Archive for the ‘écriture’ Category

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Les parents d’Alice

27 juillet 2011

Quand papa a rencontré maman, il a été séduit par sa longue natte brune et vertigineuse, et par ses yeux gris comme l’orage au sein duquel mer d’huile bretonne se serait perdue, et qui lui firent percuter sa propre voiture. C’est  ce qu’il lui plait de raconter. Il aime revenir sur cette anecdote, c’est une façon pour lui de dire à maman qu’il l’aime comme eu premier jour, et plus encore.

Quand mes parents se sont rencontrés, ils faisaient leurs études à Rennes 1. Gestion pour papa, première année de Médecine pour maman, un cursus vite abandonné au profit de celui d’orthophoniste.

Il faisait beau sur cette belle ville de Rennes donc, commence ainsi papa, et il avait emprunté la 204 de ses parents pour emmener une jeune fille danser. Lorsqu’il s’engageât dans la ruelle où habitait son rendez-vous, maman était de son côté très occupée à rater un créneau au volant d’une R4 cabossée que ses frères avaient rafistolée pour elle.

A ce moment du récit, maman rajoute d’un air soit complice soit las en fonction de son humeur :

– C’est bien le seul créneau que j’ai jamais raté.

Papa patienta obligeamment plusieurs minutes, tandis que maman, « rendue nerveuse par la voiture qui attendait » ne parvenait plus à se garer. Finalement, un brin excédé, il sortit de son véhicule, laissant la porte ouverte et le moteur tourner, et proposa très fermement à maman de faire le créneau à sa place.

– Si vous pensez vraiment pouvoir faire mieux que moi !

Maman sortit à son tour en levant les pieds brusquement, calant sa R4. Elle planta au passage ses yeux gris alors très assombris dans ceux de papa.

A ce moment du récit, papa place ses mains sur son cœur et fait mine de chavirer, quitte à en tomber de sa chaise.

– J’en fus tellement troublé que je ne fis pas attention aux vitesses.

Se croyant en première, il redémarra, fit ronronner le moteur… et partit en arrière percuter la portière toujours ouverte de la 204 de ses parents.

S’ensuivit une vive discussion, c’est votre véhicule, c’est vous le conducteur, c’est mon phare arrière, c’est ma portière, apprenez à vous garer mademoiselle, et vous à reconnaître vos vitesses monsieur…

Puis tout à coup, maman éclata de rire, les mains ouvertes devant elle, se rassit dans sa voiture qu’elle gara avec adresse. Puis, « plantée telle une déesse », elle sourit à papa et lui disant avec un accent forcé de la ferme :

– Allez mon bon monsieur, offrez-moi donc un café, nous allons régler cela à l’amiable.

Maman avoue alors qu’elle ne sait ce qu’il lui a pris, d’autant qu’elle était, ce son côté très courtisée par le fils d’un notaire. Papa conclue en balayant devant lui et nous regardant :

– L’affaire fut réglée par une bague au doigt, et voilà.

Et voilà.

Tout semble si parfait et facile. Malgré leur attachement l’un à l’autre, mes parents eurent pourtant une parenthèse de tristesse indifférente, deux ans dans l’absence l’un de l’autre. D’abords en silence aveugle sous le même toit, puis un an de séparation sans jamais qu’ils parviennent à prononcer le mot divorce.

Avant la dépression de maman, ils s’aimèrent protégés d’innocence, vierges aux réelles souffrances que la vie sait si bien nous infliger. Lorsqu’ils choisirent  de continuer à construire ensemble, leur gestes, quoique plus lents, furent empreint d’une gravité sereine et profonde, leur silence continuant confortablement les conversations à bâton rompu qui accompagnaient leur chemin. Nous étions le témoin quotidien de ce lien qu’ils avaient réussi à préserver et à faire grandir.

