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Constance

16 février 2024

Succédant à une pluie nocturne insistante, le vent gronde depuis ce matin. Tu lèves les yeux de ton tableau excel : la fenêtre de ton bureau surplombe la rue, et tu y vois défiler comme tous les matins des groupes d’enfants accompagnés de leurs parents. La piste cyclable devient un terrain de lutte entre les poussettes s’y réfugiant des trottoirs embourbés et des vélos indignés de cette soudaine invasion.

Les altercations sont brèves, les vélos fusant autour des poussettes et lâchant leur mécontentement au passage. Le vent ajoute sa voix, tirant sur les nattes et poussant les manteaux. Le moment est bref, l’école sonnant toujours à l’heure, et tu te replonges dans les chiffres, remarquant parfois du coin de l’œil un passant avec son chien, une voiture un peu trop rapide qui se cogne contre le dos d’âne, le postier à contre vent qui fait grincer les boites aux lettres.

La lumière est timide tant les nuages sont bas, comme si la journée refusait d’émerger, tout reste humide et froid, les trottoirs dégorgeant des orages, la route arrondie comme souvent près des rivières, ton jardin où la mousse prend parfois l’ascendant sur les quelques zones de gazon. Tu sais qu’à onze heures, elle sera là. Tu ne la vois jamais dans l’autre sens – elle doit avoir ses habitudes.

Tous les jours elle fait sa ronde et passe devant ta fenêtre, à la même heure, imperturbable. Ses pas menus, son manteau noir courbé, son cabas usé et rempli de ses emplettes. Tu observes sa lente progression, elle aussi souvent en infraction sur la piste cyclable, tu en as fait un rituel apaisant, une fois disparue tu te lèves et t’étires, tu bois un verre d’eau. Sans elle tu resterais vissé sur ta chaise et fatigué d’écran. Les enfants commencent ta plage de travail et elle la ponctue, même si elle ignore ce rendez-vous qui t’accompagne. Elle risque de s’envoler, aujourd’hui, mais elle est là, luttant contre les sifflements du vent et progressant en ligne droite de façon constante. Sa persévérance est rassurante dans son obstination austère.

Tu n’imagines rien d’autre d’elle, où elle va, sa maison, si elle est seule, mari, chien ou chat, le hors champ n’existe pas, tu t’accroches à sa régularité pour assainir la tienne.

Elle a passé le coin de la rue. Tu te lèves, tu t’étires. Tu respires.

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Lisse, bleu, blonde

9 février 2024

Des batailles de ces derniers mois, de la mort qui a arqué ton corps, des larmes perçant ton âme, rien sur ton visage ne perce. Lisse. Bleu. Blonde.

Un sourire, une intonation, et les ongles jusqu’au sang. Quelques failles dans ton armure, recroquevillée, vrillée. Si fatiguée. En résilience, en interdiction de faillir. Il y a, toujours, cette ombre qui plane, cette terreur de l’enfance, cette ambivalence entre briller en fonction des attentes tout en restant invisible. Briguer l’excellence sans faire d’ombre. Parce que, sinon. Lisse, bleu, blonde.

Pas d’échecs, parce que, sinon, lisse, bleu, blonde. Pas de réussite, parce que, sinon. Lisse, bleu, blonde.

Les chants de fillettes, les cris, les joies, les pleurs, les mots, les coups, parfois des mots aussi efficaces que des coups, violence, culpabilité, lisse, bleu, blonde. La bipolarité schizophrène des adultes, l’attente de l’amour et la préparation au pire. Être attendue au sommet et savoir qu’y arriver, c’est mourir. Trouver des alternatives, des biais, des chemins de traverses jusqu’au bonheur. Sur-vivre en coulisse. Etre sauvée, par l’amour de ses sœurs, des yeux verts, ses enfants. Se cacher, attendre, patienter jusqu’à l’impatience. Lisse, bleu, blonde.

Cette semaine une page se tourne. Personne ne sait, sauf toi et quelques proches. De ta résolution, du fait que tu es déjà partie, il aurait suffi de peu pour te retenir mais trop c’est trop, cela prendra le temps nécessaire, cela ne sera sans doute pas facile. Tu traces ta route, en reconstruction, en reprise de confiance, en envies si fortes que, lorsqu’enfin tu te lâcheras, rien ne t’arrêtera. Lisse, bleu, blonde ? Vraiment ? Tu peux envisager le meilleur pour toi-même, parce qu’en fait, chez toi, ça va. Plus lise, encore bleu, peut-être blonde.

