est ainsi, tu en veux à ta fille de t'obliger à partager Noël avec son père, tu comprends son désir mais tu en es remplie de frustration et de colère et de craintes. Tu te fais figure de soldat dans une tranchée qui irait trinquer avec un ennemi le temps de la trêve des confiseurs.

Belou reste un moment devant la crèche, le sapin et les cadeaux tandis que tes parents s'affairent à préparer le repas de Noël sur un fond musical de Sinatra. Ta mère lui offre enfin un bol de chocolat chaud et une tranche de brioche. Ta fille se huche sur un tabouret sans quitter les cadeaux qu'elle contemple avec un plaisir simple rempli d'anticipation. Amusée, tranches des carottes et des concombres en brins à tremper dans des sauces. Tu t'imprègnes de la vue de ta fille qui grignote en spéculant, et tu t'obliges à de grandes respirations… les minutes passent, vos invités seront bientôt là. Vous allez entourer Belou et lui offrir le seul présent auquel elle tenait absolument. Elle va ouvrir ses cadeaux en une seule fois avec sa maman d'un côté et son papa de l'autre.

En attendant, ta gorge se serre et l'odeur de la dinde qui commence à cuire dans le four te monte à la tête et vrille ton estomac. Il n'est que 10h du matin, mais tu prendrais bien un verre de vin… 

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Le caprice de Belou

22 décembre 2010

Elle est assise sur son lit, son petit-déjeuner encore devant elle, ses cheveux blonds épars sur sa chemise de nuit rose pâle, les poings serrés sur ses draps et la bouche réduite à un mince filet mécontent. Son visage est encore creusé par la semaine qui vient de s'écouler, ses grands yeux noirs sont encore vilainement cernés. Sa peau est pâle malgré la rougeur qui vient de l'envahir soudainement.

Elle a l'air si fragile et si féroce à la fois. 

Aujourd'hui c'est son dernier jour à l'hôpital et Belou fait un caprice. Elle s'y accroche mordicus, elle te fait front sans mot dire, butée, les yeux fixes remplis d'orage et tu es un peu déconcertée d'être ainsi devant un miroir obstiné de toi. Tu es surprise et fière aussi, d'avoir transmis cette force d'immuabilité à ta fille malgré les tourbillons ingérables que cela entraîne parfois. Malgré les batailles qui s'annoncent et dont tu te sens fatiguée d'avance.

Tu vas et viens, tu cajoles, tu changes de sujet, tu te fâches et tu lèves la voix. Mais enfin, ce n'est pas elle qui commande bon sang de bon soir! Pour qui tu te prends, le chef c'est moi!

Elle ne te répond plus. Elle attend. Des scènes de ton enfance te reviennent, tu te vois ainsi décidée et crispée : si on essaie de la bouger, Belou restera les muscles figés sur cette position en L dans son lit. Elle ne mangera pas, ne parlera pas, t'ignorera jusqu'à ce son but soit atteint. Pour avoir vécu des scènes de colères furieuses où Belou tapait des pieds en hurlant, tu devines dans son attitude irrévocable la force de son souhait. Ce que tu prends pour un caprice lui est assez important pour le reste s'efface, il n'y a plus que cela, ce désir, cette demande, cette exigence.

Cette année, Belou veut passer Noël avec Papa, Mamilou et Papilou, et avec Maman, Grand-Mère et Grand-Père. Ensemble. A la maison. Chez vous, chez toi.

Tu as un frère et une soeur, son père a lui une soeur, il existe une ribambelle de cousins mais Belou ne les réclame pas. Elle a ainsi limité sa requête, elle a essayé d'être raisonnable dans sa demande de rançon.

Car tu es, face à elle, complètement prise en otage. 

Lui céder, mais comment? Comment garder la face, l'autorité parentale alors que tu lui a apposé avec violence un Non définitif. Un Non immédiat, sec comme une claque en réponse à la gifle que tu as reçu en l'entendant ainsi réclamer un Noël "normal".

Continuer à refuser, c'est risquer sa convalescence, c'est risquer une fièvre, un affaiblissement, une rechute. Il y a une semaine tu craignais la perdre, et ce matin tu sais que tu as perdu une partie d'elle, la bataille et la guerre, tu te sais vaincue. 

