Posts Tagged ‘tranchedevie’

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Tristes Extraits Douloureux

13 mars 2011

Quatre extraits de mes paragraphes « contraints » mis en ligne sur le blog du Convoi des Glossolales, que je vous invite d’ailleurs à aller découvrir… Il est peuplé de textes et d’auteurs doués et surprenants.


 

Franck sifflote et affute sa lame. Sous ses pieds reposent quinze retraitées dont les corps nourrissent des futurs vers de pêche. L’herbe est jaunie de chaleur, la terre craquelée de soif. Devant la maison, le portail rouillé gémit au vent brûlant qui transporte poussières et grain de sable. De l’autre côté de la colline, en face, la plage, d’où émanent les rires insouciants des vacanciers bravant la canicule. Franck sent la soif en lui. Tous les ans, c’est ainsi. Il aligne un nouveau corps dès l’automne arrivé. Un corps d’été congelé, un corps de femme ridée et racornie, toutes de la même taille, toutes en chignon blanc, toutes reflets de sa mère. Son anniversaire arrive, il va lui falloir aller la voir, subir ses moqueries acerbes et accepter qu’elle ne l’aimera jamais. Cette année, peut-être, il sera un homme. Cette année, peut-être, il parviendra à la faire taire, elle, et non une autre. Franck sifflote et affute sa lame. Dans quelques heures aura lieu la messe du soir, la messe des vieux, dans quelques heures il partira à la chasse.

 

* * *

 


Pétrie de douleur elle ferme les yeux, maudissant sa journée, son patron, le stress, les cigarettes en trop. Ses doigts massent sa nuque dans une tentative sensée évacuer les tensions, elle s’essaie d’être sourde aux sifflets dans ses oreilles. Elle se transporte en Grèce, où une plage de marbre noir donne sur une mer turquoise aux bas-fonds enchanteurs, se berce de vagues, et sombre doucement dans l’oubli en espérant que sa douleur aura disparu au réveil.

* * *

 

Parfois se lever était difficile. Déplier son corps, sentir la douleur se propager et rejoindre chaque articulation. Il fallait s’occuper des enfants, les aider à s’habiller, les emmener à l’école, puis prendre le bus jusqu’à l’officine où elle était assistante. Toute la journée à répondre au téléphone, à prendre des notes, à taper… Toute la journée à agiter les doigts, plier, déplier… Puis le soir, le chemin inverse jusqu’à la sortie de l’étude, le babil incessant de gaité des enfants jusqu’au silence dans leurs lits, jusqu’au repos de la nuit pendant lequel, enfin, la douleur de son corps pouvait disparaitre le temps d’un court sommeil.

 

* * *

 

Rien ne peut changer le présent, mais je sais que ce soir ton cœur est un peu plus lourd sans doute, ton âme un peu plus grave. Avoir pris le temps n’aurait sans doute rien changé, t’arrêter, discuter avec elle. Quelques minutes pour la voir, l’écouter, quelques instants où elle aurait existé dans le regard d’un autre, loin de ses problèmes, de ses névroses… Son corps élancé aurait quand même plongé,  son corps si léger se serait quand même brisé volontairement. Non, cela n’aurait rien changé, pour elle, sa décision était arrêtée. Mais pour toi, pour toi aujourd’hui, cela aurait fait toute la différence… Il n’y aurait pas ce pincement. Le temps d’une seconde, de s’arrêter pour y penser. Le pas et les gestes plus lents, puis la respiration passe et la vie continue.  Je ne crains pas pour toi mais je te sais triste, c’est pour cela que je suis triste aussi, et que je t’envoie tout ma tendresse et ma joie de toi à distance. S’il n’y avait cette distance, cet océan… ce ravin d’absence qui m’empêche d’être auprès de toi, de t’enlacer de ma tendresse. Mes yeux se portent sur cette fenêtre, contre la rambarde d’où nous fumions nos cigarettes et lancions nos voix dans la cour de l’immeuble, il y a si longtemps, si jeunes et arrogants et insouciants, et je frissonne. J’enlace mes genoux de mes bras, la tête posée entre les deux, et je pense à toi. J’allume une cigarette, seule dans ce pays étranger, je pense à elle. 

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extraits décroissants

7 mars 2011

L’eau chaude lui brûle un peu la gorge. Il est installé devant la télévision, comme tous les soirs, il a mangé son assiette sans trop y regarder et boit une tisane au thym, comme tous les soirs. Il a rajouté un bouchon de rhum, puis deux, puis trois, comme tous les soirs. Il se resservira, un peu plus de rhum, un peu moins de tisane, le pas hasardeux pour revenir sur le canapé, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, Thérèse préparera son dîner, chauffera son eau, fera la vaisselle. Comme tous les soirs elle se fera petite souris silencieuse, attendant qu’il s’endorme devant sa TV, priant pour qu’il n’ait pas la force d’aller se coucher. Elle se couchera après lui et se lèvera avant, pour préparer son petit-déjeuner, pour que tout soit prêt, et qu’il se prépare et parte vite, vite, la laissant enfin au silence de leur maison.