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Martha

25 juillet 2011

 

Martha achète des paquets de cigarettes qu'elle ne termine jamais. Elle les sème ici et là, il y reste une Gauloise, parfois deux ou trois, jamais assez qu'elle ne prenne la peine de trainer le paquet avec elle. Il a vieilli, il est fripé. Elle l'oublie, lui préfère un autre, un neuf encore bien carré et lisse. Même après que Jean lui eu offert un porte cigarette, elle a continué son jeu de petit-poucet. L'objet nacré n'en contient que six, il se veut petit et discret pour tenir dans son sac. Elle le rempli patiemment, une fois, puis deux, en fume au passage et délaisse souvent les orphelines.

Jean pourrait s'agacer de sa distraction, de cette perte financière qui s'additionne au fil du temps. C'est ainsi qu'il la connue, c'est ainsi qu'il l'aime, sa femme rêveuse et impatiente. Il en rit volontiers avec tendresse en balayant toute critique de la main : tant qu'elle ne m'oublie pas derrière elle…

Tout est dit.

Martha et Jean forment le couple qu'ils ont voulu devenir. Ils traversent la vie main dans la main, elle sème, il ramasse, elle oublie, il est sa mémoire. Lui est incapable de tenir un marteau et c'est elle qui se campe, clope au bec, pour planter d'un coup sec les attaches nécessaires pour fixer le lit de leur enfant à tenir contre le mur. C'est elle qui l'a monté tandis qu'il lisait les instructions, sa voix calme et posée contrant sa frénésie d'en finir, comme si cela ferait arriver l'enfant plus vite. Elle a promis d'arrêter de fumer quand il serait là, il ou elle, ils n'ont pas voulu choisir, ils accueillerons celui ou celle qui sera conduit chez eux par les hasards et méandres de l'existence et des désidératas administratifs.

On leur a dit que cela ne devrait pas trop tarder, après deux ans de dossiers et d'agréments, enfin… Ils l'aiment déjà cet enfant, le droit du cœur préexiste au foyer qu'ils ont la volonté de construire. L'enfant aura entre un et trois ans, il aura déjà une histoire qui se joindra à la leur. Martha et Jean n'ont pas la volonté de modeler cet être à leur image, peut-être sera-t-il mémoire ou distraction, rêveur ou pragmatique, il sera lui, il sera là.

Martha sourit, regarde Jean et éteint sa cigarette.

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Extraits en pluie

22 juillet 2011
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Quand il pleut, elle lâche sa poupée et s'élance pour tromper la chaleur sous les gouttes. Ses nattes virevoltent en cadence alors qu'elle danse. Les bras tendus, les doigts écartés, son chant ravi m'entoure d'une joie innocente et simple.

* * *

Du haut des falaises, elle laisse le vent s'engouffrer dans ses vêtements et créer des voiles derrière elle. Ses cheveux noirs et bouclés volent derrière elle, ses yeux sombres survolent la tempête. Les vagues agitées montent, blanches d'écumes, leurs cimes reflètent un ciel obscur fuyant la lumière. Il n'y a plus de bruit hormis celui du chao, plus de vie autre que la furie qui se déploie devant elle. Elle s'imprègne de cette eau libre et belle, déploie des bras pour mieux sentir le vent avant de partir à regret rejoindre sa vie tranquille et sereine.

* * *

L'enfant regarde la pluie à travers la vitre. Les gouttes se précipitent avec furie contre la paroi, hésitent et se rassemblent enfin en de grande larmes lumineuses coulant jusqu'à la terrasse en pierre rose.

* * *

La radio à fond déferle dans le véhicule. Les basses vibrent le volant et rythment les cahots de la route. Elle peine à garder les yeux ouverts. Plein phares dans l'aube naissante, clim au maximum qui inonde sa peau d'un air glacial, essuies-glaces qui parent inutilement au temps sec mais la font sursauter à chaque passage. La nuit fut trop courte et la route trop longue. Elle est au bout de ce qu'elle peut parcourir, il lui faut trouver un fossé pour y reposer son véhicule et son corps. Elle pousse un chemin de terre, coupe le contact, les phares, elle s'enroule dans la laine douce et s'anéantie de sommeil. Une heure. Deux peut-être, avant de continuer. Elle est en retard là où personne ne l'attend.