Aujourd’hui tu as planté tes mains dans la terre jusqu’à en noircir tes ongles, cette sensation, cette connexion à la vie et à terre, insuffle une énergie et une force indicible. Planter des graines, respirer, être. Les résultats ne seront pas immédiats. Qu’importe, tu sais être patiente, jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la bonne respiration, et là, alors, il n’y aura pas de regards en arrière. Lisse pour ceux qui ne savent, bleu pour toujours, blonde parfois, si je veux.

Moi.

ambiance musicale : NTO – Time

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I am enough

18 décembre 2023

You look back at the days, the ghosts lost in the past. At the stranger you were whose shadows stay further behind as you continue your journey forward. Today you are joy, and the person you used to be is an alien of whom you can only contemplate the yet unwalked path. She will get there, she will shed the weight she carries and she be will become.

Today, as you grieve the things that weren’t, the loss and the memories of what will never be, you are also thankful. There is a second somewhere, a heartbeat, in an alternate dream time stands still and you have everything, you don’t need to choose. Engraved in your sorrow there is a choice, one that you make over and over, one that could never be altered, the one choice that you made in less time than a butterfly’s shudder, and as you made it you knew, the consequences, the risk, to gain love you would lose another, to mend your heart you had to rip the other half out and you hoped, even in the most clairvoyant second of your life, you clung to the impossible… you knew that because of someone who then breathed on the other side of the planet, you would lose the person in front of you.

They call it a choice, as if your path could have been any different. They said you could have gone on and build a different life, have fun babe, and for a while that’s where you were headed, to live an existence diminished, haunted by loneliness and grey, your heart perhaps preserved but your soul crushed by an irremediable loss. There was an alternate possibility which almost was, of life filled with friends but lived in loss.

You hoped anyways, because that’s what humans do, in the darkest hours we will always look for the smallest sliver of light, even when we are told of what can’t be, still we will keep vigil and call for miracles. And so you tried to speak a language that wasn’t yours, you ventured out of your shell to compromise on a friendship and a love, to try to honour a past that had shaped you while spreading your wings towards a future that would fulfil who you could become. Your present resembled a race that you knew you had lost but refused to acknowledge, out of time, out of breath, your existence stretched as your phone became the final battle ground that one day brutally led to silence.

All the doors closed, your name erased, a diamond on one hand and nothing in the other. The epilogue of this final chapter, the tears on the pages of this book, the tainted memories, the joy now turned to hurt, were not your doing, even as you were told that they were. You had enough love to hold both universes in your heart. The one person that had once told you that you were enough decided that you weren’t, in the end. Worthy of time, energy, understanding, love, support. Could you help that your eyes acted as a mirror, was it your fault that they felt judged by what they saw of themselves in you?

You know. How much you loved, how little you judged, how difficult it was, how exhausted you were, how much to tried – how much you tried to reconcile all the worlds – how people decided for you what you were thinking and what your words meant. You know that maybe you were one day on the other side for others, and of this you are sorry. The days, the weeks, the months build-up to that second, up the hill in a kitchen, you don’t remember the time, the clothes, the light, you only see the look in their face, the door closing in their eyes, the silent rebuttal following these three cutting words “I’ve said my piece”. The judgement had been passed and you were guilty. The conversation would wane, the doors would close, the bridges would be destroyed, slowly, irremediably and you would stand a witness in an iced desert.

Yes you look back on the days and you are sorry for things that could never be, for what wouldn’t be given – somewhere there is a second, a heartbeat, in an alternate dream time stands still and you make the same choice, over and over, because it was the only path, for you to be whole, for the growth that’s been yours; you regret the unsaid, you cry the rage, you breathe in the joy and you find peace. Because, in that second, in that choice, on the journey that you have and will walk, you are loved, you are enough, you are worthy, and you are saved.

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Attendre l’orage

3 septembre 2020

Par de-ça la fenêtre les bruits résonnent, au-delà du vent quasi inexistant, un crissement strident, des craquèlements secs et un bourdonnement sourd. La nature a soif.

Alanguie de chaleur, elle s’écrase sur des draps propres et se concentre à respirer. L’orage à venir pèse sur sa poitrine qui peine à se soulever. Elle vagabonde en pensée dans les couloirs lumineux de la maison, les yeux fermés, de pièces en pièces elle imagine cet espace étranger qui semble lui rendre avec indifférence le peu d’affection qu’elle lui porte. Tout est trop grand, trop rangé, trop blanc.

Un chien aboie, quelques voix dans le jardin. Elle reste immobile et s’entraîne à arrêter le temps, pour rêver, disparaître, pour refuser d’attendre. Elle s’aimerait plus forte, égoïste même, elle aspire à retrouver l’odeur du sel, si la mer était là, près d’elle, si elle avait osé s’évader, alors elle marcherait les pieds dans l’eau et les cheveux libérés.