 

* * *

Elle tape du poing sur la table. Son téléphone s’en décroche, ses notes valsent, un stylo roule de dossier en dossier et tombe sur la moquette vieillie et rarement aspirée. Elle retape, s’empare d’une agrafeuse qu’elle fait voler à travers la pièce. En cinq ans de présence, Amélie n’a jamais perdu son calme ni élevé la voix, elle est toujours sereine, posée, courtoise, dit les choses fermement avec sourire et pragmatisme, c’est une collègue de travail idéale. Sa voisine de bureau arrive justement essouflée et en manteau et évite de justesse l’objet qui percute la porte et éclate, envoyant des petites agrafes décorer le sol. « Bon, euh… je vais prendre un café », hasarde cette dernière qui bat prudemment en retraite. Amélie respire, détend ses doigts au maximum et les fait voler au-dessus de son clavier tel un pianiste afin de rédiger le premier mail de sa journée. Elle en a une dizaine d’autres en tête juste derrière, tous courtois, fermes, implacables. On va voir ce qu’on va voir.

* * *

Bertrand se souvenait, petit, être resté des heures devant le four, songeur, admirant la maîtrise de Julie face à cet engin que d’aucun aurait trouvé archaïque. Qui aujourd’hui utilisait encore la cuisinière de ses grand-mères ? Mais les jours de tempête, on trouvait toujours quelque chose de chaud à se mettre dans le ventre chez la vieille Julie. Elle ne dépendait ni de l’électricité, ni de ces bouteilles de gaz lourdes et encombrantes dont la plupart des maison étaient équipées. Sa maison était principalement chauffée grâce à deux solides cheminées et, si Bertrand se souvenait bien, il y avait deux radiateurs à huile, un dans la salle de bain, l’autre dans l’ancienne chambre de Candice. Là où elle devait dormir…

 

* * *

L’odeur du dissolvant me ramène immanquablement à elle… Petite, j’aimais me nicher contre le canapé, à ses pieds, si près d’elle mais sans la gêner. Tous les dimanches soirs, elle défaisait, limait puis refaisait ses ongles. La couleur variait peu, rouge carmin, bordeaux, ce que l’on pouvait oser à l’époque. J’aimais tout, l’odeur acide du dissolvant, le bruit de la lime chauffant l’ongle, puis l’ultime attaque olfactive du verni. Ensuite, elle agitait ses mains joyeusement dans tous les sens en attendant que cela sèche.


Depuis quelques temps, je suis auteur contraint quotidiennement sur le blog du Convoi des Glossolales. A l’inverse des auteurs affranchis qui écrivent quand ils veulent je me suis soumise à une exigence périodique choisie de texte. Un seul paragraphe, et chaque texte est non signé. Cela me permet d’avancer en terme de régularité, d’improvisation et d’innovation. Je suis cependant fière de certains de mes paragraphes, qui quoique non signés sur ce blog m’appartiennent toujours, et que j’ai souhaité partager avec vous.

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La femme qui crie

5 mars 2011

Tu dévides tes mots sans pudeur ni retenue. Tes colères, tes envies, tes désespoirs, tes joies tues, et tes bonheurs aussi, jaillissent en désordre de toi. Après une vie de silence contraint, ces instants sont une délivrance. 

Tes phrases se bousculent, se mélangent, ton cerveau et ta bouche ne pensent pas en même temps, être cohérente t’est quasiment impossible. 

Debout, mains devant toi comme pour te défendre, tu parles en salves saccadées… Tu as gardé en toi des larmes amères et désespérées, tu chéris le souvenir de bonheurs intenses et secrets que tu livres comme un chant, un arioso, comme la naissance d’un adieu qui nous serait destiné.

Tu ne sais combien de temps dure cet instant, ce cri, ces paroles. Est-ce simplement une fuite de ton esprit, le temps d’une respiration, d’un battement de coeur? Tu as l’impression que cela dure des heures et une seconde à la fois, tu te sens nue sous les flots de paroles qui s’échappent de toi. Après tant d’attente, elles n’ont pas la délicatesse d’avancer avec douceur, elles s’engouffrent dans la brèche par saccades et tu découvres la plénitude première d’un abandon, bras tendus, mains ouvertes, tu vomis tes mots en aveugle dans un cri douloureux et orgasmique à la fois. 

Tu ne sais pas, le déclic, le pourquoi, ce qui fait qu’aujourd’hui le « ça » des psy surgit de toi enfin pour s’exprimer. 

Il faut que ça sorte. C’est tout. Tes noirceurs, tes frustrations, tes joies non partagées… Ta peur d’exister en réel, de laisser les autres s’approcher de toi et t’affliger de leur marque, de leur influence. 

