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Extrait Volubile

12 février 2011

Depuis quelques temps, je suis auteur contraint sur le blog du Convoi des Glossolales. Les règles sont simples, les auteurs sont affranchis et écrivent quand ils veulent ; ou bien ils sont 'contraints' et donc soumis à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé.

Ce sont des règles que je respecte, et qui m'ont déjà permis de bien avancer en terme de régularité, d'improvisation et d'innovation.

Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m'appartiennent toujours, et que j'ai souhaité partager avec vous (un Belou demain, c'est promis. ;-) )

* * *

Olivia-la-grande écarte grand les bras, doigts tendu, les ongles rouges s'agitant à la recherche d'une brise qui les fera sécher. Elle a des tâches de rousseurs qui saupoudrent son visage de brun et d'or, des cheveux bruns virant au roux et des yeux de chat vert-jaunes, rieurs, espiègles. Olivia-la-grande oscille sur son fil, entre deux quotidiens, ses enfants une semaine sur deux, ses amants les semaines restantes, et le silence aussi. Son "gros" est parti, elle a perdu 105 kilos, 25 de sa chair et le reste avec le départ de "l'autre", ça fait un régime express dans une vie. Quand elle rie ses yeux se plissent et s'entourent de chemins, de traces, de légers plis de vie mais Olivia s'en fou. Elle a voltigé à travers la pièce qui embaume le dissolvant et le verni à ongle, elle est huchée sur un tabouret, face à la fenêtre, le visage tendu vers la lumière battant des bras, battant des ailes dans un long rire délicieux.

* * *

L'air était rempli de vibration lorsqu'elle jouait, son archet sur la corde, le geste gracile, le cou penché. Gaspard la regardait autant qu'il l'écoutait, avant même sa naissance il avait été bercé de sons graves et surtout aigüs. Gaston avait l'oreille absolue au plus grand ravissement de sa maman. Chaque fausse note lui donnait la nausée, et il pouvait composer un air à l'aide de simples verres remplis d'eau et d'une fouchette. Sa mère avait donc décidé qu'il ferait un parfait violoniste, d'autant que l'attention qu'il portait à ses répétitions lui laissait penser un penchant naturel envers cet instrument. Seulement voilà, Gaspard n'y assistait que pour être avec sa maman, la regarder l'écouter, être dans son regard et son parfum. En réalité, Gaspard voulait faire de la batterie…

* * *

Ses pieds nus frôlent le granit humide. Il fait gris encore, la brise se lève à peine. Les minuscules particule de rosée se posent sur son visage, ses cheveux. Elle est sûr ces rochers car rester là-bas était impossible. Dans la maison en bordure de mer, entre ses parents silencieux et ses frères indifférents. Elle porte une robe bleue trop légère pour l'aurore, ses cheveux sont défaits et offrent une route à la rosée qui s'y amoncelle. Treize ans, c'est difficile, des vacances en Bretagne où on ne connait personne, c'est compliqué et ennuyeux aussi. Petit à petit, ses yeux s'ouvrent au paysage en face d'elle. La mer immense, inondée d'un soleil rouge osant à peine naître, les coquillages et galets jetés par la marée, les mouettes qui tournaient au-dessus de sa tête. Tout à coup, ses doigts la démangent et elle se dit que ce serait bien, de prendre un bloc et de s'assoir ici, sur ce granit, afin de poser sur le papier cet instant inattendu qui s'offre à elle.

* * *

Il avait longtemps pensé qu'ils avaient un cerisier du japon. Sa femme en prenait soin, taillait ses branches et s'extasiait devant ses fleurs. Sa femme était morte aujourd'hui, mais Eugène continuait à regarder l'arbre se développer avec un débordement de créativité car il n'osait rien tailler. Pourquoi avait-il fallu que la voisine vienne ternir ce souvenir et lui montrer, fruit coupé en deux à l'appui, que son cerisier était, en réalité rien d'autre qu'un pommier chétif qui donnait des fruits minuscules… Une tasse de café à la main, une moitié de pomme dans l'autre, elle arborait un rictus triomphant de mégère victorieuse. C'en était trop. Eugène saisi sa voisine à pleine taille et la balança par le balcon de l'étage de sa maison. Elle atterri la tête la première sur le pavé, son sang giclant jusqu'aux racines de l'arbre en question.

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Olivia Lagrande

30 janvier 2011

Vendredi, 17h00, tout est tranquille. Belou attend son père en coloriant une princesse, tu prépares un coulis de tomate basilic pour un dîner simple entre Olivia et toi. Tu remues doucement tes ingrédients qui fondent dans une casserole et l'odeur délicieuse monte lentement dans ton appartement. Olivia est debout derrière Belou et passe inlassablement une brosse dans ses longs cheveux. C'est un rituel entre les deux, les filles d'Olivia ont les cheveux au carré et ce geste lui manque. Quand à Belou, elle adore ça.

C'est la semaine sur deux de liberté d'Olivia. Dans trois jours, dimanche soir, elle récupèrera ses trois enfants et se transformera en mère modèle.

Lorsque tu as emménagé il y a six ans, Olivia Lagrande était une mère au foyer sage et effacée "qui n'osait pas". Elle rangeait méticuleusement ses cheveux flamboyants dans un chignon, s'habillait de terne et bougeait sans bruit, le dos un peu vouté et le sourire constamment au bord des larmes. Parfois, lorsqu'elle oubliait, son visage s'illuminait alors qu'elle laissait un rire de gorge s'envoler d'elle pour se déployer dans la pièce. Vous aviez chacune des tristesses qui vous ont réunies, et aujourd'hui Olivia est un pilier dans ta vie, une amie sur qui tu peux compter aveuglément.