* * *

Du fond de son lit, Aude entend le mugissement du vent. Le son du raclement des branches traverse le mur de la maison et vient nourrir ses frayeurs d'enfant. Dehors l'orage gronde et la pluie bat la terre. Elle se sent en sécurité sous sa couette sans être tout à fait rassurée, les éléments qui se déchainent dépassent son entendement. Enfin deux bras aimant viennent l'entourer tandis qu'une voix douce murmure dans ses oreilles. Aude se blottit contre sa maman et se rendort apaisée.

* * *

Il y a comme une éclaircie dans le ciel. Sophie lève les yeux de sa peine et prend le temps de la lumière. Elle inspire cet instant fugitif, sens la fraîcheur de l'apaisement avant de refermer les yeux. Il faudrait que cette journée s'achève, c'est tout.

* * *

L'été glisse d'un jour à l'autre, les ciels gris se succèdent et fondent sur la terre en averses fines et drues. Agnès lève les yeux de son ordinateur et soupire. Son regard se perd dehors à la rencontre d'un ciel dans le ciel, d'une superposition de gris passant de l'ombre à la lumière. Tout à coup, un vent se lève et le soleil illumine une pluie nouvelle, la lumière blanche irradie les toits sous l'obscurité entière de l'orage naissant. Agnès admire cette rencontre entre tout et son contraire, elle s'imprègne de cet instant immense avant de replonger le nez dans ses dossiers.

Ces paragraphes sont issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales. Je vous invite à y découvrir de talentueux auteurs.

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Rosalie

16 juillet 2011

 

Rosalie enfouit ses secrets au plus profond d’elle même, ses mots tus, ses petites souffrances et malins plaisirs, les désirs qu’il ne faut pas avoir, les questions qu’elle n’ose pas poser aux adultes, les regards qu’elle aimerait qu’on porte sur elle et les rêves qui lui semblent si grands que jamais elle n’oserait se pencher pour leur donner vie, de peur d’être engloutie, d’être dévorée par une frénésie gourmande et destructrice, quelque chose d’intense qu’elle devine sans comprendre ou qu’elle comprend sans deviner, elle n’a que sept ans, des cheveux bruns tous raides qui tombent sur ses tâches de rousseurs et des yeux sombres et brillants, elle est à peine née et déjà elle marche sur un manteau d’inavoué qu’elle refoulera et fuira, comme tous les autres, comme nous les autres dont les fondations reposent sur nos névroses inconscientes qui nous ont façonnées et qui nous définissent, comme sa mère aussi qui ne pousse pas la porte vers la délivrance, l’affrontement, la thérapie, sa mère dont elle retrace les pas et de qui elle a appris le mensonge, l’évitement de soi, dont elle lit les larmes de la veille sans y penser, sa mère à qui elle ressemble comme toutes les petites filles veulent devenir leur mère, porter des talons hauts et se déplacer à travers la vie arborant une assurance complexe et vacillante, sauf que Rosalie peut-être pourra être sauvée, il suffirait d’un faux pas pour retomber dans la justesse, changer de route, elle ne sait pas tout cela alors qu’elle continue à empiler ses silences et blessures et ses rires qu’elle n’ose pas, oui il suffirait peut-être d’un simple souffle en elle pour qu’enfin tout respire comme l’herbe et l’étang et les arbres dehors qui se redéploient sous une pluie d’été chaude et bienfaitrice, après tant de jours assoiffés la nature se redresse et exhale son rappel enivrant qu’elle peut survivre à tout et surtout à nous.

Enfermée dans sa chambre, Rosalie regarde. L’eau tombe d’un ciel lourd et gris relâchant malgré lui par endroit un souvenir du soleil. L’obscurité définit le paysage du jardin familial, le vent secoue et gémit.

Ses cheveux fins sont collés à son front contre la vitre froide sur laquelle des gouttes mènent leur flou en lumière. Ses yeux regardent, inlassablement.

Elle n’enfouit rien, ne souhaite rien, ne songe à rien. Elle s’ignore.

Cet instant est simple.

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Une soirée chez Belou

5 juillet 2011

Belou est penchée sur son dessin. Il fait nuit dehors, les lumières parisiennes scintillent au dessus des toits et vous offrent leur chatoiement empêchant l’obscurité. Belou n’a pas de veilleuse. Quand elle a peur la nuit, elle ouvre les rideaux de sa chambre côté salon et laisse les lueurs de la ville baigner ses murs.