Les masques que tu t’es imposés ont pesé sur ton âme au point que tu t’es retrouvées en défense permanente. A force de te cacher, tu as oublié qui tu étais, à force de t’inventer, tu as aujourd’hui peur de la petite fille tapie en toi qui pleure, et qui rit aussi, parfois.

A force de te côtoyer, nous avions oublié que derrière ta carapace aiguisée se cache une femme blessée, que tes attaques parfois cruelles proviennent d’une insécurité dont tu ne parviens à te guérir, que tu préférerais une solitude amère à l’aveu de cette faiblesse. L’admettre, t’y abandonner, ce serait impossible. Il faudrait un bouleversement tel, il faudrait que tu affrontes ce qui est cassé en toi, il faudrait que tu souffres avant d’être pleinement heureuse. Ce chemin t’effraie, aussi jusqu’à aujourd’hui chaque jour s’est additionné à ton silence crispé et mécontent.

La chaleur bienfaisante des autres percerait tes murs, la lumière entrant de ces fenêtres sur le monde te rendrait vulnérable. Non que tu ne nous aimes… bien évidemment ce sentiment existe fortement en toi, avec une force égale à ton besoin de l’être, aimée… La guerre qui se livre en toi ne cesse jamais, être digne, indigne, mériter, démériter, c’est compliqué. 

Etre aimée te serait aussi terrible que l’est, aujourd’hui, le fait de ne point l’être. 

Aimer, c’est espérer le bonheur de l’autre et accepter qu’il puisse vous faire mal, c’est être en force vulnérable et c’est inacceptable. Aimer quelqu’un, c’est forcement lâcher prise, être désarmée face à l’autre, et un adulte qui t’aime est donc forcément un être faible indigne de la réciproque. Tu t’es ainsi battue dans tes inconsistances et ambiguïtés, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à cette dernière note.

 

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Tic-Tac

25 février 2011

De loin, on dirait une adolescente normale, avec l’aplomb, la révolte et la nervosité de ses comparses. De près, elle ressemble à une statue figée, à un être en devenir incertain du chemin à prendre, des pas à enchaîner.

Elle est assise côté fenêtre, l’air pensif, une main frêle posée sur le système de ventilation. Ses cheveux bruns sont à peines propres et encore moins coiffés et cachent une partie de son teint pâle. Ses ongles sont coupés à ras. Autour, les petites peaux arrachées ont donné naissance à des croutes et des cicatrices rosées.

Elle est emmitouflée dans une parqua noire qu’elle refuse de quitter malgré le chauffage, et elle regarde le paysage défiler sans le regarder, ailleurs. Son esprit est en transit, elle est partie d’un endroit et s’en va quelque part, elle s’est posée dans ce train en laissant ses questions sur le quai. Elle les retrouvera en descendant, sa vie d’incertitudes n’aura pas changé.

Elle sort l’équivalent d’un walkman et s’enfonce sur son siège et dans sa musique. Tu connais ce type de casque, il permet d’apprécier une écoute de qualité sans occulter totalement les bruit extérieurs. Tu la sens en alerte et luttant contre le sommeil. Elle continue à regarder par la fenêtre, tu te plonges dans tes mots croisés. Finalement c’est simple, tu étais sorti de chez toi l’angoisse au ventre ce matin, le stress aux mains. Tu n’avais pas osé fumer de peur que l’odeur ne l’insupporte. Il fallait que ça marche, aujourd’hui, il fallait qu’il puisse y avoir un demain et une semaine prochaine.

Tu la regardes sans la cerner très bien encore. Tu n’auras pas le temps de faire sa connaissance. Son visage lisse est percé d’un regard déjà si vieux, parfois illuminé d’un éclair d’innocence émouvant. Comment peut-on être si jeune et avoir tant vécu, tant supporté, tant surmonté. Tu ne sais pas. Tu l’accompagnes. C’est ton boulot, d’être à ses côtés, de l’aider à soulever sa valise dans le porte-bagage, de veiller à ce qu’elle descende à la bonne gare et qu’elle soit prise en charge ensuite par un autre maillon du système. Tu ne connais que son nom et celle de la personne qui l’attend. Elle suit un parcours qu’un juge a choisi pour elle, on ne lui a pas demandé, les décisions sont prises en dehors de sa volonté. Pourquoi est-elle ici, pourquoi cette enfant de quatorze ans se retrouve dans un train, seule hormis toi, tu l’ignores. Cela n’a pas d’importance au regard de ta mission. Mais quand même, tu es ému. Elle est ta première fois, tu étais encore au chômage hier… Tu te sens maladroit, sans savoir si tu dois lui parler ou la laisser. Elle a l’air si tranquille dans sa solitude… Finalement, tu lui tends un paquet de tic-tac. Elle écarte le casque de sur ses oreilles et se sert en te souriant timidement. « Merci ».

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Café

14 janvier 2011

Quelques heures plus tard, vous êtes tous les trois dans un café en bordure du parc Monceau. Belou est assise près de la vitre côté rue et fait semblant de regarder les passants. En réalité, elle s'admire, se coiffe et se recoiffe dans son reflet tout en glissant parfois un regard vers vous.