Un jour, Olivia s'est vraiment réveillée. Apres tant d'années passées immobile sans oser songer à elle, elle s'est mise debout. Quand elle en parle, son résumé est succint.

– Je ne supportais plus le bruit du frottement de la serviette sur son corps à travers la porte de la salle de bain, son pas lourd sur le sol, ses raclements de gorge et ses notes d'hôtel et de blanchisserie qu'il n'avait pas la délicatesse de cacher. J'ai fais un régime express de 95kg. Voilà.

La réalité est plus dure. Marc, son "gros" n'a pas apprécié de revenir un jour d'un "weekend d'affaire" pour trouver une femme déterminée dans son salon, qui elle, avait passé deux jours à lui faire ses valises. Qui avait un nouveau look, ses cheveux roux dénoués sur un décolleté sexy, un nouveau job, et une garde robe financée par la carte professionnelle American Express de Marc.

Olivia avait atteint un point de non retour. Dans son exaspération, elle avait oublié de ménager Marc, et il le lui fit payer. Leur divorce traîna de longueurs en conflits, les enfants et comptes en banque au milieu. Elle sortit chaque facture, chaque relevé bancaire d'infidélité qu'elle avait collectionné du fond de ses poches. Il fit jouer son inactivité professionnelles, les vacances, les années de thérapies.

Après trois ans de guerre, leurs enfants mirent fin aux attaques et les forcèrent à s'entendre, chacun à leur manière, sans s'être concertés. Olivia et Marc se retrouvèrent face à leur plus jeune de huit ans, Amélie, régressant de cauchemars et phobies au pipi au lit. Antoine, ancien premier de classe, célébra sa sixième par des minifugues d'un jour et un échec scolaire fulgurant, et Alice, quatorze ans, se révéla être en dépression profonde, diagnostique révélé suite à un refermage de paume accidentellement répétitif sur un cutter.

En deux mois tout fut réglé. Le divorce, la garde alternée, la thérapie familiale et les modalités extrêmement respectueuses par lesquelles ils se forcèrent à communiquer.

Aujourd'hui une routine s'est installée. Pendant sept jours, Olivia est une louve qui arrive tard au bureau et part tôt, ou du moins pas trop tard. Elle veille sur les siens, fait réviser les devoirs, travailler le solfège. Elle cuisine "vrai" à tour de rôle avec chacun de ses enfants, limite l'accès TV et leur apprend à faire leur lit, jouer à la belote et repriser leurs chaussettes.

Les sept jours suivants, Olivia n'a pas de contraintes. Elle avale rapidement n'importe quoi quelque soit l'heure, enchaîne soirée et rendez-vous galants directement après ses horaires tardifs, et fait valser conventions et amants très désinvoltement.

Une part de toi pense qu'Olivia fait une sorte de crise de l'après-mariage, de l'après-prison. Ça et le fait qu'Alice ressemble plus à une jeune femme qu'à une enfant…

Tu n'as pas reparlé de l'étranger-Jacques avec Olivia. Tu as un peu peur d'apprendre qu'il fait partie de ses "réguliers", voire même de ses aventures d'un soir. Cela ne devrait pas être important, mais pourtant ça l'est. Tu touilles lentement ta sauces, tu toussottes et :

– Tu le connais depuis longtemps, Jacques?

La bouche d'Olivia se fend d'un grand sourire. Elle s'apprête à te répondre, lorsque tout à coup elle sursaute et lance sa brosse sur la table en poussant un petit cri de surprise mêlé d'horreur. Belou elle aussi sursaute. La brosse rebondit sur son dessin et une petit bête minuscule en sort, remontant lentement un cheveux blond de Belou.

– Ce n'est rien, c'est un poux, dit Olivia d'un ton qui se veut rassurant, j'ai ce qu'il faut en bas, je reviens.

Olivia tourne des talons et s'engouffre dehors de son pas décidé en laissant la porte ouverte.

Belou se lève. Elle est blanche comme un linge et se tient la tête à deux mains.

– J'ai des poux dans ma tête? demande-t-elle d'une voix paniquée.

Interloquée, tu es face à elle, une cuillère en bois à la main sur laquelle la sauce rouge dégouline jusqu'à ton tablier en toile de jute foncé. Devant ton silence, Belou part en courant, son hurlement la suivant à travers l'appartement. Elle fonce, grimpe l'escalier et s'enferme dans la salle de bain. 

"Clac". Le verrou est tourné. Olivia arrive alors à bout de souffle, brandissant triomphalement divers produits anti-poux. 

– Bah alors, elle est où Belou?

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Café

14 janvier 2011

Quelques heures plus tard, vous êtes tous les trois dans un café en bordure du parc Monceau. Belou est assise près de la vitre côté rue et fait semblant de regarder les passants. En réalité, elle s'admire, se coiffe et se recoiffe dans son reflet tout en glissant parfois un regard vers vous.

Belou a bien couru et joué sur les toboggans désaffectés pour ce premier jour de l'année. Elle vous a laissé la suivre, attentive à ne pas vous perdre mais savourant aussi chaque instant de vent dans ce parc qui aujourd'hui lui appartient. Ses joues sont roses, elle a l'air vive et en forme. Sa natte est défaite et elle s'amuse à passer ses cheveux blonds d'un côté puis de l'autre en penchant la tête. Tu la regardes fièrement, avec amour, heureuse de ce souffle si fort en elle… Il y a trois semaines tu craignais pour sa vie, et aujourd'hui elle te traîne avec "l'étranger-Jacques" dans une journée imprévue.

