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Vapeurs

20 mars 2019

Il parle un peu trop fort, (il a un peu trop bu), sa voix résonne et son poing martèle la table en soutient de ses propos. Parce qu’il est sincère lui, oui madame, droit dans ses bottes, l’honnêteté incarnée, il n’a jamais failli, parce que c’est le monde qui va mal, les autres qui lui ont causé du tord, lui, il est plus blanc que neige, les salauds c’est les autres. 

J’vous jure. 

Il puise sa conviction dans le fond de son ballon de rouge, et la Suze avant, et un chouya de Whisky en préliminaire. Parce-ce que bon, même quand c’est la merde, on va pas se laisser aller. Hein madame. Madame hoche de la tête et lui ressert une larme sans s’oublier au passage. Tu ne sais même plus comment elle s’appelle, à force d’entendre ton voisin l’appeler madame, son identité s’est effacée de la même manière qu’elle s’est fondue dans l’ombre de “son homme”. Des années que vous vous côtoyez, à vous sourire et vous dire bonjour sans que tu n’en saches plus, sans qu’elle ne prenne matière. 

Il s’agissait d’une lettre égarée que tu souhaitait leur rendre, il se faisait tard, c’était peut-être urgent, en tout cas cela te paraissait plus poli de passer leur donner que de la glisser dans leur boîte aux lettres, et puis, ton intérieur te paraissait si vide et froid, une façon de retarder le retour à la solitude… 

Leur cheminée tire avec vitalité et tu essaies de trouver la force de te lever, il fait si chaud et tu as trop bu, tu n’arrives pas à analyser si tu es otage ou si tu outrepasses leur hospitalité, en tout cas la conversation repasse en boucle celle de la dernière fois et ils ont l’air heureux de jouer à te convaincre cette fois encore, les mêmes exemples reviennent, dans coherence aucune et donc tout va bien, ok.

On est des gens bien, nous, oh oui hein, comme toi, tient, une petite poire avant de partir? Tu hoches de la tête, en vertige de la soirée  qui passe, tu ne sauras jamais à quoi tu acquiesces exactement, quelle est leur guerre, de quelle injustice cosmique ils sont victimes ni de quoi leur univers doit les blanchir.

Tu finis par t’éclipser sans parvenir à masquer tes titubements, ce n’est pas loin, chez toi, en tâtonnements la clé dans la serrure, l’interrupteur que tu ne trouves pas. L’eau froide sur tes mains et ta nuque, et l’oubli, enfin, sans se déshabiller, la nuit sur le canapé.

Dehors tu l’entends sortir les poubelles et continuer son soliloque, il n’a plus besoin de public, il est en mode automatique. Tu soupires vers le sommeil, c’est la dernière fois, tu les adores, mais quand même ça fait beaucoup, c’est la dernière fois, juré, allez, jusqu’à la prochaine.

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pleure ta peine

19 mars 2019

La voiture arrêtée sur le parking de la place centrale, ta tête sur tes poings sur le volant. Il faudrait repartir, pousser jusqu’à chez toi, tu es si fatiguée et il y a si peu de bonheur à t’attendre.

Inspirer. Bloquer. Expirer. 

Tu inspires encore et te redresses, tu allumes la radio et augmentes le volume. Entre l’extérieur et toi, la fine carapace de ta voiture, les vibrations de la musique, tes yeux fermés.

Inspirer l’espoir, bloquer le présent, expirer les fantômes. Les pleurs arrivent enfin, ce poids sur ton âme que tu portes depuis plusieurs semaines. Tu lâches les sanglots et délivre ta peine, ta tristesse existe enfin, l’angoisse du chemin et des décisions à prendre.

Toutes les larmes d’aujourd’hui sont celles que tu ne verseras plus demain.