Tu soupires. 

Je t'aime, tu sais. 

Elle sait.

Tu prends ton téléphone et tu appelles Damien la mort dans l'âme. Tu n'as pas envie, tu n'as pas envie qu'il revienne chez toi, qu'il mette ses pieds sous ta table et qu'il trinque. Jusqu'à la semaine dernière, ton intérieur était vierge de lui et c'était bien. Jusqu'à la semaine dernière, vous étiez parvenu à cloisonner égoïstement votre co-parentalité au maximum, communiquant par mails, téléphone, et quelques cafés de temps à autre avec un ordre du jour et un compte-rendu quasi-professionnel. 

Et Belou? Belou elle, a goûté à autre chose ces derniers jours. Elle a vu ses parents dans une même pièce, à ses côtés. Deux adultes qui ne se regardent pas, qui ne se parlent pas ou peu, deux grands adolescents qui n'ont pas fait le travail sur leur relation passée, qui restent sur des blessures qui ne cicatrisent pas, sur une histoire qu'ils auraient souhaitée autre et dont ils sont ressortis amers et déçus. Mais deux adultes surtout sans qui elle ne serait pas, qui l'aiment à la folie et qui l'élèvent et l'éduquent avec les meilleures intentions et tout leur amour. 

Sa demande est aussi sincère qu'elle est simple. Elle demande une trêve, le temps d'une journée.  

Damien répond à la première sonnerie. Tu lui passes sa fille qui enfin se détend et sourit.

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La petite Belou est malade 2

16 décembre 2010

« Il » qui n’est jamais monté chez toi est dans l’ascenseur. 

D’habitude il fait le code, sonne à l’interphone et attend que Belou descende. Aujourd’hui « il » s’arrête au 6ème, terminus de l’ascenseur et gravit rapidement 4 à 4 les marches menants jusqu’à chez toi. Tu as laissé la porte ouverte, votre médecin est au chevet de Belou et converse au téléphone, et tu es debout au milieu de la grande pièce lumineuse qui vous sert d’entrée, de salon, de cuisine et de salle à manger. C’est une grande pièce en mezzanine au bois laqué de blanc, aux grandes fenêtres donnant sur Paris et au plafond arrondi. La chambre de Belou est à droite, sous l’étage, et a une vraie fenêtre vitrée ornée d’un rideau qui donne sur « la salle à manger » pour avoir de la lumière. Un escalier étroit mène au-dessus, sur la mezzanine, où ta chambre et la salle de bain sont séparées par un large palier ouvert qui te sert de bureau.

– Bonjour Damien.

Vous vous êtes revus, de temps en temps. Souvent au début, quand votre présence était nécessaire dans votre « passation de Belou », puis de moins en moins : puis le moins possible. Il a toujours cette mèche foncée qui tombe sur son front dans un début de boucle, ses yeux noirs profonds, ce visage carré et déterminé, quoique avec des débuts de rides, et des mains larges mais au doigts fins. Des doigts de pianiste. Sa peau blanche contraste avec son manteau trois-quart en feutre sombre.

Il s’arrête sur le pas de la porte quelques secondes et imprime tout dans ses yeux. Ton angle cuisine fonctionnel et moderne teinté de bordeaux, le bar qui scinde les espaces. La petite table rectangulaire blanche sur laquelle traîne ton ordinateur. Le coin salon un peu en angle virant au vert de chine, au beige et au kaki, les grandes bibliothèques et placards blancs qui vont jusqu’aux plafond. Chaque détail de ton espace est offert à son regard. 

Instinctivement, tu recules d’un pas. Tu as choisi cet appartement improbable, réunion de diverses chambres de bonnes, alors que tu étais encore enceinte de Belou. Cet espace a été ton refuge, tu y a pleuré des larmes amères, tu l’as quitté en te tenant le ventre la nuit où Belou est née, tu y est revenue avec ton bébé, ta petite. Tu t’y es reconstruite, Tu y es devenue une autre, une mère seule, une femme indépendante et heureuse malgré tes blessures. 

Qu’il soit là, c’est comme s’il pouvait accéder aux moindre parcelles d’intimité que recèle ton âme. A chaque chose personnelle que tu as mis dans l’agencement et la décoration de ce nid pour Belou et toi. 