Ce premier janvier devait être calme comme une journée d'hiver dans un cocon. Ce mal de tête lancinant – punition des abus de la veille, ce trou dans ta mémoire, cet homme en face de toi dont tu ne te souviens pas, ces choses-là ne devaient pas être…

Cet homme qui a bien compris que tu n'avais pas le moindre souvenir de votre rencontre, et qui en parait amusé et un peu triste aussi. Il y a en lui comme le regret d'une conversation entamée que vous n'auriez pas pu finir.

"L'étranger-Jacques" est en face de Belou. Il vient de gagner un concours d'engouffrage de tartine contre elle et sirote un second café. Un silence confortable d'installe malgré ton inconfort. Belou alterne entre dehors, la vitre, son reflet et vous, Jacques fait pensivement des dessins avec sa cuillère sur sa soucoupe, ses yeux noisettes fixés sur les traits fin et marrons qu'il entrelace et tu croises et décroises tes mains avant de les poser à plat sur la table pour qu'elles arrêtent de bouger. Le café est calme, il est presque à vous lui aussi.

– Je vais vous raccompagner.

Il se lève, son expression cachée par une mèche blonde, va régler et vous tient la porte.

Vous marchez d'un même pas jusqu'à chez toi. Le trajet dure vingt minutes jusqu'à la rue Jouffroy à travers les rues bordées de pierre de tailles. Vingt minutes pendant lesquelles Belou tient ta main et avance en pas chassés, et hop, hop, hop, se raccrochant à toi lorsqu'elle trébuche et arborant un air ravi. Pour elle tout est simple, c'est une belle journée.

Arrivée en bas de l'immeuble, il s'arrête, fouille dans sa poche et te tend ton téléphone.

– Je me suis enregistré dans le répertoire.

Il se penche, embrasse Belou, hésite, te sourit puis fait volte-face et part d'un pas tranquille.

– Maman, ze peux prendre un bain moussant?

– On ne zozotte pas Belou…

Et hop, hop, hop, tu entres dans l'immeuble accompagnée d'une Belou bondissante et prête à avaler une soupe et un tube de doliprane. Prête, surtout, à écouter ce que Belou voudra bien partager avec toi de sa semaine chez son père.

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Le Palier

12 janvier 2011

Belou a des yeux noirs profonds, capable de lancer des feux d’artifices de joie comme de se transformer en un puits sans fond. Elle est comme son père parfois, indéchiffrable, attentive, observatrice. 

Ta fille est assise en tailleurs par terre, dans l’entrée. Elle a une main à plat sur ses genoux, et boulotte de l’autre un bâtonnet de carotte. Elle regarde gravement le spectacle en face d’elle : banni sur le palier, « l’étranger-Jacques » sirote un café l’air très amusé par ce qu’il lui arrive. Ses pieds sont plantés sur le tapis rouge typique des immeubles haussmaniens et ne bougent pas, il se tient à la consigne que tu lui as donné et attend que tu sortes de ta douche. 

Tu n’as eu pas le temps de réfléchir. Ton hésitation a duré une seconde, entre faire entrer cet étranger qui te connait, avec qui apparemment tu as passé une partie de ta soirée d’hier, ou lui claquer la porte au nez ne serait-ce que le temps de passer une tenue plus présentable. Non que ton pyjama en toile bleu ne soit indécent, mais il n’en reste pas moins ce qu’il est. Tu te forces à réfléchir, à passer outre la douleur qui bat tes tempes et te fait gémir doucement alors l’eau trop froide s’abat sur toi. Tu ne boiras plus jamais, plus autant, c’est promis.

Avant de monter, tu as donc brandi un doigt vers Jacques :

– Restez là, ne bougez pas.

Et à Belou: 

– Reste-là, ne lui parle pas.

Et tu as foncé dans ta chambre ramasser un jean par terre, puis dans la salle de bain alors que Belou rétorquait en zozottant sciemment :

– Ze lui parle pas mais ze peut lui faire un café.

La cafetière, c’est le cadeau de Noël de Damien. Il a la même chez lui et Belou sait s’en servir. C’est une cafetière à dosettes qui fait un très bon café, qui pollue, et qui t’agace déjà car elle te vient de Damien, Belou y tient et tu es désormais obligé d’avoir un objet de lui dans ta cuisine. C’est une invasion, une intrusion, tu espères bien la casser rapidement même si cela va à l’encontre de tes convictions écologiques, aussi, que de te débarrasser d’un objet en état de marche. Cette cafetière est un paradoxe qui te met de mauvaise humeur.

Ils sont donc là, en bas, Belou et Jacques, respectant ta consigne à la lettre et attendant que tu reviennes délivrer l’image silencieuse et immobile qu’ils sont devenus.

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Le Téléphone

8 janvier 2011

Un coup bref à l’interphone suivi d’une cavalcade dans les escaliers… Belou est de retour! Ton troisième café à la main, tu ouvres la porte et une tornade se jette sur toi. La valisette rose à roulette reste en plan sur le palier tandis que deux bras aimants entourent le haut de tes jambes et que Belou pose sa tête sur ton ventre… Ta fille est une géante, malgré son année d’avance elle est l’une des plus grande de sa classe de CP. Elle peut déjà porter du huit ans sans que cela ne choque, et des adultes bien intentionnés la trouvent parfois « bien en retard pour son âge » lorsqu’ils l’entendent hésiter sur les mots qu’elle lit dans la rue sur les panneaux publicitaires. (Tu ne réponds plus. Tu les toises de ta propre hauteur jusqu’à ce qu’ils passent leur chemin.)

Belou est là, avec une heure d’avance, tu es encore en pyjama et ton corps entier se sent puni de tes excès de la veille, dont tu n’as d’ailleurs qu’un souvenir confus…  Tu sais qu’Olivia t’en fera un récit amusé tout à l’heure, lorsque tu iras récupérer ton téléphone portable oublié chez elle. 