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Spleen

18 mars 2019

Tu plonges tes yeux, tu ne sais plus, si près du feu et les bouteilles vides, tu as un peu froid d’un côté et tu brûles de l’autre. La soirée s’est étirée en longueur sans que tu t’en aperçoives, le verre entre, ni plein ni vide, les chaussures trop serrées comme ton cœur qui se coince contre tes poumons à l’asphyxie. C’est bien pour ca, l’alcool, la chaleur, les heures d’oublis en brouillard de toi-même. Personne pour te rappeler de respirer, te secouer de ta torpeur. Seul entouré d’âmes perdues, aucun échec possible, plus bas n’existe pas. A force, ta tête dodeline contre le dossier de ton fauteuil, tu aimerais imaginer des conversations sophistiquées mais c’est si compliqué, l’énergie s’évade… au final tu abandonnes le train de tes pensées.

Ici rien ne compte ou n’existe, tes problèmes te retrouveront dans doute au au réveil. En attendant tu te perds dans le ricanement d’un spleen, sans rien attendre, en larmes d’abandons.

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Eux

16 mars 2019

Elle glisse de l’un à l’autre, leurs visages penchés et concentrés, ses enfants, le cœur gonflé, elle fixe cette image en elle.

Ils se parlent par intermittence, de passent un épluche légume ou quelque condiment. Elle aime tant les regarder ensemble, souvent elle marche un peu en arrière et remplit ses yeux de ce portrait, lui si grand et un peu trop fin, elle plus petite et dont les pas s’accordent aux siens. Alors qu’ils avancent ils se tournent légèrement l’un vers l’autre et ponctuent leur conversation de gestes amples et convaincus.

Elle aime leur grâce et leur complicité. Ce soir c’est pour elle qu’il cuisinent, joyeux anniversaire maman, ses deux ados parfois mutiques et étranges, le soir est calme et le ciel transparent, ils sont ensemble.

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Etire la douleur

15 mars 2019

Lorsque tu t’allonges enfin ton dos soupire, l’acte en lui même est pénible, plier les jambes en s’enroulant vers l’avant pour s’assoir sur le lit, basculer les jambes et le corps en arrière.

Puis, tu ne bouges plus, crispant la cage thoracique qui se remet de la douleur, laissant entrer l’air, enfin, et le calme, peut-être.

A force de souffrances nocturnes tu rêves de sommeil tout en craignant le réveil, ton quotidien rythmé par les cachets dont l’heure de prise est minutieusement notée sur un carnet. Ton corps est ton bourreau dont tu ne peux t’éloigner, la lassitude du temps s’installe alors que l’espoir s’éloigne.

Lentement tu tends le bras pour éteindre la lumière et lancer la musique. L’apaisement de Chopin t’enveloppe, ton esprit s’échappe alors que s’offrent à toi quelques heures d’effacement bienvenues.

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Matin gris en éclair de couleur

14 mars 2019

La fatigue dans les jambes tu t’installes parmi les autres, comme dans une boîte à sardine sur ton siège. Comme tous les jours le train s’enbranle et personne ne parle, ne se regarde, dans un accord tacite vous vous entourez d’invisible. Les têtes dodelinent, il est si tôt encore avant d’arriver à Paris.

Il n’y a, pour élever la voix, que les rejetés du systèmes, à part, qui vous fixent et refusent le silence. Leurs éclats de voix percent les conventions sociales, ils jurent et postillonnent, s’exclament dans l’indifférence, ils vocifèrent leurs vérités, passent et partent.

Leur éclair de couleur s’efface et le gris revient. Dans ton cœur, un merle chante.

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La ligne entre

13 mars 2019

Quand la pluie s’arrête enfin, la vie se fige, surprise, le silence s’installe en retenue de souffle et en accueil de la nuit.

Tu ouvres toutes les fenêtres, les lumières allumées s’épanchent vers le jardin qui exalte de terre humide, de pétales froissées, du glissement en regrets vers le réveil.

Les gouttes en écoulement le long du métal de la grille, le vent dans les feuilles, les insectes, puis la rue s’anime à nouveau. 

Une porte claque au loin, tu inspires en restant entre. Pas tout à fait dehors, plus vraiment dedans, en équilibre sur la ligne. 

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Dis, et si?

12 mars 2019

Dis, et si ?

