Posts Tagged ‘tranchedevie’

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Chaleur d’été, sommeil d’enfants

24 juillet 2013

La chaleur étouffante lui paraissait avoir escaladé d’heure en heure, rampant de pièces en pièces et imposant sa chape au corps et au sens, jusqu’à ralentir l’esprit et obligeant à la torpeur. Coincée entre l’armoire et la fenêtre ouverte sur l’absence de vent, Solange veille la nuit. Ses enfants sont installés sur les canapés du salon, qui reste encore la pièce la plus fraîche de la maison. Immobiles et dans des postures improbables, ils dorment profondément quoique haletant de sueur. Ils semblent avoir été terrassés soudainement de chaleur, même si chaque soir lui offre cette image de l’enfance, ses petits happés brusquement par les rêves, qui du livre encore ouvert sur le torse, du bras s’évadant du matelas et traînant au sol, des jambes en étoile de mer reflétant les mains nonchalamment oubliées derrière la tête. Une seconde éveillé et la suivante happés par les songes.
Cette facilité au sommeil l’émerveille. Le repos s’impose à eux avec une précision quasi administrative, sans doute à cause de la routine rigoureuse qu’elle leur a offert, 19h00 à table, 20h00 histoires puis lecture, 21h00 extinction des feux. Lorsqu’elle arrive tard à cause d’un train contrariant et qu’elle passe embrasser leurs fronts et caresser leur cheveux, elle regarde longuement leurs visages, écoute leur souffle paisible, le pincement au cœur de n’avoir pu partager quelques moments avec eux. Pourtant cette routine lui apparait comme indispensable et indiscutable, les petits ont besoin d’habitudes, de repères, leur sommeil est sacré.
Mais si le cadre est rigoureux, les règles y sont libres, les enfants de Solange grandissent en bruits de rires et de disputes, d’aventures, de poursuites et de caches-caches, d’anecdotes incroyables et extraordinaires partagées au milieu des escaliers…
Ces instants du soir sont précieux et elle s’astreint à être à l’heure, quitte à amener « des devoirs » qu’elle fera assise en tailleur par terre avec un dîner léger à grignoter.
Ce soir la chaleur l’oblige au rien.
Solange est arrivée tôt, les oreilles en vertige d’une climatisation mise au maximum et quasi exsangue qui avait sifflé d’épuisement toute la journée. Les jambes lourde du trajet en train, debout dans la fournaise et la transpiration des autres.
Les enfants étaient énervés, ils avaient eu chaud, il faisait lourd, pas une brise pour soulager l’emprise irrespirable de l’attente avant un orage.
Elle passe la main par la fenêtre, hors de la maison, et sent l’air qui se rafraîchi : il y a deux mondes, celui de l’intérieur dont les murs irradient de chaleur, et celui de l’extérieur osant petit à petit la fraîcheur.
Solange fini par installer un matelas d’appoint au sol et s’installe près du sommeil de ses enfants. Dormir en haut serait impossible, il n’y a que poussière brûlante et irrespirable.
Lorsqu’enfin l’orage explose et envoie ses bourrasques bousculer l’existant, les yeux de Solange se ferment, bercés d’une pluie lumineuse et fracassante portant la fin de cette journée caniculaire.

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Pieds nus

19 juillet 2013

Elle rompt l’immobilité. Ses pieds s’ancrent au sol et la sortent de l’assise, ses jambes se tendent et son buste se déplie dans un silence interrompu d’un craquement, se perd dans le vertige entre deux pour se tenir droit, en grâce, elle hésite, attend le temps de retrouver une balance avant de faire un premier pas.
Petite, elle avait interdiction par sa mère de rester pieds nus sur le parquet. La transpiration laissait des traces humides dont l’acidité attaquait le bois ciré. Déjà, pourtant, elle ressentait ce besoin d’être liée au sol, de sentir et d’exister par chaque pore de son corps. Le carrelage brillant et froid de la cuisine suivi de la tomette cassée du couloir, le parquet en chêne du salon et des tapis diversement soyeux. La moquette de sa chambre et la dalle du balcon. Dehors aussi, en vacances, elle rechignait à chausser ses pieds, à les couper du monde. Sentir l’herbe mouillée au réveil et craquante le soir, les graviers du chemin aux coins minuscules et coupants, la pierre marquant le chemin entre la maison et le puits, le puits et le garage, le garage et le portique, le portique et la maison. Le sable chaud et l’eau froide du nord et les rochers noirs décorés de moules et de lichen des mers.
Ses pieds sont nus et attachés au sol et à son parquet vitrifié qui ne craint l’acide. Elle hésite, elle avance.

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Les mots moites

18 juillet 2013

Elle cherche les mots, le stylo s’échappant de la sueur de ses mains, le papier moite courbant sous l’encre hésitante et vive. Les phrases se perdent alternant entre l’essoufflement et des instants en vide. Elle est pied nu sur le parquet. Une fenêtre dans son dos permet un souffle à peine frais.
Le jour s’éteint peu à peu. Au loin un chien aboie, son cri résonne au dessus des jardins endormis.
Elle persiste, passe au clavier, la gorge sèche de poussière malgré les glaçons dans un verre perlant sur son vieux bureau en bois ciré. Il y aura une trace ronde, une de plus, s’ajoutant aux tâches rappelant les années, son enfance, le bac, les déménagements, les soirées balbutiantes d’écriture en sur place.