En attendant tu dévores ta fille des yeux…

Belou ramasse sa valise et s’attelle à ranger ses affaires. Elle n’aime pas être en transit, entre chez toi et chez Damien, même si son chez elle est plus ici que là-bas. Elle trie, met au sale, remet jouets et livres à leurs places. De la cuisine, tu l’entends déplacer des objets et vider très discrètement une partie de sa valise. Quelques trésors rapportés de chez son père, sans doute. 

Parfois, Belou n’aime pas partager avec toi. Ce qu’elle y a fait, les vêtements et cadeaux qu’on a pu lui offrir. Elle ne te cache jamais rien d’important en terme « de vie ou de mort », mais tu sens que ces secrets ont une place dans son mode de fonctionnement. 

Damien et toi avez les vôtres, de secrets, votre histoire est pour sa plus grande part tue, Belou n’en sait pas grand chose… Un jour, Papa et Maman s’aimaient très fort, ils vivaient ensemble. Et tu es arrivée. Mais, pendant le voyage qui t’a amenée jusqu’à nous, certaines choses sont eu lieu, rien de grave, rien dont tu n’es responsable, mais Maman et Papa n’ont pas pu ni voulu continuer à vivre ensemble. Alors tu as deux chez toi, mais une routine, deux parents séparés, mais uni par l’amour que nous avons pour toi. Tu es notre trésor, notre cadeau, nous sommes heureux de ton existence et nous t’aimons. 

Ces mots ont bercé Belou depuis sa naissance. Pour l’instant ils semblent lui suffire. Tu sais que, le jour où elle posera des questions plus précises, il te faudra replonger dans ce passé que tu essaie pourtant d’oublier. Tu connais le poids des silences et le pouvoir libérateur des mots. Des mots qui peuvent enfermer, aussi, si on ne les dit qu’à moitié, si on les ments, si on ne joue pas le jeu.

– Tu as faim? demandes-tu d’une voix gaie.

L’idée même d’un repas te soulève le coeur, à part du café dont tu te passerais bien de l’odeur, ton estomac n’acceptera rien.

– Non, pas tout de suite Maman, avec la nouvelle année on a petit-déjeuner tard.

Ouf.

Soulagée, tu tournes le dos au frigidaire. Tout à coup, la sonnerie de l’appartement résonne. Sans doute Olivia qui te rapporte ton portable. Tu vas lentement pour ouvrir la porte sans prendre la peine de regarder par l’oeil de boeuf.

Et là…

– Bonjour Isabelle.

C’est un homme blond cendré, aux yeux noisettes. Il est moulé d’un jean très seyant et d’un pull col roulé vert foncé, le tout recouvert partiellement d’un manteau 3/4 style capitaine de bateau. Ces informations parviennent facilement jusqu’à ton cerveau. Mais pour le reste… rien. Il connait ton prénom tandis que tu ignores le sien. Tu réalises soudain que tu es encore dans ton pyjama en coton bleu, que tu as les yeux écarquillés et que cet étranger a l’air de te connaître. Une petite main attrape ta jambe alors que Belou jette un regard spéculateur sur votre visiteur.

– Bonjour Monsieur, dit-elle poliment.

– Bonjour Belou, répond-t-il très sérieusement.

Ses yeux rieurs te dévisagent de façon dérangeante… 

– Tiens, je t’ai ramené ton portable. Tu l’avais laissé dans ma voiture. 

Tu ne comprends pas. Tu n’as pas quitté le domicile d’Olivia hier, n’est-ce pas? 

N’est-ce pas??

– Maman, tu ne laisses pas entrer le Monsieur qui te rapporte ton téléphone? demande Belou.

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Le Noël de Belou 2

2 janvier 2011

Ton réveil sonne. 

Trop tôt. 

Ce matin, premier jour de l’année, tu ne te cognes pas en te levant. Tu n’en a pas la force, mettre ton corps à l’horizontale est impossible, tu roules lourdement jusqu’au bord du lit et tu glisses à terre encore enveloppée dans ta couette. La tête en bataille, les cheveux blonds rebiquant dans tous les sens et les yeux difficiles, tu te recroquevilles en oeuf en poussant un gémissement. 

Déjà le matin, déjà une nouvelle année, déjà Belou qui va revenir de son réveillon passé avec son père et une inconnue. Une « elle » dont tu n’as que le prénom : Nadège. Sans doute une grande et fine belle-gueule bien manucurée et habillée en beige. Nadège, ça rime avec neige et manège. Tu la déteste déjà cordialement.

Il t’avait bien proposé, la semaine dernière, de garder Belou avec toi… Tu as refusé sèchement, par fierté, par idiotie. 

Le jour de Noël, ils sont arrivés tous les trois à l’heure pile: Mamilou, Papilou et Damien. Belou était restée calme, les yeux brillants d’anticipation. Savourant chaque moment de l’attente, de savoir qu’elle allait passer quelques heures sans avoir à choisir entre l’un de ses parents. L’amoncellement de paquets était alléchant, mais son vrai cadeau de Noël c’était cela.

Mamilou et Papilou connaissent bien votre royaume. Ils t’ont aidé à y emménager alors que tu étais enceinte de Belou. Avec beaucoup de tendresse et de tristesse, ils ont monté tes cartons et ajouté quelques meubles chinés à ton mobilier IKEA. Sans une question, sans un commentaire sur leur fils ou toi ou vous. Mamilou et Papilou ont respecté le silence de votre histoire. Sans prendre parti, ils ont néanmoins choisi – si tu le voulais bien  – de rester dans ta vie et dans celle alors à venir de Belou. 