Petit à petit monte une effervescence, la maisonnée s’agite, c’est sans doute l’heure du dîner. Il fait trop chaud, elle refuse de bouger. Bientôt tonneront les éclairs, la pluie s’abattra sur le sol sans merci, éclaboussant la terre, heurtant les tuiles et tambourinant les vitres. Au moins l’extérieur reflétera son âme, à tourner à en cogner les murs. Elle la regardera de son refuge en regrettant de ne pas être dehors, pieds nues sur l’herbe trempée et repue de joie. Elle regarde la vie sans franchir ses propres barrières, se disant que c’est trop tard. C’est tellement plus facile de rester invisible.

Un jour peut-être, respirer sera facile, vivre sera naturel, elle pourra se défaire des chaînes qu’elle a accepté qu’on lui impose. Elle se battra pour elle-même.

Inspire…

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Seule, elle touche le vent

26 mars 2020

Par la fenêtre, elle touche le vent. La rue vide résonne de silence, de lumière. Pieds et fesses sur son assise, les bras autour des genoux, la tête penchée vers le haut et reposant contre la vitre de sa fenêtre ouverte.

Il faut chercher en étirant les yeux, un coin de ciel bleu vers lequel se perdre.

Il est six heure du matin, le monde immobile dort encore. En bas les trottoirs abandonnés, les fenêtres des immeubles désespérément désertées. L’humanité terrée… Chaque bruit rassure et étonne, interroge et met en alerte. Seuls, les uns entassés sur les autres à une distance nécessaire des autres.

En opposition à son corps enfermé dans ses maigres mètres carrés, son esprit se libère et s’évade.

L’odeur de l’herbe juste coupée, sa fraicheur un peu piquante sous les pieds. Les reflets sur l’eau et les péniches du canal admirées lors des ballades dominicales. L’odeurs des gaufres sucrées disponibles au coin de la rue… les conversations simples et spontanées dans l’ascenseur. Il faut se souvenir, faire l’exercice mental d’une normalité temporairement oubliée.

Elle se raccroche au bleu au-dessus d’elle et inspire… tant que tu respires, que tes poumons se gonflent et s’enivrent, que tu ne tousses pas et que les migraines restent invisibles et les allergies au loin, tant que les symptômes s’effacent, goût, odorat, alors tout va bien, je vais bien, on va tous s’en sortir, mentalement je rembobine, la dernière poignée de porte touchée, les boutons dans l’ascenseur, les lavages de mains et les désinfections au gel hydromachin, ai-je salué mon voisin d’assez loin… il faut décompter ses malades dont les noms s’empilent et encombrent son téléphone, valider le nombre de jours entre nous, la période d’incubation c’est combien déjà, la maladie dans la solitude, ça se gère comment?

Sur les réseaux il y a ceux qui s’affolent, ceux dont les memes prennent tout l’espace et ceux qui ne répondent plus, dont on ne sait s’ils restent pudiquement dans l’ombre ou si leur voix plus jamais ne s’élèveront. Son téléphone reste son dernier lien social, il la relie au monde comme un cordon ombilical oscillant entre réconfort et névrose, rompant la nuit, épuisant le jour, il faudrait le poser peut-être, retrouver l’instant et oser accepter l’attente.

Il faut gérer ses placards, « rationaliser les ressources » pour « optimiser ses sorties ». Entre courses virtuelles ou IRL l’obsession est la même, le risque de contamination par la boite de lentille devient une menace omniprésente, le contact avec l’autre est passé de convivial à dangereux, je reste loin de toi, tu restes loin de moi, la distance de toi vers moi, de moi vers toi, le risque qu’on s’entre-contamine, ne me croise pas et ne me touche pas.

Elle s’imprègne de bleu, par la fenêtre elle touche le vent. Paisiblement, elle ferme les yeux, s’apaise et respire.

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Compass

8 octobre 2019

I had sworn we never would, but here we are, back in the same space together, trapped. Together and apart, breathing in in spite of ourselves, tied to the same fate like cursed Siamese, pulling in and away. Here I am, here you are, saving face, reluctantly running and standing still.

As long as your work is unfinished, as long as pathos gets in the way, your steps are retracing themselves in a repetitive and inescapable circle.

All I can is to watch you, I stand at the center like the point of a compass, only instead of pointing the way I have become an anchor.

If I close my eyes I will still know where you are – not very far, not really close, getting uselessly breathless.

My words are not welcome, I am not doing anything other than waiting, and yet, I am tired.

There should be a way forward. For both of us. By steadying you, have lost myself. Where is my path, the one that led me here – where are my choices? The wind of time and doubts has erased my past and thus I know not which way to face in order to find myself again.

Yet there is no despair, only hope and the certainty of a better way. I watch you running to exhaustion, pulling forward and shielding away. Waiting for the spark, the trigger that will derail you from his useless quests. A spark that is not I. Once you can fly away, where will I be?