Belou a bien couru et joué sur les toboggans désaffectés pour ce premier jour de l'année. Elle vous a laissé la suivre, attentive à ne pas vous perdre mais savourant aussi chaque instant de vent dans ce parc qui aujourd'hui lui appartient. Ses joues sont roses, elle a l'air vive et en forme. Sa natte est défaite et elle s'amuse à passer ses cheveux blonds d'un côté puis de l'autre en penchant la tête. Tu la regardes fièrement, avec amour, heureuse de ce souffle si fort en elle… Il y a trois semaines tu craignais pour sa vie, et aujourd'hui elle te traîne avec "l'étranger-Jacques" dans une journée imprévue.

Ce premier janvier devait être calme comme une journée d'hiver dans un cocon. Ce mal de tête lancinant – punition des abus de la veille, ce trou dans ta mémoire, cet homme en face de toi dont tu ne te souviens pas, ces choses-là ne devaient pas être…

Cet homme qui a bien compris que tu n'avais pas le moindre souvenir de votre rencontre, et qui en parait amusé et un peu triste aussi. Il y a en lui comme le regret d'une conversation entamée que vous n'auriez pas pu finir.

"L'étranger-Jacques" est en face de Belou. Il vient de gagner un concours d'engouffrage de tartine contre elle et sirote un second café. Un silence confortable d'installe malgré ton inconfort. Belou alterne entre dehors, la vitre, son reflet et vous, Jacques fait pensivement des dessins avec sa cuillère sur sa soucoupe, ses yeux noisettes fixés sur les traits fin et marrons qu'il entrelace et tu croises et décroises tes mains avant de les poser à plat sur la table pour qu'elles arrêtent de bouger. Le café est calme, il est presque à vous lui aussi.

– Je vais vous raccompagner.

Il se lève, son expression cachée par une mèche blonde, va régler et vous tient la porte.

Vous marchez d'un même pas jusqu'à chez toi. Le trajet dure vingt minutes jusqu'à la rue Jouffroy à travers les rues bordées de pierre de tailles. Vingt minutes pendant lesquelles Belou tient ta main et avance en pas chassés, et hop, hop, hop, se raccrochant à toi lorsqu'elle trébuche et arborant un air ravi. Pour elle tout est simple, c'est une belle journée.

Arrivée en bas de l'immeuble, il s'arrête, fouille dans sa poche et te tend ton téléphone.

– Je me suis enregistré dans le répertoire.

Il se penche, embrasse Belou, hésite, te sourit puis fait volte-face et part d'un pas tranquille.

– Maman, ze peux prendre un bain moussant?

– On ne zozotte pas Belou…

Et hop, hop, hop, tu entres dans l'immeuble accompagnée d'une Belou bondissante et prête à avaler une soupe et un tube de doliprane. Prête, surtout, à écouter ce que Belou voudra bien partager avec toi de sa semaine chez son père.

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Le Palier

12 janvier 2011

Belou a des yeux noirs profonds, capable de lancer des feux d’artifices de joie comme de se transformer en un puits sans fond. Elle est comme son père parfois, indéchiffrable, attentive, observatrice. 

Ta fille est assise en tailleurs par terre, dans l’entrée. Elle a une main à plat sur ses genoux, et boulotte de l’autre un bâtonnet de carotte. Elle regarde gravement le spectacle en face d’elle : banni sur le palier, « l’étranger-Jacques » sirote un café l’air très amusé par ce qu’il lui arrive. Ses pieds sont plantés sur le tapis rouge typique des immeubles haussmaniens et ne bougent pas, il se tient à la consigne que tu lui as donné et attend que tu sortes de ta douche. 

Tu n’as eu pas le temps de réfléchir. Ton hésitation a duré une seconde, entre faire entrer cet étranger qui te connait, avec qui apparemment tu as passé une partie de ta soirée d’hier, ou lui claquer la porte au nez ne serait-ce que le temps de passer une tenue plus présentable. Non que ton pyjama en toile bleu ne soit indécent, mais il n’en reste pas moins ce qu’il est. Tu te forces à réfléchir, à passer outre la douleur qui bat tes tempes et te fait gémir doucement alors l’eau trop froide s’abat sur toi. Tu ne boiras plus jamais, plus autant, c’est promis.

Avant de monter, tu as donc brandi un doigt vers Jacques :

– Restez là, ne bougez pas.

Et à Belou: 

– Reste-là, ne lui parle pas.

Et tu as foncé dans ta chambre ramasser un jean par terre, puis dans la salle de bain alors que Belou rétorquait en zozottant sciemment :

– Ze lui parle pas mais ze peut lui faire un café.