Mamilou est une belle italienne aux yeux et aux cheveux autrefois noirs qui s’appelle Anna. Papilou est encore follement amoureux d’elle et l’appelle depuis toujours « Bellana », pour « Bella Anna ». Lorsque Belou est née et que tu l’as appelée Annabelle, ils en ont eu les larmes aux yeux. Ils attendaient depuis douze heure dans le café d’en face. Douze heure à crier au téléphone toutes les trentes minutes sur leur fils en réunion d’affaire, puis en déjeuner-réunion-brief-et-bilan d’affaire,  puis en match de squash d’affaire, puis en dîner d’affaire, toute une journée à s’égosiller avec honte sur leur fils qui ne venait pas, qui avait autre chose à faire. Douze heures que tu as passées seule, la peur et la haine au ventre, hurlant toi aussi sur Damien, lançant ta voix se cogner avec bruit dans les couloirs en pleurant et en t’agitant contre les sages-femmes qui voulaient que tu te taises: vous faites peur aux autres futures mamans mademoiselle. Si vous continuez on vous mets sous anesthésie.

Le 25 il bien était là. Le visage fermé, les doigts agaçant son téléphone, regardant une nouvelle fois ton intérieur avec attention, les photos et tableaux aux murs, l’agencement blanc des murs et bibliothèques, la chambre de Belou avec fenêtre sur salon, la cuisine et la mezzanine. Ton père lui a mis un verre dans les mains puis est retourné aider ta mère avec la dinde, tandis que Mamilou et Papilou farfouillaient avec aisance dans tes placards, sortant assiettes, plats, verres (ceux-là ou les flûtes en cristal?!).

Finalement une Belou presque timide l’a accaparé pour un grand tour officiel de son chez-elle-chez-maman. Il s’est laissé guider en silence, son regard s’est détendu, tu l’as même entendu rire, vos regards ont accepté de se croiser voire de se sourire et la journée s’est déroulée de façon sereine. Vous étiez tous deux aux côtés de votre enfant, attentifs à ce qu’elle passe une bonne journée, à ce qu’elle ne se fatigue pas trop alors qu’elle sortait à peine de l’hôpital. Attentifs, aussi, à ce qu’elle comprenne que cette journée était exceptionnelle. Qu’il n’y en aurait pas d’autres. 

Après le déjeuner, le café dessert pendant lequel Belou a déballé ses cadeaux et vous les vôtres, après la ballade digestive (un tour du pâté de maison) puis le thé et chocolat chaud, il est venu t’aider à vider le lave-vaisselle. Te tendant les objets de ton quotidien pour que tu les ranges. 

– Si tu veux, je peux te ramener Belou le 31 au soir, a-t-il suggéré d’une voix neutre.

Surprise, tu t’es arrêtée sur la pointe des pieds, une pile d’assiettes en vertige au-dessus de ta tête, le regard interrogateur. 

Il s’est mordu la lèvre avant de poursuivre.

– Je peux la garder bien sûr, mais… j’aurai de la compagnie. 

Silence. Tu as enfin stabilisé les assiettes dans le placard dont tu as fermé doucement la porte. Quoique Belou n’ai jamais vue de femme, il y avait des signes… (Tu sais, c’est drôle, Papa il a deux brosses à dents ET du rouge à lèvre! ).

– Elle s’appelle Nadège, poursuivit-il en ouvrant les mains dans un geste d’apaisement insupportable. 

Bien sûr qu’il a le droit d’avoir une Nadège! Bien sûr que tu t’en fous!

– Non ça ira, as-tu lancé sèchement. 

Il a hoché de la tête. Deux heures plus tard, une Belou sautillante repartait avec son père, te laissant dans un appartement vide et amers, face à une semaine de travail intense à l’agence puis une cuite magistrale chez ta voisine Olivia hier soir, enfin, ce matin avant de t’endormir…  

Toujours en oeuf sur le sol, enroulée dans ta couette, les mains sur la tête,  tu essayes d’ignorer le réveil qui sonne à nouveau. Dans trois heures, Belou sera de retour de sa semaine chez son père, et de son réveillon avec Nadège et lui. Il serait bien que tu aie ingurgité quelques kilos de paracétamol et pris une douche d’ici-là.

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Le Noël de Belou 1

25 décembre 2010
Photo

La messe de minuit était belle hier, Belou s'est tenue comme un image, une Belou emmitouflée et surveillée de près, mais tu étais distraite, tu n'as pas vraiment regardé ni écouté. Vous pratiquez rarement et Belou n'est pas la première à vous traîner à l'église. Hier tu étais ailleurs, tu étais déjà à aujourd'hui, à maintenant.

Belou n'est sortie que jeudi 23 de l'hôpital, les médecins ayant préféré la garder 24h de plus. Vous avez à peine eu le temps de faire quelques courses, de humer les odeurs de chocolat chaud et de noisettes grillées en flânant sous la neige devant les vitrines des magasins. Tu couvres tant Belou d'écharpes et de gants et de chaussettes et d'après-ski qu'elle se plaint que la fièvre va la reprendre… Maman, j'ai trop chaud…

Fatiguée par sa convalescence et la messe de la veille, elle s'est levée tard ce matin, ta petite princesse aux pieds nus, encore à moitié endormie mais voulant absolument vérifier que la magie avait fonctionné, qu'il y avait une pile de cadeaux sous ses souliers. Elle les avait entourés de panneaux attentionnés mentionnant les noms de ses invités. Des petits papiers pliés sur lesquels elle avait recopié avec application tes modèles d'écriture, afin que les adultes qu'elle aime ne soient pas oublié par "le petit-Jésus-qui-envoie-le-Père-Noël-dans-la-cheminée-parce-qu'il-ne-peut-pas-être-partout" (et en plus, rajoute Belou avec une implacable logique, c'est un bébé maman, il ne peut pas porter de cadeaux ni conduire un traîneau…)

Une grande conspiration d'amour s'est organisée autour de ce Noël "ordinaire" si extraordinaire… Mamilou et Papilou ont un double de tes clés. Un lien particulier te lie à eux depuis la naissance de Belou, ils sont présents dans sa vie et la tienne et tu oublies parfois qu'ils sont les parents de Damien.  