C’est violent et brutal mais ce n’est pas l’essentiel, tu n’as pas le temps de penser à toi ni au passé. L’important ce soir, c’est cette petite fille chiffonnée de transpiration sur son lit, tellement moite que ses cheveux ont l’air noir, à la respiration sifflante et rauque et qui a à peine la force de s’agiter dans son inconscience fiévreuse.

D’un signe, tu lui indiques qu’il peut entrer et aller jusqu’à la chambre de sa fille. Belou devine plus qu’elle ne comprend sa présence et s’agrippe à lui. Son autre main se tend vers toi, sa main gracile et tremblante de fièvre que tu prends sans réfléchir. Pour la première fois depuis sa naissance, Belou a son père et sa mère ensemble à ses côtés.

L’interphone sonne mais Belou ne vous lâche pas. Le docteur va doucement et ouvre aux ambulancier tandis que Damien et toi vous regardez au-dessus de votre enfant. Votre échange silencieux est court et fugitif. Ton appartement est soudainement envahi par des inconnus qui s’affairent autour de Belou. Tu es éjectée de son chevet, son lit est vide tout à coup et Belou est dans les escaliers, sur un brancard et rattachée à une perfusion. Votre homéopathe généraliste prend les choses en main.

– Je vais avec eux dans l’ambulance, déclare-t-elle. Vous n’avez qu’à suivre en voiture. 

Cela n’a pas l’air très protocolaire, mais face à son regard d’acier les ambulanciers s’inclinent. 

– Ce n’est la faute de personne, dit-elle avant de disparaître. Elle vous enveloppe de loin avec bienveillance. 

– Ne cherchez pas qui a fait quoi où quand elle a commencé à être malade. Ces trucs là sont insidieux. Ce qui compte, c’est qu’elle aille mieux, et pour ça elle a besoin de vous deux. 

Ces trucs là. Tu ne sais même pas de quoi il s’agit exactement. Angine de poitrine? Pneumonie? Les mots tournent dans ta tête alors que tu enfiles machinalement un manteau. Tu prends ton sac et, agitée de tremblement, tu parviens enfin à fermer à clé.

– Je suis garé sur l’arrêt de bus, je t’emmène.

Damien saisi le bras de ton manteau et te guide délicatement dans la bonne direction. 

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La petite Belou est malade – 1

15 décembre 2010

La semaine dernière a été difficile… La neige, le froid… Tu avais fait ton possible pour que Belou soit bien couverte de la tête aux pieds et qu’elle soit au chaud et au sec. Le plan hiver était fermement en place, oranges et clémentines quotidiennes, cuillères de miel le matin, plus ces petites granules hebdomadaires « pour renforcer les défenses immunitaires » prescrites par la généraliste homéopathe, que vous prenez religieusement par habitude. Toi, tu crois que le corps peut bénéficier de coups de pouce subtil, et cela n’empêche pas ce même docteur de te prescrire des antibiotiques lorsque c’est nécessaire.

Dans le sac que Belou a emmené chez son père pour son un weekend sur deux, tu avais tout prévu, cagoules en doubles, chaussettes en angora, polaire ET pull en cachemire. Le froid mordant s’était mis à piquer mais c’était un froid sec qui te faisait moins peur que l’humidité qui parfois s’engouffre en nous en des frissons interminables.

Lorsqu’ « il » te l’a rendue, il a poussé l’inquiétude jusqu’à t’appeler. D’ordinaire votre routine est bien établie. « Il » passe prendre Belou à la sortie de l’étude à 18h vendredi soir et te la re-dépose en bas de l’immeuble dimanche également à 18h. 

« Il » ne monte jamais. 

Belou s’engouffre dans la porte cochère et s’élance dans les escaliers en bois tapissés de velour vert qu’elle monte en cavalcade en s’agrippant à la rampe. Quoique vous habitiez au dernier étage, elle n’a  que très rarement la patience d’attendre l’ascenseur. Elle franchi la porte, t’enveloppe fougueusement de ses bras puis va pour prévenir son père. Les beaux jours, elle ouvre la fenêtre et agite vigoureusement son bras droit vers le sol dans un dernier adieu. En hiver, elle se contente de faire clignoter la lumière trois fois. Tels sont ses rituels personnels partagés avec son père, des codes au sein desquels tu es inexistante mais que tu acceptes pour son équilibre et sa construction personnelle. Parce que le déchirement que représente son père ne doit pas lui être transmis, parce qu’elle n’est pas responsable de votre séparation, parce qu’elle a le droit d’aimer cet homme sans qui elle ne serait pas. Cet homme que tu as aimé un jour du plus profond de toi et dont l’existence te fait mal encore, parfois. 