Belou s’est installée par terre au milieu de la pièce. A genoux, courbée vers sa feuille, elle a méthodiquement étalé ses feutres par ordres de couleurs autour d’elle. Ils forment un arc en ciel de plastique égayant le parquet tous les 4cm. 

Ses cheveux se sont échappés de ses barrettes et tombent sur son visage et volent un peu autour d’elle : Belou a des cheveux de lumière fins et électriques. 

Elle devrait être couchée, tu restes persuadée que le sommeil est un élément indispensable au développement des enfants et qu’ainsi son cerveau et sa mémoire se développent, qu’elle grandit mieux et en meilleure santé.

Quoique étayée par des études scientifiques, ta croyance te vient de l’enfance et du soin quasi religieux dont tes grands-parents paternels entouraient cette activité. Qu’il soit nocturne ou diurne, l’acte de dormir était entouré d’un respect attentif relevant presque du sacré. Veiller sur ses rêves, lui assurer une routine vers le repos est pour toi un acte qui te rassure et t’assure que tu lui prodigues le nécessaire. Que ta culpabilité peut se taire. La culpabilité liée au père, liée à toi et aux manques qu’elle ignore mais que tu te pardonnes difficilement. Tu as des exigences envers toi-même que nul ne suspectera jamais.

Les horaires de Belou sont stricts, elle a grandi dans ton organisation nécessaire de mère seule, et c’est pourquoi les quelques écarts que tu concèdes prennent tout de suite l’ampleur d’une fête tout en bonheur. Belou a grandi avec une mère organisée et bohème à la fois, tu parviens ainsi à garder un minimum de contrôle sur le temps qui court si vite, tout en préservant le fantasque indispensable à la magie que tu souhaites lui transmettre. Comme toi, Belou sait deviner l’invisible et danser face à la lumière qui éclaire tout et rien, Belou sait être une fée, un rayon de soleil perçant la pluie. 

Parfois, tu la regardes et tu ne sais comment ton coeur parvient à contenir tant d’amour. Il n’y a pas de tristesse, pas de regrets ni de remords, l’amour qui te lie à ta fille est pur et infini, il commence avant même qu’elle n’aie été conçue et va au delà de jours à venir.

Ce soir c’est le dernier jour d’école, Belou est officiellement en vacances et elle a le droit de veiller.

Tu t’es assise sur ta table carrée en bois blanc. Devant toi, des limes à ongles, du dissolvant et du vernis, et à côté une verveine au miel de lavande bio qui refroidi. Tu as cessé de te demander comment le miel pouvait être bio, comment l’apiculteur pouvait être assuré qu’aucune abeille n’avait suivi de chemin de traverse vers une fleur élevée aux produits chimiques, voire OGM, comment peut-on savoir, même dans un fief préservé on n’est pas à l’abri d’une jardinière zélée et accro au Gaucho ou au Régent, il y a écrit bio sur le bocal en verre, tu as voulu faire un geste de consommatrice éthique et voilà, ta tisane est adoucie au miel bio. 

Ton matériel ultra sophistiqué de femme moderne aux ongles peints reste cependant en souffrance. La tête penchée, tu mordilles l’ongle de ton pouce gauche sans le ronger tout à fait et on contemplant ta fille.

Cette année a filé… La maladie de Belou te parait si loin, la peur de la perdre, le déchirement qui t’a été imposé de concéder une part plus importante à son père, suivie des larmes coulées alors que tu découvrais sa paternité à venir… 

Belou va avoir un petit frère. 

Scolairement, ta fille passe en CE1 sans soucis. Ta fille qui a un an d’avance, qui avait appris à lire toute seule et connaissait ses tables d’additions en moyenne section de maternelle, a surfé sur les apprentissages du CP. 

Tu la trouves plus grande, ses traits sont plus fins. Ses yeux taisent de plus en plus la vie qu’elle mène hors de toi, Belou ne partage plus ses moindres pensées avec toi, elle choisi délibérément ce qu’elle tait et les weekends passés avec Damien et Nadège font partie de ce nouveau mystère dont elle te garde à distance. 