Avec Damien, ils ont laissé leurs sacs remplis de merveille en catimini dans ta cave sans avoir à te déranger. Tu avais rendez-vous avec ton père et ta mère tôt ce matin. Ensemble, vous avez monté les cadeaux de la cave en y ajoutant ceux qu'ils avaient entassés dans leur coffre.

Lorsque Belou se lève, un amoncellement de boîtes et de paquets enchevêtré de bolduc s'étend derrière ses souliers. Ses souhaits ont été respectés, les petits panneaux sont également accompagnés de cadeau. Emerveillée, elle s'assoie et boit des yeux ce spectacle, respectant ta consigne de ne rien toucher. Tu as été claires, tes mots sont irrévocables, elle n'a le droit de rien toucher tant que tout le monde n'est pas là… et tant qu'on n'est pas sortis de table, as-tu ajouté d'un ton tranchant. Tu sais qu'il s'agit là de ta vengeance, elle est inutile et basse et petite, mais c'est ainsi, tu en veux à ta fille de t'obliger à partager Noël avec son père, tu comprends son désir mais tu en es remplie de frustration et de colère et de craintes. Tu te fais figure de soldat dans une tranchée qui irait trinquer avec un ennemi le temps de la trêve des confiseurs.

Belou reste un moment devant la crèche, le sapin et les cadeaux tandis que tes parents s'affairent à préparer le repas de Noël sur un fond musical de Sinatra. Ta mère lui offre enfin un bol de chocolat chaud et une tranche de brioche. Ta fille se huche sur un tabouret sans quitter les cadeaux qu'elle contemple avec un plaisir simple rempli d'anticipation. Amusée, tranches des carottes et des concombres en brins à tremper dans des sauces. Tu t'imprègnes de la vue de ta fille qui grignote en spéculant, et tu t'obliges à de grandes respirations… les minutes passent, vos invités seront bientôt là. Vous allez entourer Belou et lui offrir le seul présent auquel elle tenait absolument. Elle va ouvrir ses cadeaux en une seule fois avec sa maman d'un côté et son papa de l'autre.

En attendant, ta gorge se serre et l'odeur de la dinde qui commence à cuire dans le four te monte à la tête et vrille ton estomac. Il n'est que 10h du matin, mais tu prendrais bien un verre de vin… 

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Le caprice de Belou

22 décembre 2010

Elle est assise sur son lit, son petit-déjeuner encore devant elle, ses cheveux blonds épars sur sa chemise de nuit rose pâle, les poings serrés sur ses draps et la bouche réduite à un mince filet mécontent. Son visage est encore creusé par la semaine qui vient de s'écouler, ses grands yeux noirs sont encore vilainement cernés. Sa peau est pâle malgré la rougeur qui vient de l'envahir soudainement.

Elle a l'air si fragile et si féroce à la fois. 

Aujourd'hui c'est son dernier jour à l'hôpital et Belou fait un caprice. Elle s'y accroche mordicus, elle te fait front sans mot dire, butée, les yeux fixes remplis d'orage et tu es un peu déconcertée d'être ainsi devant un miroir obstiné de toi. Tu es surprise et fière aussi, d'avoir transmis cette force d'immuabilité à ta fille malgré les tourbillons ingérables que cela entraîne parfois. Malgré les batailles qui s'annoncent et dont tu te sens fatiguée d'avance.

Tu vas et viens, tu cajoles, tu changes de sujet, tu te fâches et tu lèves la voix. Mais enfin, ce n'est pas elle qui commande bon sang de bon soir! Pour qui tu te prends, le chef c'est moi!

Elle ne te répond plus. Elle attend. Des scènes de ton enfance te reviennent, tu te vois ainsi décidée et crispée : si on essaie de la bouger, Belou restera les muscles figés sur cette position en L dans son lit. Elle ne mangera pas, ne parlera pas, t'ignorera jusqu'à ce son but soit atteint. Pour avoir vécu des scènes de colères furieuses où Belou tapait des pieds en hurlant, tu devines dans son attitude irrévocable la force de son souhait. Ce que tu prends pour un caprice lui est assez important pour le reste s'efface, il n'y a plus que cela, ce désir, cette demande, cette exigence.

Cette année, Belou veut passer Noël avec Papa, Mamilou et Papilou, et avec Maman, Grand-Mère et Grand-Père. Ensemble. A la maison. Chez vous, chez toi.

Tu as un frère et une soeur, son père a lui une soeur, il existe une ribambelle de cousins mais Belou ne les réclame pas. Elle a ainsi limité sa requête, elle a essayé d'être raisonnable dans sa demande de rançon.

Car tu es, face à elle, complètement prise en otage. 

Lui céder, mais comment? Comment garder la face, l'autorité parentale alors que tu lui a apposé avec violence un Non définitif. Un Non immédiat, sec comme une claque en réponse à la gifle que tu as reçu en l'entendant ainsi réclamer un Noël "normal".

Continuer à refuser, c'est risquer sa convalescence, c'est risquer une fièvre, un affaiblissement, une rechute. Il y a une semaine tu craignais la perdre, et ce matin tu sais que tu as perdu une partie d'elle, la bataille et la guerre, tu te sais vaincue. 