On ne se remet jamais tout à fait d’avoir été abandonné.

La règle entre vous est que tout passe par mail, sauf urgence. Cela fonctionne bien. Vous ne vous croisez jamais sauf pour les éventuels spectacles de fin d’année, vos relations sont virtuelles et inaudibles.

Pourtant, dimanche, « il » t’a appelée. Belou était dans les escaliers qu’elle montait lentement, tu l’attendais en haut du palier lorsque sa voix a résonné dans son portable. 

« Isabelle, je voulais te dire… Je la trouve fatiguée, un peu fébrile. Nous ne sommes quasiment pas sortis ce weekend mais je pense qu’il faudrait surveiller. »

…Tu ne sais jamais exactement si tu es touchée ou agacée qu’il soit un bon père.

En effet, la petite fille qui t’enlace de ses bras a l’oeil brillant, le pas ralenti. Elle se plaint d’avoir mal à la tête, de ne pas avoir faim. Tu parviens à lui faire manger quelques cuillères de soupe avant de la mettre au lit. Le thermomètre indique 37,8, tu es modérément inquiète. 

Le lendemain, ta journée est chargée et tu laisses Belou à l’école. Tu la retrouve le soir à 38,2°C. Elle est pale et rouge à la fois, elle ne tousse pas mais semble avoir du mal à respirer. Tu t’arranges avec la voisine pour qu’elle garde la petite et tu prends rendez-vous chez le médecin pour 17h30. Avant ce n’était déjà plus possible, son cabinet est débordé. Avant ce n’étais pas possible, tu es également débordée. 

Tu prends de quoi travailler de chez toi et tu pars tôt. Chez le médecin, la généraliste homéopathe a l’air inquiète quoiqu’elle se veuille rassurante. Elle prescrit directement de la pénicilline et te dit qu’elle passera voir la petite demain soir. 

« Surtout ne vous déplacez pas, je viendrai. »

24h après, lorsque la généraliste sonne chez vous, elle trouve une maman désemparée et une Belou brûlante enveloppée de serviettes humides dont la fraîcheur alliée aux antibiotiques et anti-inflammatoires ne suffit pas à faire baisser la fièvre. 

Belou se tourne et se retourne dans ses draps en sueurs, s’assure que tu es là et réclame son père entre deux respirations sifflantes. 

La généraliste te regarde. Elle est proche de la retraite, son visage fin et ridé esquisse un sourire. Avec discrétion, elle hoche de la tête. 

« Il vaudrait mieux l’appeler avant que l’ambulance n’arrive. Je vais la faire transférer à Trousseau. »

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La petite Belou

12 décembre 2010

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Tu es assise sur le rebords de ton lit. Tes yeux gris peinent à s’ouvrir, tes bras restent en poing sur le matelas dans un geste avorté pour te lever. Pieds à plat au sol, tes cheveux blonds cendrés et courts en bataille, tes lèvres entrouvertes sur le silence. Tu restes sans bouger. 

Tu regardes par la fenêtre. Le matin hivernal inonde ta chambre d’une lumière blanche et crue annonçant un froid coupant, encore. 

Encore un matin, encore un hiver. 

Hier et avant-hier tu t’es levée sans réfléchir, à peine consciente, tu t’es cognée la tête contre la pente du plafond en lâchant une bordée de juron, tous les matins tu oublies que tu vis sous les toits et tu entretiens ta bosse permanente en haut du front, juste à la naissance des cheveux. Tu marches lentement jusqu’à la chambre de la petite Belou et tu te penches sur son sommeil, émerveillée par son existence qui perdure. Tu ne croyais pas que c’était possible, cette vie en toi, cet être qui t’enlace quotidiennement d’un amour inconditionnel et absolu et qui te pousses vers le meilleur de toi-même. Tu restes quelques instants à la regarder, à respirer son odeur d’enfant et à imaginer ses rêves… Tu t’éloignes enfin en te grattant machinalement le cou – un geste qui te viens du sevrage de la cigarette – et tu lances la machine à café et le chocolat chaud de Belou avant de laisser l’eau de la douche glisser sur ton corps et le réveiller avec douceur. Tu commences brûlant et tu baisses jusqu’à obtenir une eau froide qui te pousse à sortir. 