Damien va voir un autre enfant, avec une autre femme. 

Un enfant qu’il aura attendu, d’une femme qu’il va épouser. Tu n’attends plus rien de lui, mais malgré l’absence d’amour entre vous il reste en toi la colère bouillonnante d’un passé douloureux que vous n’avez jamais évoqué. 

Damien va avoir un autre enfant que le tien. Belou va devenir grande soeur, son coeur déjà s’agrandit et se prépare à accueillir ce bébé à qui elle sera liée par le droit du coeur autant que celui du sang…

Et toi?

Toi, tu as revu l’Etranger Jacques.

Après quelques incompréhensions et quiproquo, vous avez trouvé ensemble un sentier que vous aimez à arpenter. Chacun sur vos gardes, en précaution l’un de l’autre, vous avez créé un espace où vous retrouver. Tu ne te souviens toujours pas de votre soirée de rencontre et lui ne se résout pas à te retranscrire la conversation que vous avez eu alors. 

Pour toi, cela n’a pas d’importance, comptent les rires partagés, les sorties amusantes ou culturelles, et aussi cette redécouverte des sens qui te fait un peu rougir rien que d’y penser. Depuis six ans que ta vie est illuminée par Belou, quelques hommes ont existé plus ou moins fugitivement. Aucun n’a connu ta fille. 

Jacques, lui, passe qu’elle soit là ou non. Il ne reste pas forcément, partage un moment avec vous, un instant chaleureux avant de repartir vers son appartement parfois égayé par ses deux enfants, une fille et un garçon dont il a la garde une semaine sur deux. Tu n’es pas certaine du chemin à venir, tu as décidé que tu te poserais la question plus tard, un autre jour, qu’aujourd’hui tu pouvais lâcher et te détendre et profiter de l’instant présent. Tu t’occuperas de l’avenir quand il se présentera.

Belou tire la langue et suçote un feutre bleu. Tu grondes gentiment, amusée et agacée à la fois. Imperturbable, elle se lève en silence, doucement et les bras tendus, et vient se blottir contre toi, une main enroulée autour de ton cou et l’autre vagabondant vers tes limes et tubes de vernis. Tu l’enserres avec fougue, oubliant introspection et questionnement.

C’est le début des vacances. Demain, il fera beau.

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Extraits divers

27 juin 2011
Ci-dessous quelques extraits issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du Convoi des Glossolales :
 
Ses mains volent sur le clavier avec légèreté, faisant naître grondements de tonnerres et roucoulements amoureux. La scène parait si grande, et elle si petite sous le faisceau serré de lumière blanche perçant l'obscurité, face à ce gigantesque piano qui se plie pourtant à ses moindre gestes. Elle est arrivée humblement et sereinement. La salle de concert s'est tue en un souffle, le temps qu'elle s'asseye et qu'elle ferme les yeux en lançant ses doigts devant elle. Depuis une heure déjà elle domine les notes et offre à son public un éventail d'émotions authentique et pur. Rien n'est imposé. Il suffit cependant de fermer à son tour les yeux pour voyager avec elle. Le temps continue de filer au gré des notes, puis le silence s'impose, d'un coup, comme une douleur. Notre cœur bat alors que nous savourons les dernières résonances donnant sur rien, nous restons immobiles, saisis… cet instant est le meilleur compliment qu'on puisse lui faire. Après il y aura les gens debout, les applaudissements, les bouquets de fleurs et les "encores". La musique existe aussi grâce au néant qui après l'avoir précédée revient sans être plus tout à fait le même.

 

* * *

L'eau froide la réveille. Elle s'était endormie sur les marches à l'extérieur de la gare, dans l'attente. Le poids du voyage et l'atmosphère lourde appelant l'orage avaient fermé ses yeux de fatigue, un sommeil sans rêve l'avait délivré de l'anxiété précédant son retour au village. Sac à main serré contre elle et valise aux pieds, elle avait vogué dans l'insensibilité figeant le temps et ses sens. La pluie l'a sortie de sa torpeur, son chauffeur arrive enfin. Elle déplie son corps, ramasse ses affaires et avance.