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Le printemps impossible

15 mars 2013

Après l’hiver vinrent les jours sombres. Le printemps était là, peinant sa charge de pluie aplatie par les vents. Autour de lui la renaissance se préparait, un murmure précédant le changement coulait en flots ininterrompu et annonçait le soleil.
Il s’accrochait à la Seine dérangée dans son lit et menaçant les rives, au givre du matin, aux écharpes entourant les cous et aux gants sur les mains, les yeux rivés sur les bas nuages masquant la lumière grandissante. Il se raccrochait en arrière à l’idée impossible d’une vie sans deuil, au souvenir d’un cheveux roux enroulé à une brosse, au souffle d’un parfum s’exhalant d’un livre au marque page arrêté, posé là, sans bouger, à l’agonie face à une histoire arrêtée au milieu dont il ne connaîtra jamais la fin.
Le monde s’acharnait à vouloir l’oublier et lui s’arc-boutait contre cette érosion, contre les vagues sur la plage effaçant nos marques. Tous les jours, ses pensées l’amenaient à ce bout de terre sous le marbre froid de sa dalle, peut­être y avait­-il quelques fleurs autours, des pâquerettes, un ou deux chardons. Peut-­être un oiseau y chantait­-il. Il l’espérait, il fallait que ce soit calme et gai, là-­bas.
Chaque instant forcait ses pieds à contre sens, s’y rendre voulait dire se rendre, abandonner la lutte, accepter qu’elle ne soit plus. Marcher sur l’herbe derrière l’église, dans ces carrés entourés d’un muret, en haut de la colline, c’était laisser libre son âme des pleurs qu’il retenait, se résigner à la peine, envisager l’existence autrement qu’accompagné d’absence.

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Neige en ciel inversé

12 mars 2013

Le vent soulevait les flocons apaisés.

Nous marchions lentement, nos pas craquant la route immaculée. Les sons s’étouffaient en résonance de cet écho si particulier de la neige encore neuve. La lune s’y reflétait comme dans un ciel inversé alors que nous avancions, côte à côte, frôlant le froid, rêvant la nuit. La lumière sortait de l’ombre et se posait sur nos âmes, l’univers immense surplombant nos êtres souriait du mystère de l’à venir.

La route était longue, le chemin tournant entre pins et rochers. Nous la connaissions si bien pour l’avoir parcouru pendant les années de l’enfance, nous en connaissions les surprises et détours, nous étions chez nous.

Arriver n’était pas important.

L’essentiel, ce soir-là, était d’avancer. D’un pas égal nous marchions lentement, ensemble.

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Les Crèmes Fleurettes

10 novembre 2012

Elles s’énervent, se regardent sans se voir tant elles se connaissent. Elles s’aiment, se haïssent, elles ne savent plus. La vie est devenue indispensable, le souffle, la présence l’existence et la persistance à être. Les années à flétrir le temps, les saisons à regarder par la fenêtre, les étés trop froids, les hivers trop long, les automnes si inconsistants, les printemps… ah, il n’y a rien à dire du printemps, elles s’accordent sur la sève qui fouette. Et revient la lumière, les jupes, les hommes, les terrasses en soleil. Et revient l’espoir d’un autrement.

A neuf ans, Mariette est tombée sur le chariot des desserts à la cantine de l’école, Jean s’est moquée d’elle. Huguette l’a aidée à se relever, lui a prêté son chandail. Depuis, on les appelle les crèmes Fleurette.

D’années en années, les vitres semblent plus ternes, moins propres, plus floues. La lumière peine, leurs yeux s’éteignent et le monde rapetisse. Le souffle court, elles se souviennent. Hier n’a pas d’importance, hier elles étaient vieilles. Mais un jour, elles le chuchotent comme un secret inestimable, un jour elles étaient belles. Le jour était doré et rose et sentait le pin, leurs chevilles fines sonnaient l’appel, battaient la mesure, attendaient de grandir, de s’affranchir.

A quatorze ans, Huguette a eu ses règles en cours de français. Elle était une tardive, elle n’était pas préparée. Jusque-là sa mère avait beaucoup rougit et surtout peu dit, même si Huguette savait l’essentiel. Mariette a glissé ce qu’il fallait sous la porte des toilettes et est allée chercher ses affaires de gym en dépannage.

Elles s’ennuient, s’insupportent, elles se connaissent trop. Tous les jours les mêmes poussières dans leurs conversations, elles ont l’impression de respirer du sable. Les lattes grinçantes du couloir menant à la cuisine. Chacune sa chambre, un salon, une salle de bain équipée pour l’aide qui vient tous les deux jours. Leurs enfants ont trouvé que c’était bien, cette absolution en huit clos interminable, dans le brouillard de l’ennui des jours. La surprise serait qu’elles se surprennent, l’inattendu serait que l’une meure avant l’autre. Ce qui tuerait l’autre, que de s’être faite dépassée.