Ta douche ne dure jamais plus de cinq minutes. C’est efficace et c’est écologique. 

Ensuite la routine s’enroule autour de Belou et toi. Une fois habillée tu réveilles la petite avec un câlin et un bisou dans le cou, tu lui tends ses vêtements qu’elle enfile en « grelottant » sous la couverture. Vous vous asseyez face à face et trempez vos tartines dans vos tasses. Elle gazouille sur la journée à venir, tu l’écoutes, tu la regardes. Vous vous brossez les dents côte à côte, tu tresses ses cheveux en une natte dans le dos et elle vérifie que ton maquillage n’a pas débordé. Une fois en bas de l’immeuble, couvertes, gantées, écharpées, casquées, tu roules avec précaution jusqu’à l’école primaire où elle va en CP. Elle descend, te rend son casque et s’élance dans la cour de récréation après avoir agité la main énergiquement une dernière fois en ta direction. Ses yeux noirs rieurs se détournent vers une copine qui approche et Belou s’envole loin de toi.

Parfois cela te fait mal, de voir à quel point elle ressemble à son père. Malgré sa blondeur, Belou a les traits un peu carrés, et surtout des expressions qui te sont étrangères et qui te ramènent à « lui ». 

Tu es graphistes dans une petite agence de com touche à tout et comme  tu ne peux pas toujours emmener du travail chez toi, tes horaires sont parfois difficiles.

Le soir c’est une voisine qui récupère la petite. Belou fait ses devoirs sous son regard vigilant, joue, regarde un peu la télé. En général tu t’arranges pour arriver  pour le dîner au moins trois fois par semaines. Le reste du temps, la voisine prépare des restes ou un plat congelé et s’occupe de la routine de Belou jusqu’à ton retour.

Les soirs où tu arrives après son sommeil, tu restes quand même à ses côtés et tu la regardes en lui tenant légèrement la main, le coeur triste de ne pas avoir été là, de ne pas avoir entendu les détails de sa journée, les potins de sa classes, les choses qu’elle a apprises aujourd’hui. Le CP, c’est l’année où l’on apprend à lire et tu suis avec joie ses progrès. 

Aujourd’hui c’est « un weekend sur deux ». Belou n’est pas là. « Il » est passé la prendre directement à la sortie de l’école, tout était prévu, Belou était partie toute guillerette avec son sac. Elle allait vivre des aventures extraordinaires avec son papa et revenir remplie d’histoires dimanche. Des histoires censurées car Belou et son papa ont leur monde à eux, leurs liens que tu respectes à défaut de les partager. Tout à coup Belou s’interrompra  au milieu d’une phrase, le corps penché en avant tant elle est investie dans ce qu’elle vocalise. Tout à coup, Belou te regardera avec gravité pour te dire « Mais tu sais maman, je t’aime ». Ce ne seront pas des mots s’excusant pour aimer aussi son père mais une simple affirmation tranquille.

Tu t’es réveillée ce matin en ayant oublié qu’aujourd’hui était un weekend sur deux. Malgré la fatigue et l’envie de rester la tête sous l’oreiller, tu avais amorcé une tentative pour te lever, un rire aux lèvres et des jeux à proposer… avant que la mémoire ne te revienne… 

Belou n’est pas là, tu restes ainsi ni couchée ni levée, regardant par la fenêtre sans voir, frappée une fois encore par son absence qui se répétera régulièrement tant que Belou sera chez toi, qui se répétera de façon hachée et supportable tant qu’ « il » voudra bien te la laisser sans réclamer une garde partagée équilibrée. 

Il sait. 

Il te la laissera et se contentera, lui, de ces week-end fugitif, des déjeuners du mercredi et la moitié des vacances. C’est ainsi qu’il essaie de se faire pardonner d’avoir bifurqué de route avant sa naissance, c’est ainsi qu’il s’assure que tu as, près de toi, un être aimant qui prends soin de toi.