* * *

Au troisième étage, Gizelle joue de la clarinette. La fille de la voisine est assise par terre et crayonne un dessin de princesses et de fleurs. Gizelle regarde son front penché avec concentration, ses cheveux blonds qui tombent en un rideau enchevêtré et elle se dit qu'elle aimerait bien avoir un enfant à elle… Elle s'arrête de jouer, la petite lève les yeux et attend. Gizelle sourit, et reprend.

 

* * *

Elle vient tous les samedis, s'assoit au fond de la salle et observe le va-et-vient du café. Ses fonds de poches lui permettent tout juste de s’offrir une limonade, elle ne paye pas de mine avec sa natte dans le dos et ses devoirs de CE1 qu'elle étale soigneusement sur sa table une fois sa boisson terminée. Le patron fait mine de la tolérer. En réalité il sait que s'il la chassait se son établissement elle ne pourrait retourner avant quelques heures dans le petit deux pièces ou vit sa mère avec ses frères. Ici elle trouve une sorte de refuge, elle ne gêne personne. Il a pris l'habitude de l'avoir en salle, de relire ses devoirs et de lui offrir un chocolat chaud pour son goûter. Il la cherche du regard les samedis de vacances qu'elle passe chez ses grands-parents : c'est un peu sa petiote à lui aussi.

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Sitting on a bench, looking at the sky

22 juin 2011
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It’s been such a long forth week… You sit on the bench, too tired to go on, your body resting on the cold green wood, you close your eyes long enough to relax and at last you breathe. You are lost where you should be, it’s taken so long – your whole life – that a few more minutes or days even won’t matter.

It is all right

Maybe you’re going to stay there for a little while, in this foreign silent street you never knew existed. Just for a little while, just long enough to look up at the sky and dream with the clouds. When you were little, you thought they were made with sugar and that living there would be so exciting. To look down on the world, to travel from North to South as carefree as the wind…

The sky today is beautiful; maybe you could lie down and truly look at it. T'is the middle of the day and the street is empty, no one would see you – a man as old as you looking up at nothing, how silly. It is achingly whole and refuses to choose between the deep blue partly hiding behind white growing clouds. Far from spreading darkness, they are infusing light throughout and it is an odd breathtaking sight. And yet you breathe and it is your heart that’s requiring repairs.

For years your heart bled for a train you never took, everyday for eleven months you didn’t take that train, over and over, and when you looked back you had regrets and realized this was worse than feeling remorse.

One day, who knows why, you did stop overthinking and followed your instincts, but it was too late. Her patience had worn thin, she was gone. There was no one waiting for you at the end of your journey. Perhaps she didn’t love you enough, you thought bitterly, but you knew you were wrong.

Since then, never again, you forgot to be afraid and you lived. You took risks and you won, you travelled from North to South as carefree as the wind, you never looked back and nevermore had regrets, and even forgot about remorse. Of course what you built lacked stability, how could you on thin air, and what was the point. There was an eventual wife, children, women on the side, some thriving business ventures you sold when you grew restless as you always do.

Until two weeks ago and an envelope in the mail.

It looked as all mail does, uninteresting, and yet after reading it you didn’t know whether to feel drowned or saved. You learned of this street you never knew existed, you learned of silent words that had never reached you. There is hope you think, decisions to be made. You have a few days before you, enough time to think, to take the time. You probably already have the answers – for when did you not?

You look at the sky again… The wind is changing.

At last you get up and you walk away: you will come back tomorrow.

Maybe.

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Petits Extraits d’humour coquin

15 juin 2011

Ci-dessous quelques extraits issus de ma contrainte quotidienne sur le blog du convoi des glossolales

 

 

Elle monte les marches en courant, son foulard orange soulevé par le vent. Il la regarde, sans bouger, et l’attend. Souriant.