Au troisième convolage de Mariette, Huguette lui a fait juré que ce serait le dernier. Elle-même ne se posait plus la question, son mariage était devenu une routine rassurante, avec défiscalisation de leurs valeurs ajoutées et délicalisation de leur sommeil. Mariette a ris et terminé sa flute de champagne d’un trait. A soixante-cinq ans elle avait autant de mentons que d’époux.

Aujourd’hui elles n’ont plus d’orgasme, chaque hoquet pourrait les briser en petits morceaux de squelette gris et dévitalisé. Petits pas couronnés de blanc, même manteau couvrant des courants d’air, le parapluie jamais loin. Elles s’écoutent sans s’entendre, s’attendent en s’écartant d’un mètre, quelques centimètres devant, il ne faudrait pas être trop docile, la première arrivée a gagné. Elles boitillent en béquilles, clac clac clac, petits pas, petits clacs, petites peurs. Le trottoir est si long, le parc est à cinquante mètres, c’est si proche qu’en plissant bien les yeux on le voit, s’est si loin que chaque pas est une victoire. Clac de la béquille, clic du sac à main contre les boutons du manteau, clanc du dentier.

Elles s’aiment ou se haïssent, elles ne savent plus.

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Chaque instant

22 octobre 2012

C’est une histoire d’étages, de mots, d’envies sourdes qu’on n’entend pas, c’est l’histoire de pouvoirs abusés et de caprices orgueilleux, l’histoire de la guerre d’une journée, une histoire comme toutes les autres, celles dont on a clôt les chapitres et celles que l’on aimerait écrire, qui racontent une fatigue campée et refusant de bouger, accompagnée de cette lassitude de devoir changer, désabusée, pourquoi encore, pourquoi moi, j’ai tant voyagé pour me trouver, j’aimerai m’arrêter, et pourquoi encore, toi, pourquoi ne voyages-tu pas, toi qui n’as pas collé ton front contre les volcans d’incertitudes ou pris les armes pour défendre ce que tu es, qui tu es, et surtout vers qui tu te construits, en sérénité hors des sentiers et des habitudes ; toi qui me racontes ton histoire à travers des sourires aux dents trop blanches qui m’effraient tant elles semblent avoir emprunté leurs éclats aux froideurs des glaciers, tant au fond de tes yeux je lis cette peur tapie au fond qui ne fera jamais surface mais qui guide aujourd’hui tes gestes et tes craintes liées à demain, c’est l’histoire d’un volcan et d’un glacier qui ne pourraient prétendre, s’attendre à s’entendre ni se comprendre.

Dans l’immeuble d’en face des caméramans tournent encore le même film. Ils se font plaisir.

Que pourrais tu bien te raconter, pour rassurer tes heures ombrageuses… le savais-tu, il paraît que lorsqu’on aime chaque instant est un présent, les hommes et les dieux ne peuvent rien, contre les histoires d’espoirs racontées sur une plage noire qui nargue le ciel et le temps, un mirage dans lequel tu sombrerais et vers lequel je m’évade, les yeux dans des bleus aux reflets vert lumineux.

Nous restons devant les mêmes paysages, chacun à notre étage, nous regardons les ombres des nuages jouer avec les façades aux reflets changeants.

Chaque instant que je vis est bien présent, ancré à en mordre ma chair, viendra bien le temps de regarder en arrière où tu resteras campé dans ma fatigue et les cernes en regrets.

Et si hier perdait ses lendemains, et s’il n’y avait plus d’été, dans les fumés du volcan d’un glacier oublié, nous serons ainsi restés, chacun en manque de devenir.

Le  Dernier Présent – Alexis HK

Que pourrais-je bien te raconter
Pour rassurer tes yeux ombrageux ?
Il parait que le monde va s’arrêter sous peu
Il parait que le ciel ambitieux
Produirait trop de superstitieux
Il parait que les hommes et les dieux
Ne savent plus faire l’univers heureux
Chaque instant comme dernier présent
Quand on sent que sombre est l’avenir
Chaque instant comme dernier présent
Quand je sens la peur de l’heure de partir
Que pourrais-je bien te raconter
Pour rassurer tes yeux ombrageux ?
Ça me fait du bien de te parler
Tant que nous sommes ici tous les deux
Chaque instant comme dernier présent
Quand on sent que sombre est l’avenir
Chaque instant comme dernier présent
Quand je sens la peur de l’heure de s’enfuir
Nous irons vers le prochain été
En caressant les beaux souvenirs
Le temps que le temps pourra prêter
A nos enfants pour les laisser rire
Chaque instant comme dernier présent
Quand on sent que sombre est l’avenir
Chaque instant comme dernier présent
Quand je sens la peur perdre ton sourire

Alexis HK « Le dernier présent »

Sortie officielle le 17 octobre 2012