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Blanc

29 novembre 2010
Blanc

Mes souvenirs de toi sont en noir et blanc. Tu es assise dans l'encadrement d'une porte-fenêtre, les pieds joints contre tes fesses et les bras encadrant tes genoux sur laquelle tu as posé ta tête. Le dos calé contre le bois banc tu restes ainsi, patiente, tandis que ta mère et tes soeurs sortent, déplient, époussettent ta robe et ton voile immaculés.

Tu es bronzée de deux mois dans les Landes, tes cheveux sombres sont noués à la diable dans ton dos et tes yeux (verts) rient de toute cette agitation. Tu ne bouges pas, tu les laisses faire. Tu sais que ce n'est pas ton jour mais le leur. 

Toi, ton bonheur est ailleurs, dans un regard noisette dans lequel se sont perdues des paillettes dorées. Vous n'aviez pas besoin de ces symboles, vos règles étaient clairement établies, c'est fou ce que vous pouviez déjà vous parler à l'époque. Nous regardions nos couples silencieux puis reportions nos yeux sur vous sans comprendre l'origine de ce flux de mots. Nous savions qu'à la fin du jour vous partageriez chaque détail insignifiant du temps passé hors de la présence de l'autre, et nous trouvions cela étrange, infantile, et même un peu ridicule (nous n'avions rien compris).

Cela te rendait un peu nerveuse, tout ce blanc. Un blanc qui ne voulait rien dire, tu cohabitais avec celui qui allait t'attendre devant la mairie puis l'église depuis deux ans, tu aurais préféré de la couleur, quelque chose de vif et de joyeux et d'intâchable, de la musique basque dans l'église et une réception sous un chapiteau de cirque avec des clowns jongleur et des otaries cracheuses de feu. Tu aurais voulu que cette journée soit comme une valse aux abords langoureusement lents, qui aurait tournée de plus en plus vite en laissant les participants riants et joyeux et essoufflés à en tomber sur une banquette, siffler un verre de champagne et aborder la première jolie dame venue. 

Tu aurais aimé que les invités repartent avec des étincelles dans le coeur, un je-ne-sais-quoi-cadeau-bonux-saupoudré-d'une-pincé-de-fantasque-et-d'audace. 

Mais très vite, tu as lâché. Tu as donné cette journée à ta famille en sachant pertinemment que le reste de votre vie vous appartiendrait.

J'ai d'autres images de toi avec beaucoup de blanc et peu de noir, juste assez pour créer un contraste et faire ressortir la lumière sur tes traits, dans ton sourire et tes gestes. Toi debout au milieu de ta chambre, bras écartés alors que ta mère t'habille, toi le visage tendu vers la fenêtre, yeux fermés et face à ta soeur aînée qui te maquille. Toi dans les escaliers, qui descend avec précaution, toi riant devant la mule que ton futur époux a mis à ta disposition (ton père lui substituera une voiture de collection), toi sortant alors que la voiture roule encore pour arriver plus vite devant la mairie, et claquant presque la porte sur ta robe dont tu as roulé la traîne en boule sous ton bras le temps de courir.

De toutes ces images, de toute cette journée, je n'en garde qu'une. On n'y voit pas ton visage, on ne t'y reconnaîtrait pas – et ton mari non plus. On te devine, agenouillée à côté de ton aimé, blanc sur noir, lumière sur ombre. Je me souviens de vos visages courbés et recueillis. Et ce voile de dentelle partant de tes cheveux et dont on ne voit qu'une parcelle élégamment posée sur ton fauteuil par ta mère (encore). Cette photo prise par un autre est paisible, harmonieuse. Ce que vous nous aviez offert ce jour-là n'était que symbolique, vous nous offriez la possibilité de nous réjouir pour vous et de partager quelques rayons de votre bonheur. Vous étiez comme ce voile, présent et invisible, exposé à nos yeux tout en savourant vos secrets, vos détails, vos mots qui vous accompagnent encore aujourd'hui.

Ces souvenirs de toi…

Crédit photo : Tanguy de Montesson

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Process

25 novembre 2010

          Non non, tu ne comprends pas. Il faut que tu fasses fis de l’avertissement.