La cafetière, c’est le cadeau de Noël de Damien. Il a la même chez lui et Belou sait s’en servir. C’est une cafetière à dosettes qui fait un très bon café, qui pollue, et qui t’agace déjà car elle te vient de Damien, Belou y tient et tu es désormais obligé d’avoir un objet de lui dans ta cuisine. C’est une invasion, une intrusion, tu espères bien la casser rapidement même si cela va à l’encontre de tes convictions écologiques, aussi, que de te débarrasser d’un objet en état de marche. Cette cafetière est un paradoxe qui te met de mauvaise humeur.

Ils sont donc là, en bas, Belou et Jacques, respectant ta consigne à la lettre et attendant que tu reviennes délivrer l’image silencieuse et immobile qu’ils sont devenus.

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Le Téléphone

8 janvier 2011

Un coup bref à l’interphone suivi d’une cavalcade dans les escaliers… Belou est de retour! Ton troisième café à la main, tu ouvres la porte et une tornade se jette sur toi. La valisette rose à roulette reste en plan sur le palier tandis que deux bras aimants entourent le haut de tes jambes et que Belou pose sa tête sur ton ventre… Ta fille est une géante, malgré son année d’avance elle est l’une des plus grande de sa classe de CP. Elle peut déjà porter du huit ans sans que cela ne choque, et des adultes bien intentionnés la trouvent parfois « bien en retard pour son âge » lorsqu’ils l’entendent hésiter sur les mots qu’elle lit dans la rue sur les panneaux publicitaires. (Tu ne réponds plus. Tu les toises de ta propre hauteur jusqu’à ce qu’ils passent leur chemin.)

Belou est là, avec une heure d’avance, tu es encore en pyjama et ton corps entier se sent puni de tes excès de la veille, dont tu n’as d’ailleurs qu’un souvenir confus…  Tu sais qu’Olivia t’en fera un récit amusé tout à l’heure, lorsque tu iras récupérer ton téléphone portable oublié chez elle. 

En attendant tu dévores ta fille des yeux…

Belou ramasse sa valise et s’attelle à ranger ses affaires. Elle n’aime pas être en transit, entre chez toi et chez Damien, même si son chez elle est plus ici que là-bas. Elle trie, met au sale, remet jouets et livres à leurs places. De la cuisine, tu l’entends déplacer des objets et vider très discrètement une partie de sa valise. Quelques trésors rapportés de chez son père, sans doute. 

Parfois, Belou n’aime pas partager avec toi. Ce qu’elle y a fait, les vêtements et cadeaux qu’on a pu lui offrir. Elle ne te cache jamais rien d’important en terme « de vie ou de mort », mais tu sens que ces secrets ont une place dans son mode de fonctionnement. 

Damien et toi avez les vôtres, de secrets, votre histoire est pour sa plus grande part tue, Belou n’en sait pas grand chose… Un jour, Papa et Maman s’aimaient très fort, ils vivaient ensemble. Et tu es arrivée. Mais, pendant le voyage qui t’a amenée jusqu’à nous, certaines choses sont eu lieu, rien de grave, rien dont tu n’es responsable, mais Maman et Papa n’ont pas pu ni voulu continuer à vivre ensemble. Alors tu as deux chez toi, mais une routine, deux parents séparés, mais uni par l’amour que nous avons pour toi. Tu es notre trésor, notre cadeau, nous sommes heureux de ton existence et nous t’aimons. 

Ces mots ont bercé Belou depuis sa naissance. Pour l’instant ils semblent lui suffire. Tu sais que, le jour où elle posera des questions plus précises, il te faudra replonger dans ce passé que tu essaie pourtant d’oublier. Tu connais le poids des silences et le pouvoir libérateur des mots. Des mots qui peuvent enfermer, aussi, si on ne les dit qu’à moitié, si on les ments, si on ne joue pas le jeu.

– Tu as faim? demandes-tu d’une voix gaie.

L’idée même d’un repas te soulève le coeur, à part du café dont tu te passerais bien de l’odeur, ton estomac n’acceptera rien.

– Non, pas tout de suite Maman, avec la nouvelle année on a petit-déjeuner tard.

Ouf.

Soulagée, tu tournes le dos au frigidaire. Tout à coup, la sonnerie de l’appartement résonne. Sans doute Olivia qui te rapporte ton portable. Tu vas lentement pour ouvrir la porte sans prendre la peine de regarder par l’oeil de boeuf.

Et là…

– Bonjour Isabelle.

C’est un homme blond cendré, aux yeux noisettes. Il est moulé d’un jean très seyant et d’un pull col roulé vert foncé, le tout recouvert partiellement d’un manteau 3/4 style capitaine de bateau. Ces informations parviennent facilement jusqu’à ton cerveau. Mais pour le reste… rien. Il connait ton prénom tandis que tu ignores le sien. Tu réalises soudain que tu es encore dans ton pyjama en coton bleu, que tu as les yeux écarquillés et que cet étranger a l’air de te connaître. Une petite main attrape ta jambe alors que Belou jette un regard spéculateur sur votre visiteur.