* * *

De son siège il ne voit que son profil décidé et ses mains gracieuses qui volettent dans ses cheveux noirs afin d'y remettre de l'ordre. Elle est entourée de grâce et de mystère… Il aimerait oser ses désirs, se lever et plonger dans ses yeux noirs, lui adresser la parole et avoir enfin une réponse, un début de rêve ou une désillusion… Comme tous les matins elle se lève une station avant lui et il la regarde partir. Demain, peut-être…

* * *

Les verres tintent. Un rire cristallin résonne. Sandrine se penche en avant l'air conspiratrice tandis que sa voix grave se projette jusqu'à son voisin d'en face. A côté, son stagiaire Mattéo est troublé alors que son regard plonge pour la première fois dans le décolleté en dentelle d'une femme plus âgée que lui et tout autant troublante.

* * *

Il n’y a plus de portes, plus de couloirs à arpenter, de pièces à traverser, plus de pas à faire, de mots à chercher, il n’y a plus que deux corps qui se frôlent, se cherchent peau contre peau au bout de leurs doigts, deux êtres qui se trouvent, se découvrent, qui ont brisé les portes, arpenté les longs couloirs de leurs craintes et fait le chemin, deux âmes entremêlée qui dansent en ne faisant plus qu’un.

* * *

Lorsque Bertrand avait donné rendez-vous à Lili au Da Rosa, il ne pensait pas qu'elle viendrait accompagnée de sa sœur et de son beau-frère. 

* * *

"10 avril 1960 – Mon amour, tu trouveras ci-joint la liste des courses et un billet de cinquante francs. Ne va pas chez le boucher d'en face, j'ai découverts par la voisine qu'il faussait sa balance."

 
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Alice

2 juin 2011

Je n’ai pas eu peur lorsque papa est parti. Je savais qu’il nous reviendrait, et que s’il avait besoin de ce temps hors du deuil de sa femme, ce n’était pas nous qu’il quittait. Je savais que je ne perdrais jamais mon père, il était dépourvu de cette fragilité en vertige de maman. S’il se mêlait rarement de notre « éducation », il savait adoucir certaines restrictions d’un regard, d’une ébourrifade dans les cheveux, voire parfois d’un contournement manifeste des décisions de maman.

Au fil des mois, alors qu’ils pleuraient tous les deux en absence l’un de l’autre, l’oxygène et la vie s’est retirée de notre maison à un point tel que Matthieu et moi avons rejoint leurs silences. Alors que Matthieu a continué à s’imaginer chevalier et guerrier, ses gestes ont perdu en amplitude. Ses voitures roulaient toujours dans sa chambre, ses rêves se cognaient déjà contre les quatre murs de son domaine, mais ce porte fermée et sans que rien ne perce vers l’extérieur. Nous avions isolé Matthieu de nos souffrances, et il s’est de lui même coupé de nos névroses pour survivre et s’accomplir hors de nous.

S’il n’avait pas été marqué par la dépression de maman, le départ de papa a créé une faille en lui. Lorsqu’il venait nous chercher le vendredi soir ou le samedi matin, il le guettait du balcon pour ne rien rater de son apparition. Dès l’ombre de son couvre chef décelée, il buvait des yeux la progression de papa jusqu’au portail de l’immeuble, puis s’élançait vers la porte du palier qu’il faisait voler grande ouverte, accroupi contre les barreaux des escaliers, il attendait. Il ne descendait jamais, il restait à regarder son père progresser vers lui comme si chaque pas était une réassurance, une preuve que son père l’aimait et faisait le chemin jusqu’à lui, jusqu’à ce qu’enfin il puisse s’accrocher à ses jambes et le serrer aussi fort que possible.

Maman disparaissait dans sa chambre, la débandade de fenêtres et de porte d’entrée était pour elle un signal. Nous ne la voyions pas avant de partir, et lorsque papa nous rédéposait dimanche, elle attendait son départ avant de venir nous accueillir.

Lorsque papa est parti, nous sommes resté seuls faces aux absences de notre mère. Nous ne manquions de rien matériellement, maman se souvenait parfois du minimum et le cercle bienveillant qui s’était créé autour de nous veillait au reste.