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Back to Life

28 août 2019

There are fleeting sounds and smells, a vague remembrance of self. The mind adrift, nothing holding to the present. Hands, mostly gentle even if sometimes not, the rustle of new sheets and the persistence of machines.
Sun and lavender through the windows.
It is fine to remain semi-conscious, afloat and in between. Lurking in the shadows, the menace of memories and understanding.
Time seeps through unattended. This cannot be forever, yet just for now it is enough. Being alive, evading the pain, enabling the body to heal and the mind to rest. Every breath moving away from the darkness, all the while bringing closer by the seconds the moment when wokedness will not be evaded further.

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The quiet reconning

5 avril 2019

Still, she sits.
The hours are, she could not ignore them even if she tried, she feels every second weighing on her soul and heart. The stone beneath her is cold and hard and yet she moves not. For she could not, so heavy are her thoughts, and indeed, what is the point.
She has uselessly fought the wind, it has cought her hair and twirled and whirled, her ears deafened by ancient screams echoing her mind.
She has resisted, she has gone to war and refused defeat… her energy, her life, the world, she won’t be dictated.
So much time, so many battles and insignificant inches won… despite her oaths, tonight she feels she can not go on.
To understand what has defeated her she knows not. Was it a single second or the sum of her disappointments? She has realised she does not care anymore.
Still, she sits, at the top of a hill, and the valley beyond she contemplates, her mind wondering with what may have been her defeats and what she has learned.

It is a bittersweet reconning, she cannot be sure of what she has won or lost, tonight is neither a surrender nor a victory, rather it is a still moment in time, she is wiser than yesterday and yet unsure if tomorrow could be kind, and she has wants, freezing on the cold stone dominating the world, she fights back her tears, her anger and words, and softly nurses a small flicker of hope, her strongest weapon, for from a flicker grows a fire, a storm, as long as a door remains open, still and quiet and strong, she will succeed, tomorrow, after tonight’s sorrows she will thrive.

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Matinée floue

28 mars 2019

Ses yeux larmoient de la veille. Non de chagrin mais de fatigue, des heures manquantes dont le déficit vertigent sa tête. Un peu trop d’alcool aussi sans doute, quand la nuit s’enfonce et qu’il faudrait partir, quand rien ne l’attend qui soit suffisant, comme les autres il est resté  trop longtemps. 

A son arrivée la maisonnée dormait. Il repart avant qu’elle ne s’éveille. Seul indice de son passage, un verre d’eau, sa serviette humide et sa brosse à dents déplacée, ses vêtements dans le bac, un changement de chaussures.

Il ne sait quand cette solitude a commencé, s’il l’a installée en reproduction du passé ou si elle s’est imposée malgré lui.

Elle lui est familière, trop, il ne sait comment bouger les lignes, avancer autrement.

Dans le train du matin, il pose son front de face contre la vitre et laisse les vibrations percer  le crâne. Le paysage flou de brouillard s’enfuit, ses yeux se ferment.

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Journée grise

25 mars 2019

Aujourd’hui rien ne va, la connectique, les collègues, le menu à la cantine. Le soleil brille trop fort, la clim est glaciale, le boss a des questions pénibles et une tâche de sauce sur sa cravate que personne n’ose évoquer. Les doigts passent encore et encore dans les cheveux, les ongles grattent l’ennui et pleurent de pellicules. Les pieds s’agitent et les tons montent, les portent claquent : la journée oscille entre tâches planifiées et urgences, la migraine pointe. Lorsque la lumière rampe enfin vers l’ébauche de la nuit, dans les heures grises et hésitantes, la relâche arrive, enfin, le dos se dénoue, le cou craque en un soupir résigné. Il y a les semaines à tenir, les engagements à respecter, les siens et ceux des autres, le reste à ne pas penser, cette barrière grise dans ton agenda des protocoles à venir, de la fatigue de devoir mourir pour revivre, tu avais négligé ta mortalité, à force d’entendre qu’on va mourir, c’est comme Pierre et le Loup, on oublie. Tu regardes tes collègues partir un à un et tu songes à ton absence non annoncée encore, avec une date de retour évoquée mais non confirmée. Il faut avancer malgré l’agacement et la peur, si tu te donnes le choix tu crains de tomber tel un cheval écroulé au bord d’un chemin, c’est comme au tennis, point par point, pas à pas, arriver jusqu’à l’échéance grise, déjà, puis la vaincre. Car il n’y a, si tu y penses, pas d’autre issue possible qu’atteindre la lumière après l’épreuve, de revenir ayant vaincu la mort, malgré l’épuisement et les traits courbés… tu imagines tout sauf qu’être ne soit plus.