– Bonjour Monsieur, dit-elle poliment.

– Bonjour Belou, répond-t-il très sérieusement.

Ses yeux rieurs te dévisagent de façon dérangeante… 

– Tiens, je t’ai ramené ton portable. Tu l’avais laissé dans ma voiture. 

Tu ne comprends pas. Tu n’as pas quitté le domicile d’Olivia hier, n’est-ce pas? 

N’est-ce pas??

– Maman, tu ne laisses pas entrer le Monsieur qui te rapporte ton téléphone? demande Belou.

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Le caprice de Belou

22 décembre 2010

Elle est assise sur son lit, son petit-déjeuner encore devant elle, ses cheveux blonds épars sur sa chemise de nuit rose pâle, les poings serrés sur ses draps et la bouche réduite à un mince filet mécontent. Son visage est encore creusé par la semaine qui vient de s'écouler, ses grands yeux noirs sont encore vilainement cernés. Sa peau est pâle malgré la rougeur qui vient de l'envahir soudainement.

Elle a l'air si fragile et si féroce à la fois. 

Aujourd'hui c'est son dernier jour à l'hôpital et Belou fait un caprice. Elle s'y accroche mordicus, elle te fait front sans mot dire, butée, les yeux fixes remplis d'orage et tu es un peu déconcertée d'être ainsi devant un miroir obstiné de toi. Tu es surprise et fière aussi, d'avoir transmis cette force d'immuabilité à ta fille malgré les tourbillons ingérables que cela entraîne parfois. Malgré les batailles qui s'annoncent et dont tu te sens fatiguée d'avance.

Tu vas et viens, tu cajoles, tu changes de sujet, tu te fâches et tu lèves la voix. Mais enfin, ce n'est pas elle qui commande bon sang de bon soir! Pour qui tu te prends, le chef c'est moi!

Elle ne te répond plus. Elle attend. Des scènes de ton enfance te reviennent, tu te vois ainsi décidée et crispée : si on essaie de la bouger, Belou restera les muscles figés sur cette position en L dans son lit. Elle ne mangera pas, ne parlera pas, t'ignorera jusqu'à ce son but soit atteint. Pour avoir vécu des scènes de colères furieuses où Belou tapait des pieds en hurlant, tu devines dans son attitude irrévocable la force de son souhait. Ce que tu prends pour un caprice lui est assez important pour le reste s'efface, il n'y a plus que cela, ce désir, cette demande, cette exigence.

Cette année, Belou veut passer Noël avec Papa, Mamilou et Papilou, et avec Maman, Grand-Mère et Grand-Père. Ensemble. A la maison. Chez vous, chez toi.

Tu as un frère et une soeur, son père a lui une soeur, il existe une ribambelle de cousins mais Belou ne les réclame pas. Elle a ainsi limité sa requête, elle a essayé d'être raisonnable dans sa demande de rançon.

Car tu es, face à elle, complètement prise en otage. 

Lui céder, mais comment? Comment garder la face, l'autorité parentale alors que tu lui a apposé avec violence un Non définitif. Un Non immédiat, sec comme une claque en réponse à la gifle que tu as reçu en l'entendant ainsi réclamer un Noël "normal".

Continuer à refuser, c'est risquer sa convalescence, c'est risquer une fièvre, un affaiblissement, une rechute. Il y a une semaine tu craignais la perdre, et ce matin tu sais que tu as perdu une partie d'elle, la bataille et la guerre, tu te sais vaincue. 

Tu soupires. 

Je t'aime, tu sais. 

Elle sait.

Tu prends ton téléphone et tu appelles Damien la mort dans l'âme. Tu n'as pas envie, tu n'as pas envie qu'il revienne chez toi, qu'il mette ses pieds sous ta table et qu'il trinque. Jusqu'à la semaine dernière, ton intérieur était vierge de lui et c'était bien. Jusqu'à la semaine dernière, vous étiez parvenu à cloisonner égoïstement votre co-parentalité au maximum, communiquant par mails, téléphone, et quelques cafés de temps à autre avec un ordre du jour et un compte-rendu quasi-professionnel. 

Et Belou? Belou elle, a goûté à autre chose ces derniers jours. Elle a vu ses parents dans une même pièce, à ses côtés. Deux adultes qui ne se regardent pas, qui ne se parlent pas ou peu, deux grands adolescents qui n'ont pas fait le travail sur leur relation passée, qui restent sur des blessures qui ne cicatrisent pas, sur une histoire qu'ils auraient souhaitée autre et dont ils sont ressortis amers et déçus. Mais deux adultes surtout sans qui elle ne serait pas, qui l'aiment à la folie et qui l'élèvent et l'éduquent avec les meilleures intentions et tout leur amour. 

Sa demande est aussi sincère qu'elle est simple. Elle demande une trêve, le temps d'une journée.  

Damien répond à la première sonnerie. Tu lui passes sa fille qui enfin se détend et sourit.