J’ai moi-même appris à faire nos sacs pour nos weekends et à faire les menues courses dont nous pouvions avoir besoin. Acheter du pain pour le petit déjeuner, quelques fruits et légumes pour le quotidiens, devinrent des actes habituels et tû. Ainsi nous pouvions continuer. Ainsi je pouvais attendre que papa revienne vivre chez nous, je n’ai jamais douté de son retour, ainsi je pouvais attendre que maman revienne parmi nous, il m’a fallu des années pour me guérir de l’angoisse de sa tristesse et de la culpabilité de ne pas avoir été suffisante à combler sa douleur, ainsi je pouvais offrir à Matthieu une enfance plus apaisée que la mienne même si particulière, ce qui lui permettrait de grandir avec des moindres failles.

Je n’avais personne, moi, pour me tenir la main et essuyer les larmes qui coulaient le soir et ne s’arrêtaient qu’avec le sommeil. (pardon si ce texte est trop noir, il s’insère dans un ensemble que j’espère plus lumineux. En tout cas j’y travaill – aujourd’hui de ma voiture sur un petit téléphone…)

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Extraits professionnels (ben quoi?)

29 Mai 2011

Madame Evrard claque le tiroir d’un mouvement sec. Remonte ses lunettes sur son nez, essuie la sueur sur son front en agitant un doigt vers les boutons dysfonctionnants de son ventilateur. Ses cheveux grisonnants s’échappent malgré elle du chouchou en velours noir sensé les retenir, ses yeux bleus délavés fixent les papiers épars sur son bureau. Elle essaye de calmer sa respiration énervée avant de les lever sur son interlocutrice. Une petite greluchonne nerveuse au regard fuyant. Yeux et cheveux sombres, peau trop blanche, un peu d’acnée sur les joues. Madame Evrard soupire. Elle était en vacances lorsque cette embauche a eu lieu. Avec son travail à la RH, elle va de surprises en surprises concernant l’inventivité des salariés de l’entreprise…  Elle enlève ses lunettes, ses palpitations se sont calmées. « Mademoiselle, les varices sur le dos ça n’existe pas. Si vous voulez regarder le mariage du Prince William à la télévision demain, posez un RTT ».

 

* * *

Les cris des enfants résonnent au loin. Quelque part dans une cour entre des immeubles, une école abrite leur gaieté quotidienne coupée de sonneries et d’obligations. Le son de leurs jeux vous semble irréel. Vous êtes sortis de vos couloirs, descendus des ascenseurs, au pied de votre gratte-ciel vous tournez vos visages vers le soleil qui peine jusqu’à vous. Une main prolongée de nicotine, une autre au téléphone, vous vous aérez en polluant vos poumons. C’est l’heure… La cohue est suivie de silence, tout à coup vous vous souvenez qu’il vous faut rentrer. Il y a des réunions, un mail à écrire, une question à poser. Votre récréation aussi est terminée.

 

* * *

Parfois Corinne rêve qu’elle est dans les montagnes et qu’elle peut escalader des pans entiers toute seule, ongles dans le roc, yeux dans les failles, poumons dans l’air enivrant des cimes. Elle s’échappe ainsi quelques minutes le visage tendu vers le ventilateur, le temps d’une évasion sereine, avant de reprendre le train train ronronnant des mails et des process.

 

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La boîte fait 40cm sur 50cm et une hauteur de 30 environ. Elle est grise, il y a deux poignées sur les côtés et un couvercle. C’est important le couvercle, Anna va pouvoir arpenter les couloirs pour la dernière fois, jusqu’à la sortie, sans que ses ex-collaborateurs puissent assouvir leur curiosité passive. Anna s’en va. Elle leur manquera une demi-journée, puis une autre intérimaire prendra sa place. L’entreprise continuera à ronronner, les process Kafkaïen se succèderont les uns aux autres, les hommes passent, rien ne change. Anna remplit sa boîte calmement, elle a déjà des choses à faire, son esprit la devance dans les endroits à visiter. Elle part sans dire au revoir, pas besoin, elle laisse derrière une armée prête à faire entendre sa voix, des grains de sable dans la machine trop bien huilée : et si les huileurs retiennent leur geste, alors quoi? Place à la révolte des intérimaires.

 

Des petites tranches de vie au bureau issues de ma contrainte quotidienne sur le blog du convoi des glossolales (http://leconvoidesglossolales.blogspot.com/)