Tu soupires. 

Je t'aime, tu sais. 

Elle sait.

Tu prends ton téléphone et tu appelles Damien la mort dans l'âme. Tu n'as pas envie, tu n'as pas envie qu'il revienne chez toi, qu'il mette ses pieds sous ta table et qu'il trinque. Jusqu'à la semaine dernière, ton intérieur était vierge de lui et c'était bien. Jusqu'à la semaine dernière, vous étiez parvenu à cloisonner égoïstement votre co-parentalité au maximum, communiquant par mails, téléphone, et quelques cafés de temps à autre avec un ordre du jour et un compte-rendu quasi-professionnel. 

Et Belou? Belou elle, a goûté à autre chose ces derniers jours. Elle a vu ses parents dans une même pièce, à ses côtés. Deux adultes qui ne se regardent pas, qui ne se parlent pas ou peu, deux grands adolescents qui n'ont pas fait le travail sur leur relation passée, qui restent sur des blessures qui ne cicatrisent pas, sur une histoire qu'ils auraient souhaitée autre et dont ils sont ressortis amers et déçus. Mais deux adultes surtout sans qui elle ne serait pas, qui l'aiment à la folie et qui l'élèvent et l'éduquent avec les meilleures intentions et tout leur amour. 

Sa demande est aussi sincère qu'elle est simple. Elle demande une trêve, le temps d'une journée.  

Damien répond à la première sonnerie. Tu lui passes sa fille qui enfin se détend et sourit.

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La petite Belou est malade 3

20 décembre 2010

Le couloir n’est pas blanc. Pour une raison idiote cela te dérange. Le sol en lino est gris, les murs sont jaunes et les portes bleues ou violettes, c’est selon. Vous êtes installés sous des néons à la lumière crue et vous attendez. Tu es assise et lui debout. Ses jambes sont croisées et les tiennes pliées sous ta chaise en plastique. Ton corps entier est plié en deux, ta tête baissée, ton cou cerclé par tes mains, tes coudes enfoncés dans tes cuisses, tes doigts croisés sur des cheveux que tu tires, entortilles, coiffe-décoiffe-coiffe-décoiffe… Ton corps entier est en équilibre précaire sur cette chaise. Un courant d’air et tu pourrais basculer.

Tu regardes le sol gris, les semelles qui passent devant toi, tu te bas contre cette vague de nausée qui monte en toi depuis des heures déjà. Au fil du temps, les chaussures ont défilées de plus en plus fatiguées et couvertes de neiges. La vue de chez toi doit être sublime… Des flocons épais tombent sur Paris et transforment la ville en carte postale et Belou ne le voit pas. 

Belou est sous perfusion, Belou dort. Elle a été sous masque, elle a respiré des molécules dilatatrices qui ont permis à l’air d’atteindre correctement ses poumons, ses veines baignent dans la pénicilline, et son corps est réhydraté. Ses poumons sont encore en souffrance, ses bronches risquent toujours l’obturation. Elle a l’air si petite dans ce grand lit compliqué, reliée à des machines, des fils, des moniteurs qui vérifient en constance que son corps fonctionne.

S’il n’y a plus de complications, Belou ira bien. S’il n’ a pas de complications et qu’on fait très attention, Belou pourra peut-être passer Noël chez toi. Ce serait bien, ta petite fille, les rituels, le chocolat chaud et les brioches. Son père pourra l’avoir pour le nouvel an.

Là, vous attendez pour régler et pour organiser son séjour à l’hôpital. Le médecin de nuit est couché et le médecin de jour fait sa ronde, votre généraliste homéopathe est partie rassurée, Belou dort, et vous faites la queue depuis deux heures. 

L’urgence est passée, le diagnostique est posé, et c’est maintenant que tes jambes te manquent et que ton estomac se venge.

Que ne donnerais-tu pas pour une cigarette… Tes doigts continuent leur danse dans tes cheveux et ton cou, ils démangent de nicotine, ils sont noués et tendus.

Damien et toi êtes des anciens fumeurs opposés. Lui ne supporte plus l’odeur, le geste ou l’évocation de la cigarette. Toi, tu arrêtes de fumer à chaque fois que quelqu’un en allume une devant toi. Tu es en manque à chaque coup de stress, chaque date buttoir impossible à respecter, et après quelques verres aussi, quoique tu ne boives plus très souvent maintenant que la petite est là.

Tu inspires longuement en basculant en arrière. Tu dénoues tes doigts, les passes sur tes yeux et dans tes cheveux « embataillardisés ». Tu regardes brièvement Damien. Le contre coup de cette nuit s’affiche également sur son visage. Son costume est fripé, ses traits sont tirés. Des cernes noirs marquent ses yeux, et tu remarques que ses mains tremblent légèrement.

Il y a cette histoire entre vous, ce passé. 

Il y a surtout Belou dont vous partagez l’éducation, dont vous êtes « co-parents ». Sans elle vos chemins ne se seraient jamais recroisés, mais elle est là, elle illumine votre vie et elle vous force à la présence l’un de l’autre. Elle vous oblige à parcourir un sentier que vous rejetez mais qui vous est obligatoire. Pour elle, par amour pour elle. 

Ce matin vous vous faites face, toi assises sur ta chaise, lui à cinq mètres, debout, gardant sa distance mais présent. Vous avez communiqué avec les médecins et les infirmières tout en gardant le silence entre vous. Les mots que vous pourriez vous dire sont si grands qu’ils remplissent l’espace qui vous sépare et vous maintiennent ainsi, à votre place et dans votre rôle. Si cela ne concerne pas Belou, vous n’avez plus rien à vous dire.