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La petite Belou est malade 3

20 décembre 2010

Le couloir n’est pas blanc. Pour une raison idiote cela te dérange. Le sol en lino est gris, les murs sont jaunes et les portes bleues ou violettes, c’est selon. Vous êtes installés sous des néons à la lumière crue et vous attendez. Tu es assise et lui debout. Ses jambes sont croisées et les tiennes pliées sous ta chaise en plastique. Ton corps entier est plié en deux, ta tête baissée, ton cou cerclé par tes mains, tes coudes enfoncés dans tes cuisses, tes doigts croisés sur des cheveux que tu tires, entortilles, coiffe-décoiffe-coiffe-décoiffe… Ton corps entier est en équilibre précaire sur cette chaise. Un courant d’air et tu pourrais basculer.

Tu regardes le sol gris, les semelles qui passent devant toi, tu te bas contre cette vague de nausée qui monte en toi depuis des heures déjà. Au fil du temps, les chaussures ont défilées de plus en plus fatiguées et couvertes de neiges. La vue de chez toi doit être sublime… Des flocons épais tombent sur Paris et transforment la ville en carte postale et Belou ne le voit pas. 

Belou est sous perfusion, Belou dort. Elle a été sous masque, elle a respiré des molécules dilatatrices qui ont permis à l’air d’atteindre correctement ses poumons, ses veines baignent dans la pénicilline, et son corps est réhydraté. Ses poumons sont encore en souffrance, ses bronches risquent toujours l’obturation. Elle a l’air si petite dans ce grand lit compliqué, reliée à des machines, des fils, des moniteurs qui vérifient en constance que son corps fonctionne.

S’il n’y a plus de complications, Belou ira bien. S’il n’ a pas de complications et qu’on fait très attention, Belou pourra peut-être passer Noël chez toi. Ce serait bien, ta petite fille, les rituels, le chocolat chaud et les brioches. Son père pourra l’avoir pour le nouvel an.

Là, vous attendez pour régler et pour organiser son séjour à l’hôpital. Le médecin de nuit est couché et le médecin de jour fait sa ronde, votre généraliste homéopathe est partie rassurée, Belou dort, et vous faites la queue depuis deux heures. 

L’urgence est passée, le diagnostique est posé, et c’est maintenant que tes jambes te manquent et que ton estomac se venge.

Que ne donnerais-tu pas pour une cigarette… Tes doigts continuent leur danse dans tes cheveux et ton cou, ils démangent de nicotine, ils sont noués et tendus.

Damien et toi êtes des anciens fumeurs opposés. Lui ne supporte plus l’odeur, le geste ou l’évocation de la cigarette. Toi, tu arrêtes de fumer à chaque fois que quelqu’un en allume une devant toi. Tu es en manque à chaque coup de stress, chaque date buttoir impossible à respecter, et après quelques verres aussi, quoique tu ne boives plus très souvent maintenant que la petite est là.

Tu inspires longuement en basculant en arrière. Tu dénoues tes doigts, les passes sur tes yeux et dans tes cheveux « embataillardisés ». Tu regardes brièvement Damien. Le contre coup de cette nuit s’affiche également sur son visage. Son costume est fripé, ses traits sont tirés. Des cernes noirs marquent ses yeux, et tu remarques que ses mains tremblent légèrement.

Il y a cette histoire entre vous, ce passé. 

Il y a surtout Belou dont vous partagez l’éducation, dont vous êtes « co-parents ». Sans elle vos chemins ne se seraient jamais recroisés, mais elle est là, elle illumine votre vie et elle vous force à la présence l’un de l’autre. Elle vous oblige à parcourir un sentier que vous rejetez mais qui vous est obligatoire. Pour elle, par amour pour elle. 

Ce matin vous vous faites face, toi assises sur ta chaise, lui à cinq mètres, debout, gardant sa distance mais présent. Vous avez communiqué avec les médecins et les infirmières tout en gardant le silence entre vous. Les mots que vous pourriez vous dire sont si grands qu’ils remplissent l’espace qui vous sépare et vous maintiennent ainsi, à votre place et dans votre rôle. Si cela ne concerne pas Belou, vous n’avez plus rien à vous dire.

Vous allez remplir des papiers et rentrer chez vous, lui en première en évitant les dérapages et toi à pied sur un manteau froid dont la blancheur commence déjà à être souillée par la pollution parisienne. Vous allez dormir quelques heures et passer brièvement ou boulot avant de retourner au chevet de Belou. Vos regards ne se croiseront pas, vos mains ne se toucheront pas. Vous envelopperez votre fille de tout l’amour dont vous êtes capables individuellement, vous ferez le nécessaire pour elle tout en attendant avec impatience qu’elle aille mieux, qu’elle sorte, et que votre vie où Damien et toi êtes invisibles l’un pour l’autre reprenne son cours.

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La petite Belou est malade 2

16 décembre 2010

« Il » qui n’est jamais monté chez toi est dans l’ascenseur. 