Et si nous quittions les sentiers embrumés par la nuit, dis, si nous franchissions les lignes à défaut de les faire bouger, prétendre que demain est possible, qu’hier était léger et inconséquent, dis, oublions les mots, les taux, les probabilités dont l’encre noire menace le vent… quelques pas de côté, ma main dans la tienne, en sourires en regards, en lumière matinale perçant les feuilles… Dis, et si, et si l’existence d’aujourd’hui n’était qu’un songe, un peu trop agité, incertain, un peu trop triste aussi, en vers de gris, en bleu trop pâle, inspirer, s’assoir, confronter, recommencer, dis, viens avec moi, dansons. Quelques pas de côtés, loin du sentier, dis-moi en silence, dis-moi oui, la vie, ce cri intérieur qui rugi, non, refus, dénis, entourés de murs, dis, et si, si je marchande avec la réalité, comment te sauver, que sacrifier. Et s’il n’y avait plus rien à dire, jusqu’où continuer à se battre, persévérer, serrer le mords et avancer, dis, et si je n’abandonnais pas, ce choix, toi, ralentir le temps, de l’ombre la lumière finira toujours par sortir, quelques soient les jours, arrêter de compter et être.

Dis, et si ?

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Révisions

11 mars 2019

Quoique droitières elles fumaient toutes les deux de la main gauche ainsi elles pouvaient tirer sur leur clope tout en faisant autre chose, écrire, tourner les pages, piocher dans un bol de fraises tagada.

A l’époque un paquet ne coûtait pas cher, 10 francs le paquet de gauloises bleues, facile de tomber dedans pendant les révisions du bac. Elles se faisaient face autour d’une table ronde, dans l’appartement de leur tante, séparée par les livres, fiches et trousses. Les deux cousines, la blonde et la brune, la matheuse et la linguiste. Deux semaines de révisions intenses pour le Bac, les journées coupés par la pause déjeuner et séries sur M6. Clopes dans une main, fiches dans une autre, elles se partageant le travail, l’une faisant réciter l’autre, l’autre expliquant à l’une.

Situé dans une petite rue calme, l’appartement inoccupé virait au jaune, au vieux, il leur fallait aérer en arrivant à cause des odeurs de cire, et en repartant pour désenfumer. Le salon fut ainsi leur refuge, seules elles auraient sans doute été moins studieuses.

Parfois il serait si simple d’y retourner, au temps où tout restait possible. Aucune porte, alors, ne leur était fermée. Elles construisaient leurs prochaines étapes dans l’insouciance et la légèreté.

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Cachette

10 mars 2019

– Chut!

Les deux complices essaient d’arrêter de pouffer dans le long couloir du vestibule. 

Elle a fait un tour aux cuisines et lui à la cave, ils serrent leur butin contre eux dans l’obscurité de la nuit naissante.

Comme autrefois ils empruntent le passage sur le côté, longent un pan de bâtisse avant de se trouver devant ce qui devrait être l’entrée. Un grand et haut bosquet formant un ovale et entouré d’une haie de cyprès. Tout en face, de l’autre côté, la même création marque l’angle de la maison.

Cependant, ils ont toujours délaissé de second bosquet, préférant celui-ci plus ensoleillée en journée.

Elle pose son panier, passe devant et cherche à tâtons entre deux troncs, grinçant et soupirant des dents avant de trouver. Ses bras écartent les branches et elle se faufile à l’intérieur du bosquet.

Trois ans…

La dernière fois qu’ils se sont ainsi cachés, ils avaient quatorze ans. C’était leur rituel quotidien pendant les vacances,  dès que les adultes devenaient trop sérieux ou qu’une corvée de vaisselle les attendaient, ils partaient en douce et filoutaient le temps. Aujourd’hui il se sent ému et heureux de retrouver sa complice… devant ses yeux pétillants  et ses long cheveux noirs, il est un peu intimidé, assez troublé. 

– Alors, tu viens?

Il rit à son tour et obtempère.

En furetant au sol, ils retrouvent les grosses pierres qui leurs servaient de siège. Ils enlèvent la mousse et les regroupent, s’asseyent et sortent les victuailles. Lui une bouteille de vin rouge et un tire bouchon, elle deux verres, une miche de pain, du Cantal et un couteau. Ils trinquent, dégustent, et se sourient.