Vous allez remplir des papiers et rentrer chez vous, lui en première en évitant les dérapages et toi à pied sur un manteau froid dont la blancheur commence déjà à être souillée par la pollution parisienne. Vous allez dormir quelques heures et passer brièvement ou boulot avant de retourner au chevet de Belou. Vos regards ne se croiseront pas, vos mains ne se toucheront pas. Vous envelopperez votre fille de tout l’amour dont vous êtes capables individuellement, vous ferez le nécessaire pour elle tout en attendant avec impatience qu’elle aille mieux, qu’elle sorte, et que votre vie où Damien et toi êtes invisibles l’un pour l’autre reprenne son cours.

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La petite Belou est malade 2

16 décembre 2010

« Il » qui n’est jamais monté chez toi est dans l’ascenseur. 

D’habitude il fait le code, sonne à l’interphone et attend que Belou descende. Aujourd’hui « il » s’arrête au 6ème, terminus de l’ascenseur et gravit rapidement 4 à 4 les marches menants jusqu’à chez toi. Tu as laissé la porte ouverte, votre médecin est au chevet de Belou et converse au téléphone, et tu es debout au milieu de la grande pièce lumineuse qui vous sert d’entrée, de salon, de cuisine et de salle à manger. C’est une grande pièce en mezzanine au bois laqué de blanc, aux grandes fenêtres donnant sur Paris et au plafond arrondi. La chambre de Belou est à droite, sous l’étage, et a une vraie fenêtre vitrée ornée d’un rideau qui donne sur « la salle à manger » pour avoir de la lumière. Un escalier étroit mène au-dessus, sur la mezzanine, où ta chambre et la salle de bain sont séparées par un large palier ouvert qui te sert de bureau.

– Bonjour Damien.

Vous vous êtes revus, de temps en temps. Souvent au début, quand votre présence était nécessaire dans votre « passation de Belou », puis de moins en moins : puis le moins possible. Il a toujours cette mèche foncée qui tombe sur son front dans un début de boucle, ses yeux noirs profonds, ce visage carré et déterminé, quoique avec des débuts de rides, et des mains larges mais au doigts fins. Des doigts de pianiste. Sa peau blanche contraste avec son manteau trois-quart en feutre sombre.

Il s’arrête sur le pas de la porte quelques secondes et imprime tout dans ses yeux. Ton angle cuisine fonctionnel et moderne teinté de bordeaux, le bar qui scinde les espaces. La petite table rectangulaire blanche sur laquelle traîne ton ordinateur. Le coin salon un peu en angle virant au vert de chine, au beige et au kaki, les grandes bibliothèques et placards blancs qui vont jusqu’aux plafond. Chaque détail de ton espace est offert à son regard. 

Instinctivement, tu recules d’un pas. Tu as choisi cet appartement improbable, réunion de diverses chambres de bonnes, alors que tu étais encore enceinte de Belou. Cet espace a été ton refuge, tu y a pleuré des larmes amères, tu l’as quitté en te tenant le ventre la nuit où Belou est née, tu y est revenue avec ton bébé, ta petite. Tu t’y es reconstruite, Tu y es devenue une autre, une mère seule, une femme indépendante et heureuse malgré tes blessures. 

Qu’il soit là, c’est comme s’il pouvait accéder aux moindre parcelles d’intimité que recèle ton âme. A chaque chose personnelle que tu as mis dans l’agencement et la décoration de ce nid pour Belou et toi. 

C’est violent et brutal mais ce n’est pas l’essentiel, tu n’as pas le temps de penser à toi ni au passé. L’important ce soir, c’est cette petite fille chiffonnée de transpiration sur son lit, tellement moite que ses cheveux ont l’air noir, à la respiration sifflante et rauque et qui a à peine la force de s’agiter dans son inconscience fiévreuse.

D’un signe, tu lui indiques qu’il peut entrer et aller jusqu’à la chambre de sa fille. Belou devine plus qu’elle ne comprend sa présence et s’agrippe à lui. Son autre main se tend vers toi, sa main gracile et tremblante de fièvre que tu prends sans réfléchir. Pour la première fois depuis sa naissance, Belou a son père et sa mère ensemble à ses côtés.

L’interphone sonne mais Belou ne vous lâche pas. Le docteur va doucement et ouvre aux ambulancier tandis que Damien et toi vous regardez au-dessus de votre enfant. Votre échange silencieux est court et fugitif. Ton appartement est soudainement envahi par des inconnus qui s’affairent autour de Belou. Tu es éjectée de son chevet, son lit est vide tout à coup et Belou est dans les escaliers, sur un brancard et rattachée à une perfusion. Votre homéopathe généraliste prend les choses en main.

– Je vais avec eux dans l’ambulance, déclare-t-elle. Vous n’avez qu’à suivre en voiture. 

Cela n’a pas l’air très protocolaire, mais face à son regard d’acier les ambulanciers s’inclinent. 

– Ce n’est la faute de personne, dit-elle avant de disparaître. Elle vous enveloppe de loin avec bienveillance. 

– Ne cherchez pas qui a fait quoi où quand elle a commencé à être malade. Ces trucs là sont insidieux. Ce qui compte, c’est qu’elle aille mieux, et pour ça elle a besoin de vous deux. 

Ces trucs là. Tu ne sais même pas de quoi il s’agit exactement. Angine de poitrine? Pneumonie? Les mots tournent dans ta tête alors que tu enfiles machinalement un manteau. Tu prends ton sac et, agitée de tremblement, tu parviens enfin à fermer à clé.

– Je suis garé sur l’arrêt de bus, je t’emmène.

Damien saisi le bras de ton manteau et te guide délicatement dans la bonne direction.