          De l’avertissement de quoi ?

          Regarde, tu entres dans le système, tu valides

          C’est ma DA ça ?

          Non, une EPA. D’abords tu as une EPA, et ensuite elle se transforme en IPA avant de devenir une IRPA.

          Et ma DA alors ?

          Ce n’est plus une DA, c’est une DP.

J’ai la tête qui tourne, tes mots font le tour de mon esprit sans trouver leur sens. Je suis assise à côté de toi, posée comme je peux sur la sortie du chauffage, entre tes cartons et dossiers empilés aléatoirement au fils tu temps. Je sirote un café en arrondissant mes yeux au possible, et en me disant que cette coupe de champagne avant le déjeuner n’était pas une bonne idée.

          Bon c’est de la connerie tout ça, tu t’en rends compte. Mais c’est le process, il faut le faire.

          Euh…

          Là, tu cliques, tu valides, ensuite tu approuves, et avant que ça parte dans le workflow tu imprimes. Après il faudra que tu rapproches, mais seulement une fois que Bucarest a traité le dossier.

Je ne comprends rien. Tout ça pour un bouquet de fleur. Ces process sont fous, quel sadique les a imaginé? Je n’ose imaginer le quotidien de valideurs-worklotteur-rapprocheurs. Je n’ose imaginer ton quotidien, à toi, ni les process que tu as peut-être ramenés chez toi. (Avant de tirer la chasse d’eau les enfants, pensez à remplir le bon formulaire).

Tu agites tes doigts avec efficacité, attrapant au passage des quartiers de clémentines dont tu aspires le jus avant d’avaler la chair.

          …que tu vérifies que la PO soit passé, avec les bon GL account et SP…  

Ta voix continue, accompagnée en duo par ton pianotement rapide sur le clavier. Ma tête dodeline, mes yeux tirent vers le bas… le champagne a été suivi d’un repas (une soupe de carotte, des brochettes d’agneau et un fondant au chocolat), la journée s’est étirée de quelques heures et ton chauffage m’enveloppe d’un cocon de bien-être engourdissant.

Je n’entends plus tes mots mais des sons incompréhensibles, des lettres, des initiales Kafkaïennes dans un système absurde grâce auquel je serais peut-être remboursée de ces satanées roses blanches. Un jour, d’ici quelques mois… Un système de dingue qui coute un fric démentiel soi-disant pour éviter d’en dépenser trop, de l’argent. C’est sur, toute seule, j’abandonnerai mes 60€ avancés à cette boîte qui fabrique des pilules de bonheur mais déprime ses employés (plan de rigueur, PSE, encore des lettres), probablement non sans m’être tapée la tête contre le mur à plusieurs reprise et envoyé mes fournitures de bureau à travers la pièce en hurlant.

          Mais, dit-moi, c’est pour toi tout ça ?

Tu t’es retournée brusquement et tu me fixes de tes yeux ronds et marrons. J’essaie de ne pas loucher sur ton nez qui brille un peu… Je reprends mes esprit, je bredouille :

          Bah oui, pour les roses, tu sais…

D’un geste vif, tu m’attrapes par le bras et tu me mets debout. Je suis dégrisée d’un coup, et me demande quelles initiales j’ai raté dans le process.

          Et tu as ton reçu là ?

Je le tends sans mot dire.

          Bon, bah pas besoin de NDF, il faut juste que tu ailles à la RH, qui verra avec la compta, tu seras remboursée à la fin du mois. Allez va, j’ai des ARC à gérer et je suis à la bourre sur les DMOS.

Un peu hébétée je marche jusqu’à la fin du couloir et je commande un ascenseur. Oui, ici les ascenseurs se commandent sur le palier en indiquant quel étage est souhaité. Une fois à l'intérieur, on reste coincé comme des rats, chaque cage étant justement dépourvue de bouton.  Mon premier jour ici, j'ai dû du ressortir du bâtiment pour compter les étages et satisfaire une curiosité à priori simple et naturelle. Nous sommes sur une île entourée d'une eau verte et mouvante, tout ici est étrange et inhabituel… Cette boîte va me rendre dingue. Dinguidingue ding dong… Mon ascenseur est arrivé.