D’habitude il fait le code, sonne à l’interphone et attend que Belou descende. Aujourd’hui « il » s’arrête au 6ème, terminus de l’ascenseur et gravit rapidement 4 à 4 les marches menants jusqu’à chez toi. Tu as laissé la porte ouverte, votre médecin est au chevet de Belou et converse au téléphone, et tu es debout au milieu de la grande pièce lumineuse qui vous sert d’entrée, de salon, de cuisine et de salle à manger. C’est une grande pièce en mezzanine au bois laqué de blanc, aux grandes fenêtres donnant sur Paris et au plafond arrondi. La chambre de Belou est à droite, sous l’étage, et a une vraie fenêtre vitrée ornée d’un rideau qui donne sur « la salle à manger » pour avoir de la lumière. Un escalier étroit mène au-dessus, sur la mezzanine, où ta chambre et la salle de bain sont séparées par un large palier ouvert qui te sert de bureau.

– Bonjour Damien.

Vous vous êtes revus, de temps en temps. Souvent au début, quand votre présence était nécessaire dans votre « passation de Belou », puis de moins en moins : puis le moins possible. Il a toujours cette mèche foncée qui tombe sur son front dans un début de boucle, ses yeux noirs profonds, ce visage carré et déterminé, quoique avec des débuts de rides, et des mains larges mais au doigts fins. Des doigts de pianiste. Sa peau blanche contraste avec son manteau trois-quart en feutre sombre.

Il s’arrête sur le pas de la porte quelques secondes et imprime tout dans ses yeux. Ton angle cuisine fonctionnel et moderne teinté de bordeaux, le bar qui scinde les espaces. La petite table rectangulaire blanche sur laquelle traîne ton ordinateur. Le coin salon un peu en angle virant au vert de chine, au beige et au kaki, les grandes bibliothèques et placards blancs qui vont jusqu’aux plafond. Chaque détail de ton espace est offert à son regard. 

Instinctivement, tu recules d’un pas. Tu as choisi cet appartement improbable, réunion de diverses chambres de bonnes, alors que tu étais encore enceinte de Belou. Cet espace a été ton refuge, tu y a pleuré des larmes amères, tu l’as quitté en te tenant le ventre la nuit où Belou est née, tu y est revenue avec ton bébé, ta petite. Tu t’y es reconstruite, Tu y es devenue une autre, une mère seule, une femme indépendante et heureuse malgré tes blessures. 

Qu’il soit là, c’est comme s’il pouvait accéder aux moindre parcelles d’intimité que recèle ton âme. A chaque chose personnelle que tu as mis dans l’agencement et la décoration de ce nid pour Belou et toi. 

C’est violent et brutal mais ce n’est pas l’essentiel, tu n’as pas le temps de penser à toi ni au passé. L’important ce soir, c’est cette petite fille chiffonnée de transpiration sur son lit, tellement moite que ses cheveux ont l’air noir, à la respiration sifflante et rauque et qui a à peine la force de s’agiter dans son inconscience fiévreuse.

D’un signe, tu lui indiques qu’il peut entrer et aller jusqu’à la chambre de sa fille. Belou devine plus qu’elle ne comprend sa présence et s’agrippe à lui. Son autre main se tend vers toi, sa main gracile et tremblante de fièvre que tu prends sans réfléchir. Pour la première fois depuis sa naissance, Belou a son père et sa mère ensemble à ses côtés.

L’interphone sonne mais Belou ne vous lâche pas. Le docteur va doucement et ouvre aux ambulancier tandis que Damien et toi vous regardez au-dessus de votre enfant. Votre échange silencieux est court et fugitif. Ton appartement est soudainement envahi par des inconnus qui s’affairent autour de Belou. Tu es éjectée de son chevet, son lit est vide tout à coup et Belou est dans les escaliers, sur un brancard et rattachée à une perfusion. Votre homéopathe généraliste prend les choses en main.

– Je vais avec eux dans l’ambulance, déclare-t-elle. Vous n’avez qu’à suivre en voiture. 

Cela n’a pas l’air très protocolaire, mais face à son regard d’acier les ambulanciers s’inclinent. 

– Ce n’est la faute de personne, dit-elle avant de disparaître. Elle vous enveloppe de loin avec bienveillance. 

– Ne cherchez pas qui a fait quoi où quand elle a commencé à être malade. Ces trucs là sont insidieux. Ce qui compte, c’est qu’elle aille mieux, et pour ça elle a besoin de vous deux. 

Ces trucs là. Tu ne sais même pas de quoi il s’agit exactement. Angine de poitrine? Pneumonie? Les mots tournent dans ta tête alors que tu enfiles machinalement un manteau. Tu prends ton sac et, agitée de tremblement, tu parviens enfin à fermer à clé.

– Je suis garé sur l’arrêt de bus, je t’emmène.

Damien saisi le bras de ton manteau et te guide délicatement dans la bonne direction.